René
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Idées fixes
 

   

Madame,
 
Je suis stupéfait quand je lis les messages que certains adressent à Votre Majesté, ici-même. Il est certain qu'ils ne connaissent rien à l'Histoire quand ils parlent de «trahison de Louis XVI», de vos dépenses inconsidérées ou d'une question comme «pourquoi ne vous-êtes pas défendue?» Je ne suis pas français, mais j'aime à connaître l'histoire de la France. Les personnes qui ont des idées préconçues ne se donnent même pas la peine de chercher et affirment certaines choses sans savoir si elles sont vraies ou non.
 
Louis XVI un traître? Allons donc! Il me semble, au contraire, que depuis fort longtemps c'était un roi qui aimait le peuple et qui, à part son grand appétit et son goût pour la chasse (comme tous les rois d'ailleurs), était un homme des plus simples et qui aimait beaucoup sa femme et ses enfants. Les traîtres sont ceux qui se sont révoltés contre leur souverain: puissent-ils rôtir éternellement en enfer. Ils se sont réclamés de Jean-Jacques Rousseau, mais jamais le philosophe n'a écrit ni dit qu'il fallait abolir la royauté.
 
Le roi votre époux a été victime de ses ministres incapables, et cela, personne dans les factieux n'y a fait allusion. Ce sont ses ministres qui sont responsables, pas le roi. Je trouve paradoxal qu'on ait imputé à votre règne tous les abus du monde, alors que, par exemple, Louis XIV était un être narcissique qui se prenait pour Dieu le Père; il suffit de voir Versailles pour s'en convaincre. Ça, c'était un abus.
 
Vos dépenses? Mais vous êtes une reine! A-t-on jamais vu une reine pauvre? Vous avez eu trop bon cœur, Votre Majesté, et ce sont les «amis de vos amis» qui ont profité de votre générosité et qui en ont abusé. Je pense sincèrement que seule la princesse de Lamballe, cette martyre, vous a donné son amitié sans arrière-pensée et c'est d'ailleurs pour cela qu'elle a connu cette fin affreuse, massacrée par des sauvages qui ne méritent pas le nom d'hommes.
 
Quant à la personne qui vous demande pourquoi vous ne vous êtes pas défendue devant le «tribunal» révolutionnaire, il faut qu'elle sache que le jugement était rendu d'avance et les jurés payés par Fouquier-Tinville, l'accusateur public. La Révolution française s'est vantée de la déclaration des droits de l'homme alors qu'elle ne l'appliquait pas elle-même; en effet, où sont ces droits quand un accusé n'a même pas droit à une justice équitable? Les innocents seront vengés, les Robespierre, Danton, Desmoulins, Saint-Just, tous les jacobins et girondins s'enverront eux-mêmes à la guillotine, et même vos juges...
 
Les rois ont fait la France! Vous resterez dans l'Histoire et dans mon cœur, Madame; vos tortionnaires resteront haïs à jamais.
 
La République est, mais les hommes sont toujours malheureux au XXIe siècle; elle a honni les rois, mais aujourd'hui, ce sont les hommes politiques qui ont tous les privilèges qu'ils reprochaient aux rois et aux nobles!
 
Vive le roi, vive la reine!
 
Votre serviteur,
 
René


Cher René,


Je vous remercie grandement pour votre lettre qui me va droit au cœur. Tant d’idées préconçues existent à mon endroit, à mon époque comme à la vôtre! J’avoue que, parfois, je ne sais quoi répondre devant tant de haine.

Il est vrai que le roi n’a pas toujours été bien entouré et qu’il a reçu et écouté nombre de mauvais conseils. J’ai bien tenté de le mettre en garde mais l’on m’a souvent prêté plus de crédit auprès de lui que je n’en avais véritablement. J’avoue avoir moi-même entretenu cette idéer sinon, si l’on avait su que j’en avais si peu, quelle réputation aurait été la mienne?

Vous me rappelez le souvenir de ma chère Lamballe. Quelle fin atroce! Je ne puis me remettre de cet événement ni de tant d’autres qui me font souffrir atrocement. 
 
Ma situation ici est des plus critiques. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est le sort que l’on réserve à mes enfants. Ce ne sont que des enfants! Mais mon fils est roi et j’ai bien peur que cela lui soit fatal… Nous sommes entourés de bourreaux sanguinaires!

J’espère avoir le plaisir de vous lire de nouveau, cher René,

Marie-Antoinette


Madame,

Madame, décidément les idées fixes ont la vie dure, j'ai encore relevé pas mal d'affirmations fausses dans certaines lettres, à vous adressées, sur Dialogus.

