Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Conseil à une reine captive
 

   

Votre Majesté,

Votre dernier courrier a été pour moi une marque d'honneur inestimable puisque vous prenez le risque de  demander conseil à un ancien membre de la Société des Feuillants, aujourd'hui disparue, emportée par le torrent de la révolution démocratique du dix août de l'an dernier. A cet égard, ma première pensée va à Monsieur de Fersen: que penserait votre grand ami d'une telle marque de confiance de votre part, même si vous lui en expliquiez la raison et lui faisiez lire les lettres que je vous ai envoyées, dans le cas où vous les auriez conservées?

Madame, je ne vous cacherai pas plus longtemps que votre procès portera très vraisemblablement autour des accusations génériques et passe-partout d'intelligence avec l'ennemi et de crime de lèse-nation en temps de guerre. Si comme je m'en doute, les Jacobins des comités ne trouvent aucune preuve tangible contre vous, je parierais qu'ils se déchaîneront en stigmatisant votre comportement tant public que privé depuis que jeune dauphine, vous foulâtes le sol de ce pays, voilà vingt-trois ans. Vous avez lu les libelles qui, ces dernières années, ont été jetées en pâture au public, vous connaissez les dessins lubriques qui vous représentaient dans des postures fâcheuses pour votre honneur et votre réputation avec de nobles gentilshommes ou avec d'improbables nobles amazones. Je pense que votre procès sera de ce niveau.

Alors une seule règle de conduite à adopter: la dénégation systématique, et insistez sur le fait que l'accusation ne vous oppose, à l'appui de la thèse de votre prétendue culpabilité, aucun commencement de preuve d'un des crimes que l'on vous impute à tort, et en dépit de toute raison juridique. Comme je vous le disais dans un de mes premiers courriers, j'ai l'intuition que vous vous en sortirez sans encombre, au grand dam des comités, de l'accusateur félon et de ce tribunal de basse besogne, composé de lâches et de soudards. Faites juste attention au fait que tout ce joli monde ne reculera devant aucune bassesse pour faire plier votre tempérament qui désarçonne la furie jacobine. Les comités et les Jacobins ne  pardonneront jamais qu'une femme seule et privée de tout soutien leur tienne tête.

Pour vous répondre sur Mirabeau, et le plus succinctement du monde, je vous dirais que le grand tribun de la Révolution de 1789 avait des intérêts personnels et politiques qui coïncidèrent à partir des journées d'octobre 1789 avec ceux du roi et de la monarchie héréditaire. C'est pour cela qu'il était un si fervent et sincère partisan d'une monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi se serait trouvé à la tête d'un exécutif fort, mais circonscrit par la loi constitutionnelle, et non pas illimité par l'effet du droit divin. Quant à ses mœurs, Madame, au risque de vous heurter, je vous dirais que votre question montre que vous connaissiez mal les mœurs de vos sujets, avant la Révolution. Je m'en tirerai donc par une pirouette que, je l'espère, vous me pardonnerez. On racontait par exemple qu'un grand seigneur de la noblesse de cour, monsieur de Besenval je crois, aurait répondu, à une personne qui lui demandait s'il n'envisageait pas un jour d'abandonner ses relations extra-conjugales, et de reprendre le cours normal d'une vie maritale: «Mais où voulez-vous dans ce cas que je passe mes soirées?» C'est dire l'état des esprits en cette fin de siècle! Alors permettez-moi de vous dire que les mœurs de monsieur de Mirabeau dans de telles conditions ne pouvaient pas me gêner.

