Loiz
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


Ce bon monsieur de la Fayette
 

    Majesté,

Quel plaisir de voir rétablies les liaisons postales par les services du sieur Dumontais. J’espère que le temps ne vous a pas paru excessivement long, encore que du fond d’une geôle on ne peut jamais s’attendre à trouver le temps bien court…

J’ai appris récemment que monsieur de La Fayette, pour éviter son arrestation imminente par les autorités françaises, est passé l’an dernier, le 17 août je crois, sur le territoire des Pays-Bas autrichiens et a été arrêté deux jours après puis, sur ordre de votre neveu l’empereur François, jeté en prison où il croupit toujours à l’heure qu’il est. Vous remarquerez qu’il a pris la poudre d'escampette une semaine après la chute du trône.

Qu’en pensez-vous? Saviez-vous qu’il avait eu au début de l'été 1792 l’intention de retourner les troupes qu’il commandait en faveur du roi, tant il avait été ulcéré par l’émeute du 20 juin et par l'atteinte qui avait été portée à vos personnes royales? Approuvez-vous le propos largement répandu selon lequel son baisemain chevaleresque esquissé avec tant d'élégance sur le balcon de la cour de marbre du château de Versailles le 6 octobre 1789 vous a évité un attentat qui vous aurait à ce moment-là probablement ôté la vie, au moment où vous parûtes sur ledit balcon en présence d'un peuple qui vous était complètement hostile? Certains ont même prétendu qu’avant (et même après) la fuite de la famille royale interrompue à Varennes, il vous a allégé la surveillance dont vous étiez l’objet au point même qu’il aurait facilité jusqu’à la complaisance les allées et venues de monsieur de Fersen, et donc les préparatifs de la fuite réussie du palais des Tuileries. Auriez-vous senti, à défaut de connivence, une certaine commisération devant votre sort et une volonté sincère quoique dissimulée de vous aider, de la part de ce gentilhomme? Il est vrai que messieurs de Fersen et de La Fayette avaient participé à l’expédition du corps d’armée français auprès des «Insurgents» d'Amérique entre 1779 et 1781-82, et ainsi servi sous les ordres du général de Rochambeau. Cela a pu créer des liens invisibles entre les deux hommes…

Si je vous questionne de la sorte, Madame, je vous prie de n’y voir aucune indiscrétion, ni aucune mauvaise intention à votre égard. Mais le rôle de cet homme dans les événements qui ont précédé son départ de la France m’a toujours intrigué: autant je peux comprendre les motivations des hommes politiques que vous avez eu tout loisir de croiser quand vous régniez sur le pays, autant l’attitude velléitaire de ce monsieur m’a toujours parue étrange!

Bien entendu, je n’ose même pas vous demander si vous pensez un peu de bien de lui, tant votre hostilité à son égard était connue. On raconte même qu'à l'automne 1791, vous auriez appelé vos amis royalistes à voter pour son adversaire le jacobin Pétion qui se présentait contre lui lors du renouvellement du poste de maire de Paris, laissé vacant par le départ de Bailly! Sans doute aviez-vous encore à ce moment à l’esprit le rôle qu’il joua lors de l’affaire de Varennes, et éprouviez-vous alors du ressentiment à son encontre… Mais peut-être qu’aujourd'hui, la situation injuste dans laquelle vous vous trouvez serait susceptible d’influer votre jugement à son égard… D’autant plus qu’à ce jour, vous vous trouvez tous deux emprisonnés. D’ailleurs si vous étiez libérée et de retour à Vienne, que diriez-vous à son sujet à votre neveu l’empereur qui, paraît-il, est moins bien commode que votre défunt frère l’empereur Léopold? Lui conseilleriez-vous par exemple de le faire libérer et d’ordonner sa reconduite vers les États-Unis d'Amérique, sa seconde patrie?

