Sabine
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Des nouvelles de Madame de Polignac
 

    Ma bien chère Marie,

Dans Paris qui grouille d'espions à la solde de je ne sais qui... Ici tout tourne à la confusion... je ne sais plus à qui je puis me fier....

Je prends une nouvelle fois ma plume pour donner des nouvelles de votre amie la plus intime... Yolande de Polastron, comtesse puis duchesse de Polignac... Ne me demandez pas comment la dernière lettre de votre plus tendre amie est tombée entre mes mains... Si on vous interroge dites que cette lettre est à vous... et ne dites rien, sans vous poser trop de questions... votre vie et la mienne sont en jeu... Lisez-la quand vous en aurez l'occasion et détruisez-la avant qu'elle ne tombe en de mauvaises mains, ce qui pourrait vous coûter la vie...

Votre fidèle amie

Sabine

P.S.: Voici la copie de la lettre et je n'en ai pas changé un seul mot, ni la moindre virgule. Lisez-la en entier ...c'est une vos plus fidèles amies avec feue Madame de Lamballe

«Château de Blaye, ce 26 mai 1790

Ma bien chère Marie,

En ce beau mois de mai, et profitant des premiers beaux jours, assise sous le feuillage d'un de mes chênes plusieurs fois centenaires, je rêve... Oh! À bien des choses en somme... Et notamment à notre vie passée à Versailles... Maintenant que je suis exilée sur mes terres, la nostalgie de cette vie paisible et douce à vos côtés m'envahit tout d'un coup...

Je me souviens de vous, ma chère Marie, à votre arrivée d'Autriche pour la cérémonie de remise à la France, et où, dans une petite pièce glaciale à souhait, l'on vous fit déshabiller entièrement, pour que vous ne pussiez rien conserver de ce qui pouvait vous rappeler l'Autriche, pour ensuite vous revêtir d'habits à la française... Je me souviens aussi de l'atmosphère lourde qui régnait dans ce local ouvert à tous vents, au beau milieu d'une île posée sur le Rhin entre la frontière allemande et Strasbourg.

Je n'y ai certes pas vu la future Dauphine de France, mais une petite jeune fille de quatorze ans, perdue et terrorisée à l'idée de devoir quitter son pays et sa famille, bref de se résoudre à l'exil, sans aucun espoir de retour. Je vous vis vous jeter en sanglotant dans les bras de votre première dame d'honneur, la Comtesse de Noailles, qui vous rappela à l'ordre d'un ton assez sec... Comme si vous étiez ignorante des choses de l'Étiquette... et pourtant, dès votre arrivée à Soisson vous fîtes la conquête de tous, sauf celle de votre futur époux, le Dauphin et de vos tantes (qui vous surnommaient «l'Autrichienne», avec tout le mépris qui sied si bien aux filles de France). De votre étonnement aussi, quant à la présence, au banquet donné au château de Compiègne, de Madame du Barry, fausse comtesse, mais maîtresse officielle de votre grand-père... Madame de Noailles vous disant que son rôle était «d'amuser le Roi»....

Arrivée à Versailles, sans perdre de temps, vous voilà mariée au Dauphin avant d'avoir eu le temps de dire ouf! Souper, bal et toutes les festivités d'usage ont lieu dans l'opéra du château, transformé pour l'occasion en salle de banquet et où les plats arrivent à moitié froids sur votre table. Sans oublier le supplice que sera pour vous l'obligation de dîner en public... Le palais royal est un lieu ouvert au public et le tout venant peut y pénétrer, pour autant qu'il soit vêtu décemment, chapeau à la main et épée au côté... On peut d'ailleurs en louer à chez le concierge du château

Vint ensuite le moment le plus pénible pour vous deux... la mise au lit devant toute la Cour rassemblée pour l'occasion. On dirait que vous êtes ailleurs... Vous ne semblez d'ailleurs pas entendre, les conseils et les recommandations que vous prodigue la comtesse, ni les propos égrillards tenus par le Roi pour encourager son petit-fils à accomplir son devoir conjugal.

Après que la Cour eut dûment constaté que vous étiez bien ensemble au lit, le Roi tira les courtines de l'alcôve et vous laissa seule avec votre mari... qui ne trouva rien de mieux que de se mettre à ronfler de bon coeur, épuisé, sans doute, par cette longue journée.

