Le citoyen Maurice
écrit à

   


Marie-Antoinette

   


À Marie-Antoinette d'un citoyen républicain
 

   


Pauvre Marie-Antoinette,

Je ne suis point insensible aux malheurs qui vous ont frappé. Cependant, il faut dire que vous ne les avez pas volés. Surnommée «madame déficit», par la «noblesse» elle-même, donc non suspecte de sympathies républicaines, vous avez aussi conspiré contre la patrie, ayant eu des intelligences avec l'ennemi en vue de leur livrer la France quand mon pays était en guerre avec le vôtre (c'est à dire l'Autriche). On ne vous appelait pas «l'autrichienne» pour rien!

Vous avez conseillé et même inspiré votre mari pour empêcher toutes les mesures politiques libératrices qui auraient pu améliorer quelque peu le sort du peuple. Mon peuple, le peuple Français, vous ne l'avez jamais aimé (pas plus que le vôtre, d'ailleurs), quoique vous en disiez.

Vos relations avec Fersen ne m'intéressent pas. En revanche, ce qui m'intéresse, et me révolte, c'est que vous avez plongé la France dans le malheur. Ce qui vous est arrivé n'était en fait qu'une juste punition. Alors, cessez je vous prie de vous faire passer pour une martyre, ce serait de l'hypocrisie.

J'ajoute encore, qu'un système monarchique, même constitutionnel, est contre nature et liberticide, pour la seule raison que c'est un système dans lequel le peuple ne peut choisir lui-même le représentant de son pays.

Je ne vous garde pas rancune de vos exactions, parce que vous payez (très cher) vos crimes.

Adieu, et vive la République!

Le citoyen Maurice .

P.-S.: Pour qui se prend-il cet homme qui s'appelle le Vicomte Louis de Roubiac? Ce qu'il vous a écrit, et que j'ai lu (sur Dialogus), est complètement aberrant. Ca ne m'étonne pas, venant de la part d'un (soi disant) «noble». Lui aussi, comme d'autres, finira par perdre sa tête.


Monsieur,

Vous dites ne pas être insensible à mes malheurs, et vous m'accablez! Cela ne me surprend guère, vous répétez les mêmes mensonges que j'entends ici chaque jour! Je suis française, Monsieur, n'en déplaise aux révolutionnaires qui tentent de détacher le peuple de ma personne! Je n'ai eu aucune intelligence avec l'ennemi, et vous m'accordez trop de crédit, en m'accusant de quelque influence sur le roi, qualité qu'au reste je n'ai jamais possédée.

Que trouvez-vous de si noble à choisir son représentant? Comment pouvez-vous penser que votre choix serait plus judicieux que celui de Dieu?

Cependant, je ne vous en veux pas, Monsieur. Je ne comprends pas votre haine mais je ne vous en veux pas.

Marie-Antoinette

Madame,

Je ne vous permets pas de me dire que je répète des mensonges. Je ne vous permets pas plus de traiter vos accusateurs de menteurs. Ni le Tribunal Révolutionnaire, ni les jurés qui vous ont jugé ne sont des menteurs. Vous, en revanche, vous l'êtes! Vous êtes une menteuse! Les trahisons qui vous sont reprochées sont des faits avérés et prouvés. Ce n'est pas vous accabler que de citer cette vérité historique. Vous êtes de mauvaise foi!

En outre, j'estime que la logique républicaine, qui permet au peuple de choisir le représentant de son pays (au suffrage universel), est meilleure que le «soi disant» choix de Dieu et sa monarchie héréditaire. Mon choix est meilleur que celui de Dieu, pour la simple raison que Dieu n'existe pas. Un pape n'a t-il pas dit: «Nous ne redirons jamais assez combien cette fable (Dieu) nous a été profitable». Par conséquent, en affirmant que le roi est un choix de Dieu, vous prouvez, une fois de plus, que vous vous servez de Dieu en vue de garder le pouvoir ainsi que vos privilèges, au détriment de la liberté et de la démocratie. 

Vous les aristocrates et les têtes couronnées, vous nous emmerdez. Vous cherchez à falsifier l'histoire pour gagner la sympathie de l'opinion publique, dans l'espoir malsain de revenir au pouvoir, un jour peut-être...

L'histoire de France a pourtant abondamment démontré, preuves à l'appui, que presque tous «nos» rois et «nos» nobles ont été des tyrans, des sanguinaires, des affameurs, des oiseaux de malheur, aussi bien pour la France que pour le monde entier. Comment peut-on encore se déclarer monarchiste?
 
Sachez que si vos magouilles venimeuses réussissaient, si un roi revenait un jour sur le trône de France, et bien ce jour-là, croyez-moi, je prendrais les armes contre lui. Je mettrais un point d'honneur à me battre les armes à la main et à mourir pour la République. Et je suis loin d'être le seul dans ce cas là! J'espère tuer le plus de royalistes possible avant d'être tué moi-même. Ce serait, je pense, un régal de tuer les ennemis de la liberté. Je préférerais sacrifier ma vie plutôt que de vivre à nouveau sous le joug d'un roi, si démocratique soit-il... Non, vous ne m'aurez pas vivant! Mais fort heureusement, ce jour n'arrivera certainement jamais.

La liberté ou la mort! Vive la République!

Le citoyen Maurice

Pauvre Marie Antoinette,

Seriez-vous devenue muette? Depuis ma dernière missive, je n'ai pas reçu de droit de réponse de votre part. Peut-être est-ce parce que j'ai changé d'e-mail? Je croirais plutôt que c'est parce que vous n'avez aucun argument valable à m'opposer! Bien sûr, un républicain et une reine ne peuvent pas se comprendre, et ne se comprendront jamais.

Il m'est indifférent de recevoir ou non une réponse de votre part, tout comme il m'est indifférent de connaître vos états d'âme, vos sentiments, ou bien votre opinion, surtout dans le domaine politique (entre autres). Je dois préciser, en effet, que les opinions des aristocrates n'ont pour moi aucune valeur.