Vous voyez, je n’ose croire en ce qui vous concerne une autre issue que celle actuellement la plus favorable dans laquelle vous seriez vous-même également expulsée avec vos enfants du territoire de notre malheureux pays. J’ai finalement beaucoup de mal, à l’heure où vous recevez cette lettre, de vous imaginer à nouveau sur un trône même constitutionnel, tant la situation du pays devient inextricable de jour en jour. Le mieux pour le moment serait de partir et de vous faire oublier du peuple français, le temps qu’il rejette le système despotique actuel, et qu’il en vienne à regretter les Bourbons. Alors en ce jour lointain, tous les espoirs vous seront de nouveau permis…

Demeurant votre très fidèle et dévoué serviteur, je vous prie d'agréer, Madame, l’expression de mes plus respectueuses salutations de loyal opposant à votre très gracieuse Majesté,

Loiz

Très cher Loiz,
 
Quel bonheur que de recevoir une nouvelle lettre de vous! Je craignais de ne plus en recevoir et vous savez qu'elles sont devenues importantes pour moi.
 
Mais quel sujet vous abordez! Vous me parlez de monsieur de La Fayette et me demandez mon avis sur son attitude? Je déteste cet homme. Il nous a fait beaucoup plus de mal que beaucoup d'autres. Sa triste volonté tardive de nous faire du bien ne vaut rien: il fallait agir quand il était temps de le faire! Et toutes les fois qu'il aurait pu bouger, tenter de faire changer les choses, il était absent... ou en retard et ce très à propos, devrais-je dire. Je ne l'aime pas, je ne le respecte pas. 
 
Je ne peux m'expliquer son attitude que par la peur, la crainte et, disons-le, la couardise qu'il porte à l'intérieur. Ses grandes actions en Amérique seront à jamais ternies par son manque d'action ici en France. Je n'ai aucune pitié pour lui, comme il n'en a pas eu pour nous, pour le Roi, à qui il devait tout!
 
Comme vous le voyez, mon hostilité à son égard n'est pas diminuée par notre situation commune. Et j'ose affirmer qu'il est pour quelque chose dans l'état où nous nous trouvons. Si j'étais à Vienne, je prierais mon neveu de le laisser croupir en prison! Et ce, sans hésitation. 
 
Mais je vous assure, cher Loiz, que toute cette colère m'épuise. 
 
Je veux croire en une issue favorable. Une issue qui permettra un jour à mon fils de régner sur la France, et de pouvoir remercier tous ces gens qui nous aident et nous soutiennent. 
 
Si votre prédiction pouvait se réaliser, seriez-vous de ceux qui nous accueilleraient à bras ouverts?
 
Marie-Antoinette

Votre Majesté,

Hum, hum... Je crois que c'est la première fois que je provoque votre courroux depuis qu'a débuté notre échange épistolaire, et je vous prie de croire que vous n'y allez pas de main morte quand vous avez quelqu'un dans le collimateur. Ce pauvre Gilbert a dû entendre ses oreilles siffler: Dieu, comme vous le détestez; à ce point, je ne l'aurais jamais cru...

Vous me demandez si je suis prêt à vous accueillir, dans le cas où vous seriez libérée avec vos enfants. La réponse n'est pas évidente puisque dans l'immédiat, je me terre dans une cave: Marseille est à feu et à sang; les proscrits du deux juin, les députés Girondins, jadis opposants au trône constitutionnel, et que les Jacobins (seuls actuels détenteurs du pouvoir) taxent de fédéralisme, se sont réfugiés dans certaines grandes villes de province, et les armées de la Convention tentent par tous les moyens de s'emparer de notre ville. Même Toulon est occupée par une escadre anglaise qui a été accueillie par des partisans de l'ex-Gironde, c'est vous dire dans quel état se trouve le Midi... En attendant, les partisans des Jacobins sont pourchassés. Mais si les Conventionnels réussissent leur entrée en force, soyez assurée, Majesté, que les pourchassés deviendront chasseurs et que le sang va encore couler: quelle époque Madame, quelle triste époque nous vivons...

C'est pour cela que je ne peux que vous recommander de partir vous réfugier à l'étranger et de ne songer à revenir sur le territoire de notre malheureux pays que lorsque l'opinion publique, lassée de tous ces troubles et d'une succession de dictatures que je pressens, votre fils Louis XVII sera alors appelé par une représentation nationale à revenir régner sur le trône restauré.