Cette nuit-là, il ne se passa rien...comme le mentionne le journal intime de Louis Auguste, Dauphin de France. Et ce sera comme ça pendant sept longues années.

Jusqu'au jour où votre frère Joseph, sans doute informé par votre mère de votre état, vint à Versailles, remit les choses au point, et obligea son beau-frère devenu Roi de France à se faire opérer d'un phimosis, ce qui lui permit cette fois de consommer pleinement votre mariage et de mettre au monde votre premier enfant. Hélas, ce fut une fille....Ce qui fit redoubler d'ardeur, tous les pamphlétaires du Royaume, à vous dénigrer, à vous mépriser et, le pire de tout, de jeter le doute sur la paternité du Roi... Et l'Impératrice, votre mère qui n'avait de cesse de vous harceler pour que vous fiassiez votre devoir d'épouse, donner des enfants encore et encore....Elle ne comprenait pas, la brave femme, que vous n'aimiez pas votre mari, que vous faisiez tout cela parce que vous vous sentiez obligée de le faire... Et comme de fait quelques années plus tard, vous donniez enfin naissance à un Dauphin Louis Joseph, pauvre petit.....Sans compter aussi le décès avant l'âge d'un an de Sophie Béatrice, votre dernière née......

Gravement malade, cet enfant prometteur et brillant mourut avant d'atteindre sa 8ème année, quant à son petit frère Louis Charles, Dieu seul sait s'il survivra à la tourmente révolutionnaire qui secoue la France pour le moment.

Ma chère Marie, on pourra toujours vous appeler «Madame Déficit» et de bien d'autres noms d'oiseau. On pourra toujours vous accuser d'avoir été compromise dans l'affaire dite du «Collier de la Reine», d'être la maîtresse de Monsieur de Fersen, ou des pires maux de la terre, je ne regretterai jamais d'avoir été votre amie. Votre loyauté, votre générosité vis-à-vis de nos proches et de notre famille ne sera jamais prise en défaut.

Adieu, Adieu la plus fidèle et la plus aimée des amies,

Je n'ai plus assez de larmes pour pleurer notre séparation,

J'espère que cette maudite Révolution se terminera bien vite et que nous pourrons bientôt nous revoir... à Versailles ou au Louvre, si c'est possible... Sinon il ne nous restera plus qu'à nous retrouver en exil...

Je reste, ma chère Marie, votre plus fidèle amie, et vous embrasse bien tendrement.

Yolande de Polastron, Duchesse de Polignac»

Merci de m'avoir lue jusqu'au bout... je sais que vous êtes résignée à votre sort... mais votre procès, dont j'ai suivi tous les débats, est inéquitable et contraire à leur «déclaration universelle des droits de l'homme»... je me demande si vous en bénéficiez ou si ces gredins s'en fichent

Votre amie fidèle

Sabine

Très chère Sabine,

Je ne vous poserai aucune question. Mais puis-je vous remercier de votre dévouement? Cette lettre me remplit de joie, et bien qu’elle date un peu, apporte un peu de baume sur mes plaies. Seriez-vous en mesure de faire passer ma réponse à mon amie? Je joins après ces quelques lignes une lettre pour elle.

Merci encore, chère Sabine, de votre dévouement.

Marie-Antoinette

«Très chère amie,

Je reçois à l’instant votre lettre, datée de mai 1790. Comme nous sommes loin l’une de l’autre depuis longtemps! J’espère que cette lettre saura vous trouver, où que vous soyez. Je n’ose imaginer qu’elle puisse être la dernière que je vous écris, mais les circonstances me font penser que cela est peut-être le cas. 

J’ai bien lu ce résumé de ma vie, que vous m’avez écrit. Que tout cela me paraît loin maintenant! Malgré cela, je n’oublierai jamais les plaisirs que nous avons partagés ensemble, ni votre voix, si douce, ni notre amitié. Je sais celle-ci sincère et je vous garde, chère amie, dans mon cœur pour l’éternité.

Je vous souhaite le bonheur que nous avons toujours cherché, la paix et tout ce que mon cœur peu vouloir de bien pour vous. Ne m’oubliez jamais, et gardez moi une place dans votre cœur, et dans vos prières.

Au revoir, très chère amie,

Marie-Antoinette

La Conciergerie, septembre ou octobre 1793»