Cependant, je vous écris aujourd'hui, car votre précédent message m'a choqué. Il est mentionné que vous ne comprenez pas ma haine, mais que malgré tout vous ne m'en voulez pas. Qu'est-ce qui vous fait croire que je suis haineux? Ce sont les aristocrates qui sont haineux, et qui traitent les gens du peuple comme on n'oserait même pas traiter un chien, les acculant à la misère, les privant la plupart du temps de leurs droits les plus élémentaires, à savoir: «La liberté et le pain quotidien».

Moi, je défends la Patrie et les droits du peuple face aux tyrans qui veulent le réduire en esclavage, voilà tout! Où voyez-vous de la haine là-dedans? Je ne me suis jamais senti haineux envers qui que ce soit, et encore moins envers vous, une pauvre reine déchue qui a beaucoup souffert, même si vous avez largement mérité votre malheur. 

Vous êtes décidément un peu légère d'esprit. Si vous aviez eu un peu de clairvoyance et de conscience, vous n'auriez pas fait autant de mal aux Français, (vous et les vôtres, les partisans de ce système de gouvernement d'option royaliste), et la révolution ne serait peut-être pas arrivée, tout au moins pendant le règne de votre époux Louis XVI.

Mais c'eût été reculer pour mieux sauter, car un autre tyran aurait tôt ou tard déclenché une autre révolution. C'est ce qui me fait dire qu'un républicain ne peut s'accommoder d'une monarchie, même si elle s'avère démocratisée et constitutionnelle. L'honnêteté me fait admettre que certains révolutionnaires dévoyés n'étaient pas des enfants de choeur, et que vous fûtes parfois calomniée, comme par exemple certaines infâmes accusations dont vous serez victime. Je ne cautionne pas les salauds, même si c'était dans le but de faire triompher la République. La justice n'est pas négociable. 

Je vous plains, ma pauvre. Pourquoi ne changeriez-vous pas? Si vous voulez un bon conseil, réfléchissez un peu, car vous n'êtes pas idiote, et je suis sûr qu'un beau matin vous vous réveillerez encore plus républicaine que moi!

Si vous n'étiez reine, je vous enverrais volontiers mes sincères et respectueuses salutations, accompagnées d'un doux baiser... Hélas, à cause de cela, je ne puis.

Vive la République!
 
Le citoyen Maurice


Monsieur,

Je ne perdrai mon temps à vous répondre qu'une seule autre fois. Il n'y a rien à répondre à des gens comme vous, qui sont convaincus de leurs idées et qui pensent que la seule bonne façon de penser est la leur. De plus, vos propos sont insultants et ne reflètent en rien la réalité. Je n'ai jamais fait de mal aux Français, ni personne de ma connaissance, ni le Roi.

Mais, tenter de vous faire comprendre cela, serait peine perdue. Mon temps m'est trop précieux, Monsieur, pour que je le perde à argumenter avec vous. S'il arrivait que vous ne soyez plus aveuglé par vos idées, et que vous soyez capable de respect, il me fera plaisir de vous répondre de nouveau.

Marie-Antoinette


Madame,

Je vous cite: «S'il arrivait que vous ne soyez plus aveuglé par vos idées, et que vous soyez capable de respect, il me fera plaisir de vous répondre de nouveau.» (Marie Antoinette)

Madame,

J'ai dû vous paraître dur et parfois très violent, du moins dans mes lettres incendiaires. Je ne suis rien de tout cela. Je ressemble davantage à un doux petit agneau qu'à un tigre assoiffé de sang. Apprenez à me connaître et vous ne serez pas déçue.

J'ai bien reçu votre message, merci à vous. Mais je ne n'admets pas ce que vous me dites. Si c'est être aveuglé que d'être républicain, alors que dire des royalistes? Eux, c'est bien pire! Quant au respect, il faut le mériter.

D'une nature généreuse, je souhaite le bonheur de tous, dans le meilleur des mondes. C'est pourquoi je continue de penser, de façon inébranlable, qu'une monarchie est incapable de nous apporter la paix et de respecter notre dignité d'hommes. En bref, selon la devise de ma si chère République, je veux la liberté, l'égalité et la fraternité (sans oublier aussi la laïcité). Je veux le respect des droits de l'homme, je veux que tout le monde mange à sa faim, je veux le pain, la sécurité et un toit pour tous. Il ne faut pas compter sur un hypothétique «roi» ou bien sur un «aristocrate» pour nous offrir tout cela. Ce genre d'individu fait partie de ceux qui se croient au dessus du peuple. Les roturiers sont à leurs yeux une classe inférieure qu'ils méprisent largement. De quel droit ces gens là osent-ils se croire au dessus de nous?

S'il y avait conflit, je suis prêt à tout moment à me battre (donc à tuer) et encore plus à mourir pour la République, si les royalistes nous faisaient un jour la guerre pour reprendre le pouvoir. Je considère que verser mon sang pour défendre les droits de l'homme est le sommet de l'honneur. Mais pour ce qui s'avère être un procès politique, comme ce sera peut-être votre cas, ça, c'est une autre histoire. Dans tous les cas de figure, je suis farouchement opposé à la peine de mort. Traîner un être humain sans défense à l'échafaud, surtout une femme, c'est de la barbarie.

Je ne veux ni votre mort ni votre malheur. Si je pouvais (moi seul) décider de votre sort, je ne vous condamnerais pas, ni ne vous tuerais. Je vous laisserais volontiers vivre avec tout le confort possible (toutefois sous surveillance), et jamais, au grand jamais, je ne vous aurais séparée de vos enfants. De telles pratiques sont criminelles. Je sais que vous aimez par dessus tout vos enfants. Il faut au moins respecter votre cœur de mère. Vous y avez droit. Après tout, une «reine» est aussi une maman comme les autres. Un vrai Républicain n'est pas une bête féroce. La justice, ce n'est pas «torturer sadiquement une maman». La justice, ce n'est pas non plus «ôter la vie à une femme ou à un homme», quel que soit ce qu'on leur reproche. La justice ne doit pas tuer.