Dans le cas où vous seriez échangée contre des prisonniers retenus par votre neveu l'empereur François, je ne saurais que vous conseiller de lui demander en votre qualité d'Archiduchesse, l'attribution en dotation d'un de ces duchés que l'empire d'Autriche possède en Italie du Nord, en Toscane ou en Emilie-Romagne, comme Parme ou Modène. Les peuples y sont aussi doux que le climat qui y règne, et vous pourrez vous assurer des revenus substantiels tout en conservant votre rang et la gouvernance, selon vos idées et à votre gré, d'un petit territoire. Le tout sera de savoir vous entourer de bons conseillers. Adoptez à cet égard, si le triste cours des événements en France vous a appris l'art de gouverner les peuples, le mode de gouvernement dont s'inspirait votre défunt frère Joseph II, le gouvernement fort mais tempéré par les lumières de la philosophie. Cela vaut mieux que tout espoir de retourner dans ce pays de fous. La France va vers une dictature sanguinaire ou un coup d’état militaire, je ne sais, mais croyez-moi, Majesté, vous n’y avez plus votre place, et cela n’est pas un mal pour le moment de quitter ce pays.

Quant à moi, n'ayez crainte. Si je ne parviens pas à vous rejoindre, dans le cas où vous seriez élargie, je projette de prendre de nuit un navire en contrebande, dans une de ces petites calanques des environs de Marseille, un de ces navires qui vogue vers les côtes du royaume d’Espagne, et de partir pour les Amériques à partir du port de Cadix. J'aimerais rejoindre une de ces villes du bord de l'océan Atlantique, peuplée, dit-on, de beaucoup de nos compatriotes exilés, dans un des états du sud de la toute jeune Union, Savannah, je crois. Il paraît que les Américaines sont des femmes de caractère, au tempérament trempé et à la langue bien pendue. Je serais donc curieux d'aller voir tout cela, et pourquoi pas de faire la connaissance de ces gentes dames… Et l'on m'a dit que là-bas, on cherche des régisseurs pour diriger et gérer les plantations de coton et de tabac. J'ai des notions d'anglais que je pourrais approfondir à cette occasion… Dans l'état où je me trouve, mieux vaut tenter le tout pour le tout, liquider mes biens, partir avec des économies pour tenir jusqu'à un futur établissement outre-Atlantique. Mais je suis las de cette existence de mort-vivant dans un pays qui ne tourne plus rond. J'espère que vous me comprendrez, Majesté.

Que Dieu vous protège. L'avenir sera plus clément que le jugement des contemporains qui eux, ne sortiront pas grandis par leurs actions présentes. Je demeure votre bien humble et dévoué serviteur.


Loiz


Très cher Loiz,

Vingt-trois ans déjà! J'ai peine à y croire. Lorsque je m’arrête pour y penser, j'ai l’impression que le temps a bien vite passé. Mais dans le même temps, j'ai la forte impression d'avoir aujourd'hui mille ans… Vingt-trois ans!

Je vous crois de bon conseil. Ces lâches n'ont rien contre moi! Que des ragots! Il me faudra être forte, leur tenir tête et montrer à tous que tout ce qu'on m'accuse d'être, toutes les actions qu'on m'attribue sont sans fondements. Je ne sais pas si cela sera suffisant pour me sauver, mais peut-être cela le sera-t-il pour laisser une bonne impression de moi. Je ne devrais pas laisser mes pensées errer ainsi sur la triste possibilité d'une fin qui pourrait être prochaine. Je suis malade, vous savez, bien que je fasse tout pour l'oublier. Et parfois, je me prends à espérer que la maladie m'emportera avant les foudres des révolutionnaires. Puis je me ressaisis. J'entrevois cette possibilité, qu'ils pourraient prendre ma vie comme ils ont pris celle du roi, mais je ne suis pas encore prête à abandonner. J'ignorais complètement que j'avais un tel instinct de survie. Cela me stupéfait.

