Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Correspondance de Barnave
 

   

Votre Majesté ;

Lorsque j'étais enfant à l'école primaire, il y a près de 30 ans, nos manuels d'histoire vous dépeignaient comme une personne frivole, dépensière, coquette et sous l'influence des coteries versaillaises qui saignaient les finances royales, notamment celles des Polignac...

Puis l'âge venant, on apprend à vous connaître à travers des biographies qui restituent la complexité de votre situation de reine de France: je pense notamment à celle du compatriote de votre pays d'origine, Stefan Zweig.

Ceux qui ne vous ont pas connue se sont contentés de vous juger comme le suggéraient les caricatures, lazzis et quolibets qui couraient à votre sujet depuis bien avant que n'éclate la Révolution. Ceux qui ont eu l'honneur et le rare bonheur de vous être présentés ont été littéralement conquis par votre royal charisme.

À ce propos, est-il vrai que le Constituant Barnave vous aurait écrit, dans l'un des courriers qu'il vous a envoyés lorsqu'il vous conseillait secrètement durant le second semestre de l'an de grâce de 1791: «Il serait trop austère de dissimuler la pure jouissance qu'il y a de vous consoler et de vous servir»?

Ce mot, même apocryphe, me paraît parfaitement résumer les sentiments qu'ont à votre égard ceux de vos adversaires politiques, parmi lesquels ne peut que figurer votre bien humble roturier d'interlocuteur, qui répugne cependant à se mêler aux plus acharnés de vos ennemis qui n'ont eu de cesse de vous accabler depuis tant d'années...

Puissent Madame vos malheurs actuels de Veuve incarcérée et séparée de ses enfants et les souffrances que vous font subir ceux qui ont renversé le Trône de votre défunt mari le 10 août de l'an dernier, se trouver abrégés par votre prochaine délivrance...

Veuillez croire, Majesté, à mes sentiments dévoués et compatissants.

Loiz



Cher Loiz,

Je crois que vous avez très bien résumé la situation. Ce que l'on dit sur moi et ce qui est vraiment est tellement différent! Ceux qui ne me jugent que par les ragots propagés par mes ennemis sont si loin de la vérité! Mais je ne perds pas espoir qu'un jour justice sera rendue. Mais le temps de pleurer sur les ragots racontés à mon sujet est passé. Tout ce que je peux espérer dans l'état où vous me trouvez, est que ces médisances ne nuiront pas à mes enfants et qu'ils seront bientôt libérés. Je vous assure que j'y crois vraiment et je ne perds pas espoir.

Marie-Antoinette


Votre Majesté,

Mille mercis pour votre si aimable réponse! Pensez donc à l'émotion de voir écrit «cher Loiz» de la plume de la plus prestigieuse des reines de l'Histoire de France...

J'attribue une telle gentillesse de votre part à l'égard d'un de vos humbles ex-sujets, à la délicatesse tout autrichienne qui vous vient de votre glorieuse ascendance Habsbourg.

Puis-je me permettre de vous poser une question de politique intérieure à l'heure où tout Paris bruisse de rumeurs au sujet de votre échange contre des prisonniers de guerre retenus par l'empire d'Autriche, au grand dam de ce fou d'Hébert qui hurle et réclame votre mort à cors et à cris dans son ignoble journal «Le Père Duchesne», de sinistre renommée?

Ma question est simple: dans le cas où vous resteriez en vie comme l'espèrent tous vos partisans, et même les plus modérés des révolutionnaires pour qui les temps présents sont vraiment difficiles, et que vous seriez rappelée ces prochaines années sur le trône de France pendant la minorité de votre fils, à supposer évidemment que nous soyons enfin débarrassés de ces factieux du 10 août 1792, eux-même balayés par une salutaire émeute populaire, accepteriez-vous franchement cette fois-ci d'appliquer la Constitution de septembre 1791? Accepteriez-vous ce texte éventuellement avec des modifications? Et lesquelles? Ou demeurez-vous fermement et irrévocablement attachée aux institutions du royaume d'avant la réunion des États-généraux, malgré les évènements souvent pénibles et leurs cours tumultueux que vous avez connus et sans doute subis depuis mai 1789?

Votre réponse, qui ne manquera certainement pas d'intérêt, surtout à la lumière du cours des choses qui s'est déroulé durant l'assemblée législative d'octobre 1791 à ce triste 10 août 1792, me comblerait de joie, très Gracieuse Majesté, comme disent les Britanniques. Je vous prie d'agréer Madame, l'expression de mon plus profond respect.

Votre bien dévoué, Loiz.