Tout d'abord, il est normal que vous ne connaissiez aucun chevalier de Maison-Rouge: c'est un personnage fictif d'un roman d'Alexandre Dumas, très grand écrivain du XIXe siècle qui, connaissant parfaitement l'Histoire, a écrit beaucoup d'ouvrages mêlant l'Histoire véritable à la fiction. Certaines personnes ne distinguent pas très bien ce qui est vrai de ce qui est fictif dans un roman.

Ensuite, la fameuse phrase: «Qu'ils mangent de la brioche» n'a évidemment pas été dite par Votre Majesté mais par l'une des filles de Louis XV.

De même, la dénomination «l'Autrichienne» vient, à l'origine, également de la princesse Adélaïde (fille d'une «Polonaise»!) et est ridicule, car si ce sont là vos origines, vous être devenue française, tout simplement par votre mariage avec le Dauphin.

Car si certains réfléchissaient un peu, ils se rendraient compte que la grande majorité des reines de France étaient d'origine étrangère mais sont françaises à cent pour cent par le mariage et sont mères des rois de France. Henri IV, après l'annulation de son mariage avec Marguerite de Valois, s'est finalement marié à une Italienne qui a engendré Louis XIII. À de très rares exceptions, les futurs rois de France se sont mariés à des princesses étrangères. Mais là je ne vous apprends rien.

Ensuite, pour en revenir à votre propre vie de reine, je me suis souvent demandé pourquoi choisir une route aussi longue que celle menant à la funeste ville de Varennes, alors que les Pays-Bas autrichiens étaient bien plus proches. Ce chemin que le comte de Provence a franchi sans embûches et aussi très rapidement.

Enfin, le fameux manifeste de «Brunswick», de sinistre mémoire, a été dicté par... le comte d'Artois! Je pense qu'il savait le tort que cela allait vous faire, à vous et votre famille et qu'il pensait sûrement que cela lui ouvrirait le chemin du trône de France. Finalement, il y est arrivé et a été sacré sous le nom de Charles X. Mais il a été un roi exécrable en voulant rétablir l'ordre d'avant 1789 et en supprimant le droit de la presse; ce qui a valu une deuxième révolution en 1830 et un exil définitif pour lui et pour Madame Royale, devenue duchesse d'Angoulême et... dauphine (la dernière de France). Elle fut même reine de France, un très court instant, pendant que son mari hésitait à abdiquer, après l'abdication de Charles X.

Quant au traître duc d'Orléans, le régicide, qui pensait lui aussi parvenir au trône comme «roi des Français», il a été bien puni de sa perfidie puisqu'il a été condamné à mort par ses comparses de la Convention. Il a quand même tenu à dire publiquement avant de mourir sur l'échafaud: «Je mérite la mort car j'ai voté la mort d'un innocent».

Sa petite-fille Louise est devenue la première des reines de Belgique et a été une reine fort aimée du peuple belge et très regrettée après son décès à un âge trop jeune; ce n'est pas parce qu'on a eu un grand-père renégat et lâche qu'on doit en pâtir. Notre première reine était une femme bonne et généreuse avec les gens les plus pauvres de notre jeune pays.

Sachez, très gracieuse Majesté, que je vous soutiendrai toujours et que vous êtes souvent dans mes pensées. Faites confiance à Dieu qui saura vous faire oublier vos souffrances terrestres lorsque vous Le rejoindrez dans Sa Lumière.

Votre humble serviteur,

René


Cher René,

Ce que vous me dites sur le personnage qu’est le «chevalier de Maison-Rouge» vient confirmer mes soupçons. Il me semblait ne pas avoir si mauvaise mémoire.

Vous me voyez ravie de constater que certains comprennent le bon sens: je suis française, et ce, depuis maintenant bien longtemps!

Le chemin de Varennes... Il nous a semblé sur le moment être la meilleure de nos hypothèses de solutions. Mais nous étions bien lourdement chargés et le chemin fut encore plus long. Je puis cependant vous assurer que le retour ne le fut pas assez, à l'exception des dernières heures, qui furent les plus longues de mon existence…

Je n’ai pas encore perdu espoir de sortir vivante de cette prison. Mais ne pas perdre espoir est de plus en plus difficile. Je dois m’en remettre à Dieu et lui demander de protéger mes enfants.

Au revoir, cher René,

Marie-Antoinette