J'imagine que vous êtes très malheureuse dans votre sinistre prison de la conciergerie. Je ne sais pas quoi faire pour vous soulager. Dites-le moi...

Le citoyen Maurice



Monsieur,

Votre dernière lettre est écrite sur un ton beaucoup plus calme et qui me convient mieux. J’accepte donc d’y répondre. 

Vous avez vos idées, qui sont celles des révolutionnaires. Vous ne serez pas étonné que je vous dise que je ne puis les partager et que cela ne me sera jamais possible. Cela me chagrine lorsque vous écrivez «De quel droit ces gens-là osent-ils se croire au-dessus de nous?» Vous croyez vraiment que tous les aristocrates pensent comme vous le dites? Je ne le crois pas et je trouve cela injuste. Le Roi, pour commencer, n’a lui-même jamais pensé comme vous le dites. Moi non plus, d’ailleurs. Vous écrivez que «la justice ne doit pas tuer». Quant à moi, je n’ai désormais d’espoir que dans la justice de Dieu.

Je vous remercie de ce que vous m’écrivez au sujet de mes sentiments pour mes enfants. Vous les voyez bien. Et je vous remercie de vouloir me soulager. Mais, je crois cela bien difficile à faire, dans l’état où vous me trouvez.  Surtout, ne me révélez rien de mon avenir, ou de celui de mes enfants. Malgré ma curiosité, j’ai besoin de cette chose que l’on appelle «l’espoir». Elle m’est très précieuse.

Marie-Antoinette



Madame,

Je prends note que vous ne partagez pas mes idées révolutionnaires. Mes idées sont en effet: «Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs.»

Les notions de Liberté, d'Égalité, de Fraternité (et de laïcité) vous sont donc quasi étrangères. Je n'en suis pas surpris. Pour ma part, je ne suis pas un utopiste, mais je crois pourtant de tout mon être en ces notions-là, qui sont aussi la devise de la République. Vous, vous me dites ne pas y croire et ne pas les accepter. Ceci est suffisant pour vous classer parmi les ennemis du peuple, par conséquent parmi mes ennemis. En outre, c'est de là que viennent tous vos ennuis. Après quoi vous vous étonnez et vous vous plaignez.

Vous avez fait (involontairement) beaucoup de mal aux Français. Je veux admettre que vous ne vous en êtes peut être pas rendu compte. Je vous estime bonne et pas méchante, mais aussi inconsciente, hélas! Pour autant, personne ne contestera que vous avez dépensé des sommes folles à l'occasion de jeux d'argent, pour soi disant tromper votre ennui chronique au milieu de cette cour de parasites à Versailles. Résultat: vous avez ruiné le trésor public.

Si ces sommes astronomiques avaient été destinées par vos soins à soulager les malheureux du peuple, ce peuple français qui était censé être votre peuple, au lieu de les dépenser pour des jeux imbéciles, vous n'auriez certes pas eu le temps de vous ennuyer. Si vous vous étiez occupée du mieux possible des Français en combattant leur misère, vous n'en seriez pas arrivée à ce triste bilan désastreux. Alors, le peuple vous aurait aimée au lieu de vous détester. Je suis désolé de vous l'apprendre, et ça vous fera de la peine, mais vous êtes l'un des personnages les plus haïs de l'histoire de France. Vous auriez pu faire, grâce à votre état de «reine», de très grandes choses pour le pays. Vous n'avez fait que semer le malheur. C'est un immense gâchis. Dommage! De toute façon, vous ne pouviez pas être une bienfaitrice, car vous n'avez pas été éduquée en ce sens. En conséquence, il est logique que vous ne partagiez pas mes idées. Les droits de l'homme et du citoyen, ça ne vous interpelle pas.

J'ai cru naïvement pouvoir vous lancer un appel à la raison. Je comptais atteindre votre bon sens, votre intelligence, votre humanité, et votre «noble cœur» (si toutefois vous en avez un peu, et je pense que vous en avez sûrement beaucoup), mais c'est peine perdue. Rien n'y fera, puisque vous ne voulez rien entendre. Je devrais savoir que, quand un arbre pousse de travers, on ne peut pas le redresser. Je vous plains, mais je déplore davantage encore de constater que vous êtes une femme beaucoup trop légère d'esprit. Vous démontrez sans trêve que vous êtes incapable de pouvoir analyser sainement les difficultés économiques et politiques de la France. Votre éducation d'aristocrate vous en empêche. D'ailleurs, même si vous le pouviez, vous n'avez pas quoiqu'il en soit la volonté d'œuvrer pour y remédier.
 
Je n'ai aucune haine ni aucune rancune contre vous, ceci par respect quant à vos souffrances. Comment pourrais-je y être insensible? Vos souffrances sont les miennes. Et puis, si vous avez commis des fautes, vous les avez aussi expiées. Ne comptez pas trop sur la justice de Dieu. Dieu n'existe pas. Je ne vous dirai pas quel sort vous est réservé, mais sachez que ce sort, vous en êtes vous-même la cause. Courage à vous dans vos épreuves!

Je pense bien à vous, et je suis avec vous en pensée pour vous soutenir dans le drame que vous traversez.

Vive la République!

Le citoyen Maurice


Monsieur,

Il semblerait que ma réponse ait mis du temps à vous retrouver. Je m’en excuse et mets cela sur le compte du temps, qui ne passe pas pour vous de la même manière que pour moi. Veuillez donc me pardonner, je vous prie.

Je suis désolée de voir dans vos propos tous ces ragots que l’on propage sur moi et qui, je vous l’assure, sont sans fondement. Le meilleur exemple que je puis vous donner est celui des finances publiques. Mes dépenses n’ont été qu’une infime partie de ce que l’on raconte. Aussi, il y a déjà plusieurs années que, malgré notre position, le feu roi et moi-même avions réduit nos dépenses de beaucoup. Je puis vous accorder que j’ai souffert de naïveté et non pas d’insouciance, mais cela n’est plus le cas et ce depuis longtemps. Et je n’ai jamais dépensé l’argent du peuple comme les rumeurs et les ragots m’accusent de l’avoir fait.

