Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Enfin de retour...
 

    Majesté,

Dans quelle émotion et quel abattement nous a laissés la nouvelle que les courriers étaient momentanément suspendus entre la Conciergerie et vos correspondants. C’était à croire que des hommes de main des comités révolutionnaires s’étaient subrepticement introduits dans votre prison et s’étaient chargés de vous faire passer de vie à trépas.

De telles méthodes sont bien du genre des gouvernants actuels, n’en doutez pas: l’ombre et le silence sont leur pain quotidien, la délation et le mensonge leurs armes favorites. C’est vous dire comme nous sommes gouvernés d’une bien étrange façon depuis le 10 août… Quelle angoisse a été celle de vos fidèles partisans et de vos admirateurs!

Alors, Madame, comment vous portez-vous? Cet arrêt des courriers vous a-t-il moralement affectée? Auriez-vous été interrogée en vue d’un éventuel procès? À cet égard, je serais très curieux de connaître l’acte d’accusation vous concernant et encore plus de savoir en quoi consiste le dossier de l’accusateur public du tribunal criminel extraordinaire, ce rustre, ce butor, ce vaniteux de Fouquier-Tinville…

En espérant la reprise de notre correspondance, je vous prie d’agréer, Majesté, l’expression de mes meilleurs sentiments.

Votre bien dévoué,

Loiz

Très cher Loiz,

Quel bonheur d’avoir de vos nouvelles! La correspondance a-t-elle été interrompue? Je vous avoue que je n’en savais rien… c’est que le temps passe si lentement, ici…

Je n’ai pas été interrogée, cher Loiz, mais cela ne me surprendrait aucunement! Je vous avoue que je serais bien curieuse, moi aussi, de connaître l’acte d’accusation qu’ils utiliseraient dans un cas pareil! Je ne vois pas de quoi on pourrait m’accuser! Mais je ne les crois pas trop scrupuleux à utiliser le mensonge pour arriver à leurs fins! Tout est possible, croyez-moi, cher Loiz…

Continuez à me faire parvenir vos missives, elles me réchauffent le coeur!

Marie-Antoinette

Majesté,

Dieu soit loué, vous êtes vivante, et apparemment en aussi bonne santé qu’une femme puisse l’être, enfermée dans une cellule attenante à la cour de la Conciergerie du palais de Justice de Paris…

Vous étiez l’épouse du chef de l’État, et donc du pouvoir exécutif défini par la Constitution de septembre 1791. Au sens de ce texte qui était censé régir le fonctionnement régulier des pouvoirs publics, vous n’aviez aucune existence officielle. Que peuvent donc vous reprocher ceux qui ont fomenté le coup d’État du 10 août de l’an dernier, je me le demande.

Seulement, à la fin de l’an dernier, les députés de la Convention ont procédé au jugement de feu votre mari, le bon roi Louis le seizième du nom. Et certains d’entre eux ont sans l’ombre d’une hésitation dévoilé leur dessein; je vous les cite approximativement, jugez en plutôt, madame: «Il faut que Louis meure pour que la patrie vive», «ce n’est pas un jugement que vous accomplirez, citoyens députés, c’est une mesure de salut public», «tout roi est un usurpateur ou un rebelle au genre humain. On ne peut régner innocemment».

Le premier de ces tristes sires d’orateurs est M. de Robespierre, que la mode d’aujourd’hui impose d’appeler «le citoyen Robespierre». Celle de demain imposera sans doute de le nommer «l’Incorruptible» et peut-être celle d’après-demain «le Sauveur suprême» ou que sais-je encore…

Le second de ces messieurs est un jeune freluquet qui n’a même pas atteint la trentaine, nouvellement élu et pour la première fois à la Convention, M. de Saint-Just. Quand vous pensez que ces deux «gentilshommes» siègent au Comité de salut public qui dirige le pays, nous n’avons plus qu’à espérer que votre neveu François, empereur d’Autriche, négocie votre libération prochaine contre des prisonniers politiques que l’Autriche détient actuellement.

Alors vous me direz: «Mes enfants, jamais je ne les laisserai…» Bien sûr, je comprends cette réaction maternelle légitime qui vous honore, Madame.

Mais songez que leur jeune âge est précisément ce qui les sauve. Jamais au grand jamais les Conventionnels et les membres des comités n’oseront toucher à un seul cheveu de Mme Royale et du petit Louis XVII, soyez-en certaine, Madame. Il y a une chose qu’il vous faut prendre en considération dans cette délicate affaire, c’est l’aspect politique. Le nouveau pouvoir issu d’une émeute est plus qu’illégitime; c’est la raison pour laquelle les dirigeants actuels qui en sont parfaitement conscients n’oseront jamais s’en prendre à des enfants qui n’ont jamais régné. Les tricoteuses, comme on appelle ces femmes du peuple de Paris qui poussent à la roue le char de la Révolution, ne l’admettraient pas; voyez-vous, derrière leur allure sauvage et leur accoutrement dépenaillé, elles sont restées des mères de famille tout de même…

Acceptez de partir et de fuir tant qu’il est encore temps, Madame, votre survie en dépend. Vous vivante, vous conservez toutes les chances de revoir vos enfants en ce bas monde, pensez-y, Madame…

Je continue à demeurer votre bien dévoué,

Loiz

Très cher Loiz,

Je crains que les révolutionnaires n’aient pas besoin de raisons légales pour s’attaquer à moi. Nous en sommes là, quelle tristesse!

Les citations que vous me rapportez sont affreuses, cher Loiz, et cela me porte à m’inquiéter encore davantage pour mon fils. Que cela plaise ou non aux révolutionnaires, mon fils est le Roi. Je crains que cette réalisation lui soit fatale. J’aimerais croire que vous avez raison et que le jeune âge de mes enfants les protège. Mais je ne sais pas, je ne sais plus. Mon Dieu, et je ne peux rien faire pour le protéger!

Je ne cesse de prier pour une intervention de l’étranger, par négociation ou non. Il faut sauver mon fils et ma famille. Quant à moi, je donnerais ma vie avec joie pour qu’ils se trouvent en sécurité! Et vous avez raison, je vais vous répondre que je ne laisserai jamais mes enfants. Je ne suis pas certaine que ces mères, dont vous me parlez, ont quelque pouvoir que ce soit sur les décisions des révolutionnaires comme les messieurs dont vous m’avez donné les noms. Et quelle femme, quelle lâche mère je serais si j’acceptais de partir sans mes enfants? Je ne peux supporter ne serait-ce que l’ombre de cette pensée. Cela est impossible et ne sera pas, je ne le supporterais pas.

J’ose espérer que les négociateurs ne se soucient pas de moi, mais seulement de ma famille. Quant aux possibilités de fuite, tout cela me paraît maintenant pratiquement irréalisable. Mais je le risquerais avec joie si l’on pouvait m’assurer que mes enfants seraient eux aussi de la partie.

Ah, cher Loiz, qu’il est difficile de ne pas perdre espoir! Continuez à m’écrire, je vous prie.  Je suis si fatiguée…

Marie-Antoinette