Je nierai donc. Je nierai tout, puisque si vous avez raison comme je le crois, tout est faux! Ma sincérité prouvera à tous où se trouve la vérité…

À propos de ce cas dont vous m'entretenez, celui où je serais échangée contre des prisonniers, avec madame Élisabeth et mes enfants, ce même instinct de survie dont je vous parle ne me permettrait sans doute pas de suivre votre conseil. Ou plutôt de m'en tenir là. Mon fils est le roi. Comment pourrais-je rester inactive? Cela n'est pas envisageable. J'ai bien peur d'être condamnée à me battre pour le restant de mes jours… Mais pourtant, comme j'apprécierais un peu de repos! Vous me parlez de l'Amérique. Votre projet me fait rêver. Imaginez un monde où je n'aurais pas à me battre! Peut-être alors pourrais-je aussi rêver de ce monde, de cette Amérique à laquelle j'ai accordé tant de pensées… Vous voyez, je vous comprends. Je suis consciente que mes propos sont paradoxaux, mais ne vous préoccupez pas de les comprendre. Je suis si fatiguée… Mais ne craignez rien. Comme à chaque fois, mon instinct de survie reprendra le dessus, je cesserai de rêver, et je me battrai encore et sans relâche.

Il est intéressant qu'au moment où je vous demande conseil, votre première pensée soit pour monsieur de Fersen. Pourquoi? Ne croyez-vous pas qu'il pourrait comprendre ma situation? Je crois, cher Loiz, qu'il se pourrait que monsieur de Fersen m'eusse donné le même conseil que vous: ne pas abandonner. Je n'abandonnerai pas.

J'espère, très cher Loiz, que cette lettre vous trouvera en bonne santé et que j’aurai le plaisir de vous lire de nouveau.

Marie-Antoinette


Votre Majesté,

Vous m’écrivez en votre dernière missive: «Il est intéressant qu'au moment où je vous demande conseil, votre première pensée soit pour Monsieur de Fersen. Pourquoi? Ne croyez-vous pas qu'il pourrait comprendre ma situation? Je crois, cher Loiz, qu'il se pourrait que Monsieur de Fersen m'eusse donné le même conseil que vous: ne pas abandonner.»

Effectivement, je ne doute pas un instant que Monsieur de Fersen vous encourage à tenir bon et à ne pas vous laisser aller à un funeste désespoir; je ne doute pas également qu’il remue actuellement ciel et terre pour vous sortir de votre prison, et vous éviter ainsi un procès qui s’annonce des plus politiques et forcément inéquitables, par la négociation et l’échange de prisonniers qui demeurent vos seules chances de survie. Je vous l’ai déjà écrit, n’ayez crainte pour la vie de vos enfants: les Jacobins des comités, tout félons qu’ils soient, n’oseront pas attenter à leur vie, parce que précisément ils sont trop jeunes pour être impliqués de près comme de loin dans l’Ancien régime, dont ils veulent anéantir toute trace dans le pays.
Par contre, quand je vous écrivais que j’avais une pensée pour ce gentilhomme, c’était pour attirer votre attention sur le fait que je doute que sa réaction serait favorable, s’il apprenait que vous correspondez régulièrement avec un ami de Barnave et partisan de Mirabeau, bref, avec un ex-Feuillant tenant de la monarchie constitutionnelle. Je me suis souvent demandé quel avait été pour feu votre mari le sens et le but de l’équipée de Varennes: s’agissait-il, comme il ne cessa de le prétendre, de négocier en toute liberté des termes de la future Constitution? Mais alors, pourquoi se rapprocher de la frontière avec les Pays-Bas autrichiens, à proximité des armées étrangères, certes pas encore ennemies en l’an 1791? Les termes de la lettre de protestation que le défunt roi avait laissée sur son bureau aux Tuileries la veille du départ de la famille royale, ne permettaient pas vraiment d’augurer une volonté de négocier quoi que ce soit, et de s’accommoder de limitations constitutionnelles du pouvoir royal. Vous conveniez tantôt que Monsieur de Fersen avait, de concert avec vous, activement préparé la fuite des Tuileries; je n’ai jamais entendu dire qu’il faisait partie de ceux qui poussaient à une négociation du roi avec l’Assemblée; s’il n’avait pas choisi le parti de rester à vos côtés, je pense que ce monsieur se serait retrouvé à Coblentz, aux côtés de Provence et d’Artois! D’ailleurs, on dit qu’il aurait fait partie des rédacteurs de la malheureuse proclamation de Brunswick qui a précipité la chute du trône, en ce funeste été de l’an dernier qui vit le début de la captivité de votre famille au Temple.