Je ne crois pas, Monsieur, que le problème dans notre conversation soit que je ne veux rien entendre. Je crois seulement que nous avons des idées si différentes qu’elles sont irréconciliables. Je ne peux admettre les vôtres et vous ne pouvez admettre les miennes. Nous ne nous entendrons donc jamais.

Cela dit, j’apprécie vos bons mots à mon égard, même si je ne puis m’empêcher d’y voir une contradiction, mais je ne rejette aucun bon sentiment.

Aurevoir, Monsieur,

Marie-Antoinette


Madame, pauvre Marie Antoinette,

Je ne comprends pas toutes ces andouilles et tous ces abrutis qui vous admirent et qui vous tressent des lauriers. (En veux-tu? En voilà!)

Qu'avez-vous fait d'admirable dans votre vie? Rien du tout. Au contraire vous avez grandement contribué à ruiner la France. Sans compter vos trahisons en tous genres. Et toute cette bande de parasites aristocrates à Versailles ou ailleurs ont fait comme vous.

N'étiez vous pas censée vous dire que ça ne durerait pas toujours? Vous n'avez rien compris à la France. Le tiers état, représentant du peuple, si le roi lui avait donné la parole à lui aussi (à lui surtout) pour gérer toutes les affaires économiques et politiques du pays, ça ne lui aurait pas coûté sa tête, et peut être bientôt la vôtre également. Le peuple sait mieux que vous ce dont il a besoin. Il faut l'écouter et suivre scrupuleusement sa volonté, ou disparaître. Mais une reine ignore la démocratie. C'est inconcevable pour une tête couronnée.

Le seul roi (à la rigueur) que je serais tenté d'admirer, c'est «Christian X», le roi du Danemark, lequel pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945) a sauvé tous les juifs de son pays, qui étaient persécutés par l'Allemagne nazie.

Vous n'êtes pas admirable, tout juste digne de pitié quant aux malheurs que vous subissez, et que vous avez bien cherchés. Je pleure cependant avec vous, car je n'aime pas voir souffrir quelqu'un, et puis vous ne comprenez même pas ce qui vous arrive. Pauvre petite reine déchue qui fait peine à voir, mon cœur vous est grand ouvert. Je déplore votre légèreté, mais je ne vous déteste pas pour autant, pas le moins du monde. Quoi faire, que diable, pour vous ouvrir enfin les yeux? Pourquoi faites-vous l'autruche?

Vous faites partie de mes ennemis politiques, mais je puis vous certifier en tous cas que vous n'aurez pas à souffrir par ma faute. Que faire pour adoucir votre sort? J'aimerais pouvoir vous apporter réconfort et soulagement, mais comment?

Vive la République, généreuse et compatissante!

Le citoyen Maurice


Monsieur,

Je suis toujours bien étonnée de lire vos lettres, à la fois emplies de fiel et de compréhension. Comment les juger? Je ne puis que répéter ce que je vous écrivais précédemment: je crois que nous avons des idées si différentes qu’elles sont irréconciliables. Je ne peux admettre les vôtres et vous ne pouvez admettre les miennes. Cela ne semble toutefois pas empêcher votre compassion et je suis sensible à cette délicatesse.

Vous me demandez comment m’apporter réconfort et soulagement? Je ne crois pas que cela soit possible. Je suis emprisonnée ici à la Conciergerie, et je ne saurais même pas vous dire depuis quand exactement. Cela ne doit pas faire bien longtemps, mais le temps n’a que peu d’importance, dans l’état où vous me trouvez. Je suis morte d’inquiétude pour mes enfants, ainsi que pour ma sœur Élisabeth. Je les sais séparés de mon fils et cela me peine. J’aimerais les savoir réunis et en sécurité. Mais comment cela serait-il possible? J’ai si peur que l’on les maltraite!

Si vous savez ce qu’il adviendra d’eux, s’il vous plaît ne m’en dites rien. Je ne désire pas connaître l’avenir, car je me dois de garder espoir, même si cela est parfois bien difficile. Je suis ici, et je n’ai de pensées que pour mes enfants.

Marie-Antoinette


Madame,

Vos réponses sont trop courtes, trop concises, et ne répondent pas vraiment à la totalité des questions contenues dans les lettres qu'on vous envoie. J'ajouterai que, si vous répondez, c'est de façon trop floue. On pourrait croire que c'est «pour noyer le poisson». Je note quand même que vous avez très bon fond. De toute évidence, cela se ressent à vous lire. Mais ça ne suffit pas. Il faut être davantage clairvoyante, perspicace et intuitive, quand il s'agit de politique. C'est indispensable pour être efficace. Vous, vous êtes beaucoup trop légère, insouciante, et trop naïve.

Au plaisir de vous lire à nouveau. Vive la République!

Le citoyen Maurice


Pauvre Marie-Antoinette, malheureuse femme, «reine» martyre!

Si j’ai bien compris, vous êtes une sainte, une quasi sainte! Aucune des accusations portées contre vous ne seraient donc crédibles. Allons, un peu de bonne foi, je vous prie! Ne me faites pas croire ça. Je veux bien croire que les révolutionnaires ont cherché (monstrueusement) à vous salir au maximum afin de vous discréditer de tous les côtés, mais tout de même, n’essayez pas de me tenir un discours complètement à l’opposé du leur à propos de tout ce qu’on vous reproche.

Étiez-vous donc si pure? Permettez-moi de penser que non. Vous avez immanquablement, vous aussi, des failles, comme tout le monde. Les faiblesses, c’est humain; mais, en ce qui concerne une «reine», c’est tragique. Vous avez des faiblesses tellement graves que ça fait peur, presque des tares: aucune conscience de l’évolution politique et sociale de la France. Les conséquences sont immenses et incalculables pour la monarchie que vous prétendiez pourtant sauver.

Par la faute d’une éducation d’aristocrate, inadéquate et équivoque, je pense que votre intellect et votre raison sont englués dans une logique douteuse. Vous avez une vision de la vie sociale des Français sans aucun rapport avec la réalité. Vous êtes incapable d’analyser sainement la situation de mon pays comme il convient. De votre pays aussi, puisque je vous concède bien volontiers que vous êtes vous aussi Française, par mariage.

