Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


La nuit de Varennes
 

    Votre Majesté,

Je me permets à présent de vous entretenir sur ce sujet qui est l'objet de mon présent courrier, ce bref épisode extrêmement lourd de charge émotionnelle, qui m'a toujours intrigué à maints égards, qu'est l'évènement de Varennes.

Officiellement, dans cette triste affaire, c'est le roi qui a pris la responsabilité de tenter de reprendre sa liberté dans le but si j'ai bien compris, de reprendre l'initiative politique et de renouer un dialogue direct avec ses sujets, égarés selon lui par les Jacobins et leur propagande séditieuse.

Seulement, si mes sources sont bonnes, vous avez grandement contribué à cette prise de décision et avez organisé la fuite, l'itinéraire, les relais de poste et le point de chute de cette expédition, de concert avec Monsieur de Fersen et le marquis de Bouillé.

Ah Madame, eussiez-vous écouté les sages conseils du comte de Mirabeau, disparu trop tôt, ou des Feuillants qui étaient ses successeurs politiques, et le cours de cette révolution qui s'est emballée aurait été différent! Mais je comprends que dans cette affaire, l'opinion de Monsieur de Fersen correspondait plus à la voie de votre raison et de vos sentiments les plus profonds...

Vous fûtes arrêtée le 21 juin 1791 peu avant minuit dans la bourgade de Varennes, puis emmenée dans la demeure du Procureur-syndic de la commune, ce pauvre Sauce qui a vécu, je crois, la nuit la plus folle de son existence...

Le roi commença par nier l'identité des voyageurs, puis reconnu par le sieur Destez, Juge de paix de la commune, si mes souvenirs sont exacts, finit par reconnaître avec beaucoup d'émotion, qu'il était bien le roi...

La suite de cette nuit trépidante durant laquelle le tocsin sonna dans Varennes et les bourgades des alentours, est extrêmement confuse, et je connais au moins une demi-dizaine de récits différents sur ce sujet.

Pour la première fois de votre vie, vous séjourniez quelques heures hors d'un château ou d'un palais princier, dans la modeste demeure d'un petit épicier lorrain. Accepteriez-vous de décrire ou d'évoquer les sentiments qui vous animèrent lors de cette nuit étrange? Sincèrement, l'indécision flagrante du roi ne vous a-t-elle pas irritée, car je crois savoir que vous montrâtes durant cette nuit beaucoup de détermination?

En vous écrivant, je pense à ces lignes écrites par le comte de Mirabeau, dans une note envoyée au roi près d'un an avant la fuite des Tuileries, et que vous avez sans doute lue: «Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans la couronne; mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle ne conserve pas sa couronne. Le moment viendra bientôt où il lui faudra essayer ce que peuvent une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une méthode de famille; mais en attendant il faut se mettre en mesure et ne pas croire pouvoir, soit à l'aide du hasard, soit à l'aide de combinaisons, sortir d'une crise extraordinaire par des hommes et des moyens ordinaires.»

Effectivement, seuls des hommes sortis de l'ordinaire vous auraient aidée sans doute avec plus de succès, à surmonter cette crise sans précédent que nous nommons la Révolution française!

En vous proposant dans un avenir meilleur et bien plus calme, de vous servir -bien modestement- mais au mieux de mes capacités de conseiller politique, si vous pensez recourir aux Constitutionnels, je vous prie d'être assurée que je demeure Madame, votre tout dévoué serviteur;

Loiz.

Très cher Loiz,

Vous avez raison, j’ai participé à l’organisation de ce projet qui devait permettre au roi de reprendre sa liberté. Je croyais alors, et je crois encore, que cela était indispensable si le roi voulait agir comme il le devait pour le bien de ses sujets. Et si tout cela avait fonctionné comme prévu, je puis vous assurer que nous n’en serions pas où nous en sommes aujourd’hui, Mirabeau ou non. De cela je suis convaincue.

Vous me questionnez sur mes sentiments lors de cette nuit de Varennes. Je crois que je ressentis tous les sentiments du monde en même temps. Je ressentis la peur, puis la colère, le découragement, que je ne montrai évidemment pas, avant de relever la tête et de reprendre courage. Puis de nouveau la peur lors de notre arrivée à Paris… Une peur sourde qui vous saisi et ne vous quitte plus… Vous savez, nous ne savions pas ce qui allait nous arriver et tout semblait possible dans les circonstances. Mais il fallait être forte et le montrer et je crois bien que je l’ai été.

Vous avez raison, l’indécision du roi me peinait, et ce dans plusieurs situations et ces moments furent très difficiles!  Cela n’enlève rien à ses grandes qualités mais il est arrivé des moments où il aurait fallu des décisions rapides et décisives, ce que le roi ne favorisait pas. La situation était hors du commun, il nous aurait fallu des actions hors du commun.

Alors ce qu’écrit Mirabeau n’est pas faux. Mais malgré cela, le roi demeure le roi. Et jamais je ne serais partie sans lui. Jamais je n’aurais fui, en le laissant seul ici, comme je ne partirais pas sans mes enfants. Cependant, je ne peux qu’espérer, dans l’état où vous me trouvez, que mes enfants sortiront de cet enfer, de n’importe quelle façon. L’espoir demeure puisque je ne doute pas que mes amis y travaillent.

À très bientôt, cher Loiz, j’attends impatiemment votre prochaine lettre!

Marie-Antoinette