Mais enfin, Madame, politique mise à part, un jour viendra, n’en doutez pas, où votre grande amitié pour ce monsieur fera l’objet d’histoires romancées d’amours platoniques ou pas, peu importe, entre une princesse, reine d’une grande nation, et un gentilhomme étranger, tout dévoué au service de sa gente dame, comparables à ces histoires de chevaliers hérauts du Moyen-Âge qui livraient des tournois aux couleurs de l’objet de leur cœur. Comment appellera-t-on ce genre d’écrits romancés: romancisme, romanticisme, romantisme, je l’ignore... Et ne doutez pas que ce genre d’écrits sera largement popularisé, le jour où le peuple sera instruit et maîtrisera la lecture, même de manière rudimentaire. Ce même peuple inculte et misérable qui vous hait aujourd’hui et souhaite votre mort à cor et à cri, se mettra alors dans quelques générations, alors qu’il sera moins pauvre et plus éclairé par les lumières de la raison et de la connaissance, à adorer votre personne, applaudir votre nom et célébrer votre mémoire.

J’espère que vous me pardonnerez cette intrusion légère et momentanée dans votre vie sentimentale privée. Je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de mes sentiments loyaux et dévoués!

Loiz


Très cher Loiz,

J’aimerais vous croire au sujet de mes enfants, mais cela m’est bien difficile. N’y voyez pas un manque de confiance en vous, mais seulement un cœur de mère qui souffre d’être séparé d’eux et de ne pas avoir de leurs nouvelles. 

J’hésite, cher Loiz, à vous donner raison sur Monsieur de Fersen. Je crois comme vous qu’il doit remuer ciel et terre en ce moment précis, pour nous venir en aide. Je ne doute pas un instant que cela soit pour lui la plus importante des missions. Mais désapprouverait-il notre correspondance, comme vous me l’écrivez? Ne comprendrait-il pas ma situation, et que je dois faire tout ce qui est possible pour ma survie et celle de mes enfants? Ne comprendrait-il pas que, dans le misérable état où je suis, une correspondance avec vous pourrait s’avérer être une aide précieuse? Je le crois. Et si nous poussons la réflexion et allons au-delà de tout cela, ne comprendrait-il pas que notre correspondance a cela de bien qu’elle me permet simplement de m’évader, ne serait-ce qu’en pensées? Mais d’un autre côté, peut-être avez-vous raison. Peut-être ne verrait-il pas tout cela, lui qui n’est pas ici enfermé avec moi et qui ne voit, qui ne peut que voir, les choses de l’extérieur. Cela dit, parfois pour voir les choses de l’extérieur, on les voit mieux. J’ose espérer, cependant, qu’il connaît si bien mon cœur qu’il ne me ferait pas de reproche de notre correspondance.

J’aimerais pouvoir vous faire connaître le cœur du Roi comme je vous fais connaître le mien. Vous y verriez tout l’amour qu’il avait pour son peuple, et tout le dévouement aussi. Il est vrai que la lettre laissée par le Roi laissait peu de doute sur ses volontés. Mais il faut regarder dans quelles circonstances elle a été rédigée. J’étais moi-même plus intransigeante que lui: notre situation désespérée amenait des mesures désespérées et Monsieur de Fersen et moi étions bien d’accord là dessus. Mais je vous dis du même souffle que les intentions du Roi étaient pures. Quant à Monsieur de Fersen, tous ses gestes et toutes ses actions n’ont toujours eu pour but que de nous sauver de la fâcheuse situation où nous nous trouvions et de nous donner la liberté de nos actions.

Je ne me soucie que peu des histoires que l’on raconte, ou que l'on racontera, sur mes relations avec Monsieur de Fersen. Je sais moi, ce qu’il m’est et c’est là tout ce qui importe. J’ai bien de la difficulté à croire vos espoirs sur l’opinion que l’on aura plus tard de moi. Mais le monde est parfois une si étrange chose…

Marie-Antoinette