Ainsi donc, antérieurement au déchaînement du grand malheur qui vous a frappée si soudainement de manière impitoyablement méchante et brutale (et très agressive), vous étiez dans votre petit monde d’aristo, naïve et insouciante. Vous flottiez sur votre petit nuage rose, sans trop avoir les pieds sur terre. Tout cela vous a conduite à votre perte. C’est vraiment regrettable que rien ni personne n’ait pu, et ne pourra jamais, vous ouvrir les yeux, quoi qu’il en soit! Vous auriez pu (et dû) louvoyer adroitement. Ceci aurait évité que ne survienne cet immense gâchis, vous qui l’avez (involontairement?) déclenché.

Vous auriez dû, à mon avis, faire preuve d’un peu plus de clairvoyance et surtout de bonne volonté. Vous auriez dû accepter certaines réformes qui s’avéraient urgemment nécessaires pour assurer un meilleur fonctionnement de votre royaume. Pourquoi un tel entêtement qui vous a conduite là où vous en êtes? Vous avez campé sur vos positions, des positions très rigides, rejetant tout compromis et tout accommodement avec vos adversaires du tiers état, puis plus tard avec ces énergiques révolutionnaires quelque peu excités contre vous (vos ennemis?).

Les plus acharnés étaient les Hébertistes (du nom de Jacques Hébert), mais les fameux «Montagnards» jacobins de la Convention n’étaient guère plus tendres à votre égard. Cependant, certains avaient pourtant de très bonnes idées que le roi aurait pu subtilement exploiter. Pourquoi diable l’en avez-vous donc empêché? Résultat: plutôt que de calmer l’agitation, vous avez jeté de l’huile sur le feu.

Soyez donc un peu plus réaliste. Vous n’avez donc rien compris? Un peuple n’est pas fait pour vivre éternellement en esclavage, la plupart du temps affamé et démuni de tout. Un peuple est fait pour vivre libre. Tout le monde n’est pas forcément doué pour la politique, surtout en ce qui concerne un pays comme le nôtre qui est très complexe. En France, il faudrait un parti par habitant. Mais dans ce cas-là il faut se servir de sa cervelle et de son bon sens, ce que vous n’avez pas fait, semble-t-il. Il aurait fallu, bon gré mal gré, vous adapter au plus vite. Ne pas s’adapter, c’est disparaître.

Depuis de nombreuses années la France est gérée par un régime républicain dans un contexte de démocratie parlementaire. Ça devrait en principe aller assez bien. Il est surprenant de constater que c’est tout le contraire!

Au XXIe siècle, le Président de la République est un petit tyran pire que le plus tyran des rois de France. Une richesse scandaleuse est étalée sans état d’âme au grand jour par une minorité de nantis, une oligarchie de grands bourgeois, alors que la très grande majorité de mes concitoyens vivent difficilement, et de plus en plus dans la précarité, pour ne pas dire dans la misère. La République était pourtant censée veiller au bien de tous. Cette République bourgeoise n’a pas fait mieux que la monarchie du pauvre Louis XVI. De nos jours, il n’y a que l’argent qui compte. Riche, on existe, pauvre, on n’existe pas. Rien n’est fait dans le sens du social, évidemment. Par exemple, le gouvernement ne trouve (soi-disant) pas d’argent pour financer notre système de retraite. Ainsi, on veut nous faire travailler plus longtemps plutôt que d’imposer davantage les revenus des actionnaires des sociétés nationales et multinationales (lesquels possèdent d’immenses fortunes). On peut ajouter aussi que beaucoup de jeunes ne trouvent pas de travail et, malgré ce détail important, on préfère quand même faire travailler les vieux. Incohérent.

Notre gouvernement est complètement pourri. Il nous faudrait une République démocratique et populaire, non pas une République de bourgeois capitalistes avides d’argent, véreux et corrompus. Il faut également savoir que les élus de la République (députés, ministres, sénateurs, etc.), ce sont presque toujours les représentants du capitalisme et non pas ceux de la classe ouvrière. Ces élus-là ne se gênent pas pour piller les richesses nationales (comptes secrets en Suisse ou ailleurs, détournement d’argent public, pots-de-vin, avantages en nature très juteux, blanchiment d’argent sale, actionnariat malhonnête acquis par délit d’initiés...).

Et par-dessus le marché, ils osent en plus voler occasionnellement, sans le moindre scrupule, l’argent du peuple dans les caisses de l’État, à commencer par le président lui-même. Le comble de la bêtise, c’est que des gens pauvres, des indigents et des chômeurs, votent pour ce genre de politiciens scélérats et voleurs. Les gens humbles ne comprennent rien aux affaires ni à la politique. C’est pourquoi le peuple de base (les naïfs petits Français) se laisse, hélas!, très facilement berner par «ces renards politiciens» que je viens de citer.

Ne vous reprochez rien. Si je vous compare à notre gouvernement d’aujourd’hui, vous n’êtes pas pire que ces gens-là, soi-disant des républicains. Vous valez même beaucoup mieux. Vous êtes sûrement beaucoup plus respectable qu’eux sous bien des aspects. Révolté par l’enfer qu’on vous fait subir, non seulement je vous plains, mais aussi j’en arrive à ressentir pour vous un sentiment fort qui s’apparente manifestement à une intense affection, à de l’amour brûlant. Je m’étais pourtant rigoureusement interdit ce genre de sentiment à propos des têtes couronnées, mais… «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas», comme disait le grand philosophe Français Blaise Pascal.

ll ne faut pas y voir de contradiction. On peut ne pas aimer les idées d’une «reine», mais aimer cette même «reine» pour la seule et simple raison que c’est une femme malheureuse qui souffre atrocement. Courage à vous, ma pauvre chérie en détresse et sachez que le drame que vous vivez suscite en moi une grande compassion très sincère, qui vous enveloppe tendrement toute entière, vous, votre cœur, votre âme, votre corps et votre esprit. Une femme broyée par le chagrin, quand bien même s’il s’agirait d’une «reine», occupera toujours une place importante tout au fond de mon cœur, une place précieuse et privilégiée. Sachez que votre grande détresse me touche, et que je ne fais pas partie de vos bourreaux. Vous êtes probablement le personnage le plus haï de l'histoire de France, à ce que tout le monde raconte en France (même à mon époque), mais certainement pas par moi.