Très cher Loiz,

Est-il réellement question d échange de prisonniers? Et qu adviendrait-il de mes enfants? Dans l état où vous me trouvez, je ne puis rien connaître de l extérieur. Mais une chose est certaine: je ne partirai jamais sans mes enfants! Jamais! Mes tendres chéris, comme je suis inquiète à leur sujet!

J ai grande confiance que mon fils régnera un jour, cher Loiz. Il le faut. Je ne puis imaginer l avenir autrement, bien que je doive vous avouer qu imaginer l avenir est bien difficile pour le moment. Mais malgré la difficulté de répondre à votre question, je veux bien me prêter au jeu et je vais tenter d y répondre le mieux possible.

Si je devais assister mon fils pendant sa minorité, je puis vous dire d emblée que je ne sais trop ce que je ferais au sujet de cette Constitution, ou de quoi que ce soit d autre. Ce que je sais, c est qu il me semble impossible que mon fils règne autrement que son père et, malgré tous les douloureux événements qui ont marqué notre famille, me croiriez-vous si je vous disais que je ne perds pas tout à fait espoir que la France reprenne le droit chemin? Le croyez-vous possible? J aime à le penser, je ne puis l imaginer d une autre façon. Et cela s est déjà vu. Mais je ne puis vous affirmer avec certitude ce que seraient mes actions pour la préservation du royaume de mon fils. Cela dépendrait de beaucoup de choses, que nous ne pouvons connaître présentement, comme l évolution de la situation politique, à l intérieur du royaume comme à l extérieur, des gens qui entoureraient mon fils, de l esprit qui régnerait dans le monde à ce moment-là& Comment savoir? Comment prévoir? Qui aurait pu prévoir cette révolution, cet assassinat de mon époux? Une chose est certaine cependant: la Constitution de 1791 ne sut pas apporter le bonheur au peuple et les événements qui ont suivi le prouvent. Il me semble, au contraire, que par la suite, les choses ne sont allées qu en se dégradant continuellement. Ah, cher Loiz, que de possibilités& si seulement mon fils pouvait régner! Mais quel jeu douloureux à la fois&

Car tout cela me semble si loin& et tout ce à quoi je puis penser pour le moment est la sécurité de mes enfants. J en suis si inquiète! Tout ce que je désire, c est qu ils soient sauvés et le reste viendra. Il ne faut pas perdre espoir!

N hésitez pas à m écrire de nouveau, cher Loiz, vos lettres me réchauffent le cSur, lui qui en a bien besoin!

Marie-Antoinette


Votre Majesté,

J'espère de tout coeur que le présent courrier vous trouvera en bonne santé et armée de ce grand courage qui force l'admiration de ceux qui vous plaignent sincèrement dans votre malheur actuel, qui ont hélas échoué à vous convaincre de la justesse et de la nécessité des sages conseils qu'ils ont tenté de vous prodiguer pour préserver le trône du pauvre roi défunt du torrent révolutionnaire dont ils ont été à l'origine, il est vrai, et qui les a dépassés de la manière funeste que l'on sait.

Madame, m'entendrez-vous seulement si je vous affirme que les Constitutionnels, Monarchiens et autres Feuillants n'ont jamais voulu causer le moindre tort à la monarchie et encore moins à la personne inviolable et sacrée des monarques, ainsi qu'aux membres de la famille royale? Nous étions juste convaincus, à l'aube des États-Généraux, que nous serions capables de réformer le royaume, ses institutions, et que nous parviendrions à remédier à l'état déplorable des finances royales. Mais force est de reconnaître que nous nous sommes grandement fourvoyés sur notre capacité de contrôler un tel mouvement qui l'an dernier nous a finalement emportés, puis a détruit le régime monarchique et porté atteinte inouïe aux personnes royales. À vrai-dire, à présent que j' y pense, les assassinats commis par la foule le 14 juillet 1789 du malheureux gouverneur de la Bastille, le marquis de Launay, du prévôt des marchands de Flesselles, puis le 23 suivant, du contrôleur des finances Foulon et de son gendre l'intendant Bertier de Sauvigny, auraient dû nous alerter que nous faisions fausse route; le député du Dauphiné, Mounier (l'avez-vous personnellement connu?), l'avait d'ailleurs parfaitement compris et a abandonné la politique et fui le pays après les journées d'octobre 1789.