Mais dans cette éventualité, que lui conseillerez-vous, Madame? De réconcilier les Français en tenant compte des changements irréversibles dont je vous parlais tantôt, en vous évoquant l'histoire assez récente de l'Angleterre voisine? Ou alors une froide politique de revanche, que je peux comprendre sans l'approuver?

Voulez-vous que je vous parle franchement, chère Marie-Antoinette? Cette correspondance inespérée me laisse entrevoir chez vous une réelle bonté derrière une ostentation d'aristocrate qui vous vient, je pense, de votre éducation de princesse élevée dans une cour européenne. Le malheur des temps rapproche des gens qui ne se seraient jamais parlés en des circonstances plus normales, ne trouvez-vous pas? Alors, cette Révolution, n'est-elle qu'une mauvaise chose? En cette fin d'été 93, je me sens troublé par votre sort, ce destin incroyable qui vous a conduite des fastes de la cour de Versailles à votre sombre geôle de la conciergerie du palais de justice de Paris. Je me sens également troublé par cette familiarité qui naît forcément de nos discussions sur votre passé et sur l'avenir du pays et de vos enfants, au point qu'il me serait bien difficile de ne pas avoir de regrets à la pensée que nous avons été indirectement à l'origine du mal qui a pu vous être fait par d'autres qui étaient plus résolus parce que finalement plus radicaux que nous.

Quoiqu'il vous arrive, je ne vous oublierai jamais, Madame. Et vous pouvez être sûre de toujours compter sur votre modeste serviteur.

Loiz

Très cher Loiz,
 
Votre dernière lettre m'a touchée plus que je ne saurais l'écrire. 
 
Je vous prie de bien vouloir pardonner l'émotion avec laquelle je vous ai écrit sur le sujet de monsieur de La Fayette. Je vois bien que je vous ai choqué et cela n'était pas mon souhait. Mais il est vrai que mes sentiments envers lui sont si puissants que j'ai un peu de difficulté à les contrôler. Je sens bien pourtant que dans l'état où je suis, je ne devrais pas me soucier de cela. Mais la simple mention de son nom soulève en moi des émotions trop fortes même pour un homme tel que lui. Il ne mériterait que mon indifférence… Enfin…
 
J'ose espérer que tout se passe bien pour vous. Je crains pour votre vie, cher Loiz. Les choses semblent bien difficiles pour vous et j'aimerais pouvoir vous venir en aide. Mais je suis moi-même si dépourvue! Si je dois me sortir de cette fâcheuse situation, je ne vous oublierai pas. Mais à quoi bon faire des promesses que je ne pourrai peut-être pas tenir?
 
Croyez-vous vraiment sincèrement que la situation que vous décrivez serait possible pour mon fils? Que dans le cas où nous pourrions nous réfugier à l'étranger, le peuple pourrait l'appeler? Si vous saviez comme ce souhait est cher à mon cœur. Si la vie même de mon fils ne me préoccupait pas tant, je ne penserais qu'à ce grand bonheur. Vous me demandez ce que je lui conseillerais? Je ne saurais le dire maintenant. N'est-il pas naturel que mon cœur crie vengeance pour la mort du roi mon mari et ne serait-il pas naturel à un fils de vouloir châtier les assassins de son père? Mais mon fils est roi et, comme ses aïeuls avant lui, il est le père de ses peuples et doit agir comme tel. Tout cela est bien difficile!
 
Au-delà de la politique, des conflits, de la haine, il y a le malheur humain. Je ne pourrai jamais dire que cette révolution est une bonne chose.Trop de gens sont morts, il y a trop de souffrance qui en découle pour que jamais je ne puisse approuver quoi que ce soit des événements de ce passé trop récent. Mais je sens bien votre sincérité et cela me touche d'autant plus que vous me voyez trompée de chaque côté et que la méfiance est maîtresse de mon existence depuis maintenant si longtemps.
 
Au plaisir de vous lire de nouveau, et d'être rassurée sur votre sort, bientôt je l'espère,
 
Marie-Antoinette