Ne croyez pas pour autant que je commence à devenir royaliste sans m’en rendre compte. Moi royaliste, cela ne me sera jamais possible. Je suis un Républicain pur et dur. Mais tant pis pour mes convictions et la règle de conduite que je m’étais fixée! Pour une fois je vais faire une exception: je vous envoie un très doux baiser sur chacun de vos beaux yeux larmoyants tout remplis de douleur et un autre doux baiser sur votre front où siège votre âme blessée que l’on torture stupidement. Je vous envoie aussi toute mon affection.

Vive la République!

Le citoyen Maurice

P.-S. Pourquoi croyez-vous en Dieu? Dieu n’existe pas. J’exprime mes remerciements à Chauveau Lagarde et à son collègue. Vos deux avocats vous ont admirablement défendue lors de votre procès. Eux-mêmes l’ont fait en sachant qu’ils risquaient leur vie à vous défendre trop bien. Mais ils n’ont pas hésité malgré le contexte politique menaçant. Ils ont fait preuve d’un grand courage. Ils furent d’ailleurs arrêtés à l’issu de votre procès.


Monsieur Maurice,

Je vous prie de pardonner le retard que je mets à répondre à vos lettres. Le temps ne passe pas de la même façon pour vous que pour moi. Je m’efforce de répondre en tout point aux lettres que je reçois. J’espère ne pas décevoir vos contemporains. Je sais que j’ai reçu d’autres lettres de votre main et j’y répondrai. N’ayez pas d’inquiétude sur ce sujet.

Je vous dis «À bientôt»,

Marie-Antoinette


Cher Monsieur Maurice,

Je vous remercie de votre lettre, à la fois remplie de conviction, mais aussi touchante et sincère.

Je ne prétends pas à la pureté. Je n’y ai jamais prétendu. Je peux convenir avec vous que ma légèreté de jeune femme a peut-être contribué à laisser croire des choses sur mon compte qui étaient bel et bien fausses. Être légère lorsqu’on est jeune est-il un crime? Avec tous les reproches qu’on m’en fait, je peux bien le croire. J’ai mis beaucoup de temps à m’intéresser aux affaires du royaume. Et lorsque je le fis, on ne me laissa pas m’y intéresser comme je l’aurais voulu. Je devais montrer que j’avais du crédit. Car quel est le rôle d’une reine sans crédit? Mais la réalité était tout autre. J’en avais si peu que cela était à faire peur. N’est-il pas ironique qu’il aura fallu la Révolution pour que l’on m’accorde finalement le crédit que je demandais et qu’on me laisse m’intéresser aux affaires du royaume?

Je suis bel et bien Française. Cela ne fait aucun doute. Je le suis depuis mon mariage, et encore plus depuis la naissance de mes enfants. Rien ne nous attache plus à notre pays d’adoption que les enfants.

Je vous assure, monsieur Maurice, qu’avant la révolution je n’étais pas aussi insouciante qu’on dit.

Nous avons prouvé notre bonne foi à plusieurs reprises au cours des événements malheureux des dernières années. Mais cela ne semble pas avoir été suffisant. On a continué à nous demander des sacrifices, tout en nous surveillant et en nous tenant pratiquement prisonniers aux Tuileries. Est-ce là une façon de négocier? Est-ce là une façon de montrer de la confiance envers le roi? Je ne le crois pas.

Sous le règne du feu roi, le peuple ne vivait pas en esclavage. Le roi a toujours été bon avec lui. Il aurait aimé, tout comme moi, que tous puissent manger à leur faim. Qui ne le souhaiterait pas? Mais cela est impossible, et je prédis que la Révolution ne changera pas les choses sur ce sujet.

Vous me parlez de la République de votre temps. Il est bien difficile pour moi de juger de ces choses, puisqu’elles sont si éloignées de moi. Mais je constate une chose: le discours que vous tenez est près de celui tenu par les révolutionnaires de mon temps. Cela m’attriste. Je suis cependant heureuse de constater que vous croyez que je vaux mieux que les gens que vous décrivez. Car, peut-être la perfection n’est-elle pas de ce monde, peut-être avons-nous commis des erreurs, mais jamais cela a été fait avec de la malhonnêteté et de la mauvaise foi.

Je ne vois pas de contradiction dans vos propos. Vos vues politiques, bien que très contraires aux miennes, ne vous empêchent pas de voir la rudesse et l’atrocité de ma situation et de celle de mes enfants. Cela me semble digne d’un homme, de mon temps ou du vôtre. Aucun de nous ne convaincra l’autre que ses vues sont meilleures que celles de l’autre. Cependant, la souffrance nous touche tous et cela, nous pouvons bien le comprendre.

En terminant, je réponds à votre question par l’affirmative. Je crois en Dieu et en sa justice. Il me soutient dans ces moments difficiles et m’inspire.

Je réponds bientôt à vos autres lettres,

Marie-Antoinette


Chère Marie-Antoinette, chère Madame, ma pauvre,

Ce qu'on vous reproche est, hélas, prouvé et avéré. On a retrouvé des documents compromettants qui vous mettent en cause directement et sans équivoque. C'est pourquoi votre procès aura sûrement lieu pour les raisons suivantes: d'une part, pour avoir secondé, voire inspiré, votre mari dans des projets liberticides et, d'autre part, pour le crime de haute trahison, pour avoir eu des intelligences avec les puissances étrangères en guerre avec la République tendant à leur faciliter la victoire. Car c'est vous, en effet, qui avez poussé à la guerre, pensant ainsi que c'était la seule chance de sauver «la monarchie de droit divin».