Nous tenez-vous responsables de votre sort actuel, nous qui n'avons jamais voulu vous faire subir les avanies de la prison et qui vivons aujourd'hui cachés comme des proscrits; nous qui avons tout à craindre de la furie des despotes républicains qui gouvernent le pays en ce troisième trimestre de l'an de (dis)grâce de 1793? Si c'était le cas, vous me verriez aussi malheureux que le dernier des damnés de cet enfer quotidien qu'est devenu le pays! Et je vous prie, Madame, de pardonner au passage mon apparente impiété; mais, Majesté, on ne se débarrasse pas aisément du jour au lendemain du voltairianisme qui a empreint ce siècle de douceur et d'espérances qui s'achève de manière dramatique et sanglante!

À ma précédente question de politique intérieure, vous me répondiez tantôt: «Il me semble impossible que mon fils règne autrement que son père, et malgré tous les douloureux événements qui ont marqué notre famille, me croirez-vous si je vous disais que je ne perds pas tout à fait espoir que la France reprenne le droit chemin? Le croyez-vous possible? J'aime à le penser, je ne puis l'imaginer d'une autre façon. Et cela s'est déjà vu.»

Oui Majesté, je vous crois sincère dans votre espoir; non, je ne crois pas vraiment possible que le «droit chemin» auquel vous pensez (le retour à la situation politique et sociale d'avant juin 1789 si je devine bien le fond de votre pensée) sera retrouvé après tant d'évènements aussi extraordinaires que ceux que nous traversons depuis un peu plus de quatre ans! Je vous prie, Majesté, de méditer sur la vie tristement abrégée du roi Charles Ier d'Angleterre dont votre mari, paraît-il, lisait et relisait une biographie écrite par l'historien et philosophe David Hume; sa disparition fut suivie du retour des Stuarts sur le trône, avec le fils du roi défunt, puis de la «Glorieuse Révolution» et de l'appel des Anglais au prince Guillaume d'Orange-Nassau, et enfin quelques années plus tard, de la dévolution de la Couronne britannique à l'actuelle dynastie des Hanovre. Voyez-vous, Madame, les monarques, après un triste intermède républicain, sont finalement revenus sur le trône d'Angleterre, mais le cours des choses avait inévitablement changé!

Mais pardonnez-moi Majesté, peut-être finirai-je par vous importuner avec mes leçons d'histoire, de politique et de que sais-je encore! je me serais fait une fête de vous exposer tout cela, peut-être pour satisfaire à votre bon plaisir, en votre palais des Tuileries -car celui de Versailles, ou votre demeure de Trianon, je n'ose même pas penser à la seule éventualité que j'aurais pu me trouver invité à m'y présenter, en présence de votre brillant cercle d'amis qui a tant défrayé la chronique de jadis... Cependant, je ne réponds le plus modestement possible -mais avec une joie non dissimulée- qu'à la seule invitation de vous écrire que je reçois de vous comme le plus doux des honneurs, et au désir réel et sincère de tenter de soulager les misères d' une détention aussi injuste, dont les Français ne pourront pas se glorifier dans l'avenir.

Je demeure, Madame, votre très dévoué et toujours fidèle serviteur,

Loiz.



Très cher Loiz,

Qu'importe l'intention de tous les gens que vous me nommez, puisque le résultat est là pour parler à leur place! Réformer le royaume, dites-vous? Mais le Roi était le mieux placé pour savoir ce qui était bon pour ses sujets (le Roi n'est-il pas le père de ses peuples?) et s'il voulait bien demander conseil aux États-Généraux réunis, ceux-ci sont allés beaucoup trop loin. Ce sont eux qui ont été les premiers à donner de la force à ce mouvement qui, je puis vous l'accorder, en a sans doute dépassé quelques-uns qui ne voulaient pas en arriver où nous en sommes. Quelle tristesse d'en être arrivé à ce point! Je suis là à lire et relire votre missive et à vous écrire sur ce sujet et j'ai de la difficulté à y croire, malgré toutes les épreuves que nous avons subies et que nous subissons encore.

J'ai peine à croire aux événements qui se déroulent en ce moment même. Sans doute avons-nous aussi commis des erreurs... mais jamais, non jamais nous ne pourrons être tenu responsable des désordres qui se produisent aujourd'hui dans le royaume. Mon cur souhaite plus que tout que les violences cessent et que mes enfants puissent retrouver une vie normale. Je sais et je crois que mon fils pourra être un grand Roi et je le souhaite à la France.

Me voilà de nouveau qui écrit sur mes enfants, mes trésors. Je ne puis penser qu'à eux.

Au revoir, cher Loiz, je n'en puis plus... il est si difficile de garder espoir. J'y arrive la plupart du temps, mais certains jours sont si difficiles!

Marie-Antoinette