Je suis un Républicain jusqu'au plus profond de moi même. Alors, en ce qui me concerne, voici mon opinion. Le pouvoir monarchique est pervers par sa nature, car la raison ne peut s'accommoder de la puissance (héréditaire!) sans bornes de celui qui se croit au-dessus de tous, souverain à la place de la nation. Aucune constitution ne pourrait rien y changer, et rien ne peut ni ne doit légitimer l'usurpation de la souveraineté du peuple. Si le roi règne, son pouvoir est par définition tyrannique, et tout homme a sur lui, par la loi de la nature, le même droit que Brutus avait sur César. Si le roi ne règne point, que vient-il donc faire à la cité où il est un étranger? Il n'est pour la nation qu'un fardeau inutile et honteux, symbole infâme des temps d'esclavage, haï et méprisé par les patriotes qui suivraient mon exemple. Je conclus: «Plus jamais de rois pour la France».

Madame déficit.
Réputée dépensière, vous êtes rendue responsable de la faillite de l'État français au moment où ses finances sont au plus bas. Ce qui vous vaut le quolibet de «Madame Déficit». Vous avez gaspillé énormément d'argent dans vos toilettes et votre domaine du Trianon. Votre action pour divertir la cour, votre goût immodéré pour les fêtes semblent avoir été bien réels. Sous votre règne ont resurgi les grands bals et spectacles à Versailles. Vous avez introduit de nouveaux jeux d'argent et fait venir de nombreux artistes étrangers à la cour de France. On estime aujourd'hui que vos dépenses ne représentaient qu'une goutte d'eau dans le gouffre du déficit français. Mais elles furent en fait trop ostentatoires à un moment où les caisses de l'État étaient vides. Quoi qu'il en soit, c'est surtout la terrible «affaire du collier de la reine» qui a terni à jamais votre réputation.

L'Affaire du collier. En 1785 a éclaté «l'affaire du collier de la reine». Vous fûtes alors victime d'une escroquerie entièrement montée par Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, et l'un de ses complices. Ils sont parvenus à convaincre Louis de Rohan, évêque de Strasbourg, que vous désiriez en secret une parure de cinq cent quarante diamants, et qu'il obtiendrait vos faveurs en effectuant lui-même la transaction.

L'évêque a donc remis la somme astronomique de un million six cent mille livres à deux intermédiaires en échange des bijoux, croyant que ces personnes vous les remettraient de sa part. Les voleurs ont aussitôt revendu les pierres à l'étranger. Le joaillier Bohmer, qui avait conçu initialement le collier, a fini par vous réclamer la dette et, bien sûr, vous n'étiez pas au courant.

Persuadé de votre innocence, votre époux Louis XVI a fait ouvrir un procès public. Le cardinal de Rohan fut innocenté, la comtesse de la Motte-Valois et son complice, eux, ont été condamnés. Mais la couronne française sera entachée du scandale. Le peuple, qui vous considérait déjà comme une femme dépensière et frivole, voit dans cette affaire la preuve de votre infamie.

Une épouse frivole. Dépensière, vous étiez aussi réputée frivole et infidèle à votre mari. Vos échappées solitaires et vos grossesses tardives ont alimenté toutes les rumeurs de débauche.

Un mariage de raison. C'est dans le but de réconcilier la monarchie française avec celle des Habsbourg d'Autriche que s'est organisée votre union avec le futur Louis XVI, le 16 mai 1770 à Versailles. Les fêtes données à cette occasion étaient magnifiques, cependant le feu d'artifice a provoqué un tragique mouvement de foule qui a fait une centaine de morts. Mauvais présage? Dans un premier temps, vous étiez déçue par le manque de charisme de votre mari que vous traitiez de «pauvre homme». Mais avec le temps et les épreuves venant, vous vous êtes rapprochés.

Une descendance tardive. Vous eûtes quatre enfants: Madame Royale, née en 1778 et future duchesse d'Angoulême, le premier dauphin, mort en 1788, une fille décédée en bas âge et le second dauphin, né en 1785, plus connu sous le nom de Louis XVII. Votre première grossesse n'est arrivée que sept ans après votre mariage. Cette descendance tardive a participé à votre mauvaise réputation: vous passiez pour être infidèle, et le roi pour un homme impuissant.

Le comte Axel de Fersen. Dans une premier temps, vous vous êtes entourée de courtisans dont vous avez privilégié la compagnie à celle de votre mari. On vous a donc prêté plusieurs amants, mais un seul homme a vraiment compté pour vous: le comte suédois Axel de Fersen. Présentés lors d'un bal en 1774, vous êtes restés liés pour la vie. Le comte d'ailleurs a été l'instigateur de la fuite à Varennes en 1791. Il a entretenu avec vous une correspondance secrète, écrite à l'encre invisible, dans laquelle il vous conseillait, vous dictant presque votre conduite. Votre relation durable et intime est avérée, mais rien n'atteste vraiment qu'elle ait été consommée.

Traitresse au royaume? Soupçonnée d'être plus dévouée aux intérêts de la maison des Habsbourg qu'à la France, avez vous trahi le royaume et joué un véritable rôle politique?

L'Autrichienne «Le roi n'a qu'un homme, c'est la reine», dira de vous Mirabeau. Mais dans un premier temps, vous étiez vous-même sous influence. Vous avez entretenu une correspondance avec votre mère qui vous guidait depuis Vienne et votre mère vous faisait surveiller de très près par l'ambassadeur d'Autriche en France. En 1784, vous avez soutenu les intérêts de votre frère Joseph II dans sa querelle avec les Pays-Bas. Vos manœuvres ont abouti à un accord désavantageux pour la France, ce qui vous a valu un nouveau surnom, celui de «l'Autrichienne».

Alors Louis XVI a limité considérablement votre influence. Ce n'est qu'après la naissance du dauphin, puisque le roi semblait incapable de faire face aux difficultés du royaume, que vous vous êtes impliquée personnellement dans les affaires publiques. Dépourvue de culture politique et d'expérience, vous vous êtes révélée incapable d'encourager les réformes attendues.

La fuite à Varenne. Le 5 mai 1789, les États Généraux se sont ouverts, et la Révolution s'en est ensuivie. Vous avez refusé tout compromis avec les députés de l'Assemblée: vous ne pouviez admettre l'idée d'une monarchie constitutionnelle. Pourquoi?

Vous avez encouragé alors la guerre, ce qui vous semblait la seule porte de sortie pour sauver la monarchie. De ce fait, vous avez concentré sur vous les haines populaires. Vous avez fini par inciter Louis XVI à fuir pour une place-forte plus sûre. Votre famille royale fut contrainte une première fois de quitter Versailles pour les Tuileries, suite aux émeutes populaires du 5 octobre 1789. Le 20 juin 1791, c'est vous qui avez décidé de fuir avec votre famille, mais vous avez tous été rattrapés à Varennes, puis arrêtés.

Le manifeste de Brunswick n'a fait que jeter de l'huile sur le feu. Croyant ainsi vous sauver et intimider les révolutionnaires, le comte de Fersen a publié un manifeste. Cette déclaration stipulait que, s'il était fait le moindre mal à la famille royale, eh bien, Paris serait brûlé et sa population décimée. L'intention était bonne, mais plutôt que d'intimider les Républicains, et les Parisiens, ce manifeste n'a fait que les exciter davantage contre vous. La rage au ventre, ils sont devenus complètement furieux. Quelle grande maladresse!

Mère martyre. Votre image se dédouble. La République a construit une légende noire sur vous, et les monarchistes ont fait de vous une reine martyre.

Un procès arbitraire. Le 13 août 1792, vous fûtes enfermée à la prison du Temple à Paris. Après l'exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793, on vous a séparée de votre fils, le Dauphin Louis XVII, âgé de seulement huit ans. (Je considère que c'est ignoble). Le 5 août 1793, on vous a transférée à la Conciergerie où vous êtes, depuis, détenue jusqu'à votre futur procès, qui ne saurait tarder.

Devant le Tribunal révolutionnaire, vous serez immanquablement accusée d'avoir dilapidé le budget de la France en banquets et toilettes, d'avoir servi les intérêts de l'Autriche, d'être une femme immorale et incestueuse.

Veillez à garder une grande dignité en répondant à toutes ces accusations. Ce procès évidemment sera probablement expéditif et arbitraire, ce qui nourrira le mythe monarchiste d'une «reine martyre» en opposition à la légende noire républicaine sur votre personne. Au moment de votre procès, espérons que votre mort n'est pas déjà programmée à l'avance, et gardez l'espoir d'être acquittée.

J'en arrive à la fin de ma lettre. On peut vous noircir autant qu'on voudra, on peut vous accabler de tous les péchés, de toutes les fautes, rien ne justifiera le fait de torturer cruellement une pauvre femme sans défense entre les griffes de ses ennemis mortels. Rien ne me fera dire que la Convention a raison de chercher à vous abattre. La République gagnerait en respectabilité si elle vous traitait dignement, et non pas de façon si abjecte. Ternir comme ça mon idéal me fait mal, et je ne l'accepte pas. Le Républicain «normal» se doit d'être bon et compatissant, même avec ses ennemis, ce qui suppose de refuser la barbarie.

Je ne vous rejoindrai jamais sur vos idées, mais je vous conserverai toujours une place de choix tout au fond de mon modeste cœur. Je suis persuadé que, finalement, en occupant cette place en moi, vous vous y sentirez formidablement bien. Quand on est aimée, on se sent bien, n'est ce pas? Eh oui, je vous aime à ma façon, sans pour autant aimer vos idées. Que voulez vous, c'est comme ça.

Je me présente: je suis féru d'histoire de France, et du monde. Je suis un modeste petit employé de bureau, j'ai cinquante-huit ans, je suis marié et j'ai deux fils célibataires: Étienne, trente-deux ans, et Sébastien, vingt-six ans. Je ne suis pas encore grand-père. Mon épouse s'appelle Michèle. Nous sommes tous aussi républicains les uns que les autres, ainsi que toute ma famille, d'ailleurs. Nous vomissons l'aristocratie en général, et la dictature en particulier. Nous ne jurons que par la démocratie et les droits de l'homme. Nous sommes agnostiques plutôt que croyants ou athées. 

J'ai un ancêtre qui fut guillotiné à Paris pendant la terreur de 1793. Il était pourtant républicain lui aussi. Un autre de mes aïeux a été guillotiné parce qu'il était robespierriste, quand les ennemis de Robespierre ont repris le dessus.

J'ai d'autres ancêtres qui sont morts sur les barricades dans Paris en se battant pour la République: contre le roi Charles X, les 27, 28 et 29 juillet 1830, contre le roi Louis Philippe plus tard en 1830, pendant l'insurrection de «la Commune de Paris» en 1870, période de «république dictatoriale», pendant la deuxième guerre mondiale contre l'Allemagne nazie, de 1939 à 1940.

Je suis issu d'une famille ouvrière très modeste. Vous voyez, vous n'avez pas affaire à du sang bleu aristocrate, ni même à un grand bourgeois. Sans être dans la misère, disons que je ne suis pas très riche; mais il y a pire que moi. Homme du peuple, j'ai quand même malgré tout une très grande affection pour vous, une affection brûlante. Il vaut mieux être aimée par un prolétaire que d'être aimée par un «noble» ou par un riche. C'est une affection beaucoup plus sincère.

Qu'en pensez vous ?

Respectueusement.

Plus jamais de rois pour la France!
Vive la République!

Le citoyen Maurice


Cher Monsieur Maurice,


Voilà que l’on m’accorde beaucoup d’importance et de pouvoir! Peut-être ne devrais-je m’en vouloir qu’à moi-même? J’ai longtemps dû faire semblant d’avoir du crédit, pour que l’on croie que j’en avais vraiment. Et voilà que l’on m’accorde tout ce pouvoir! Je n’en avais pourtant pas tant!

Quant à mes dépenses, cela est si faux! Les dépenses de la couronne étaient les moins élevées depuis le règne de feu Louis XV! Et j’avais de beaucoup réduit les miennes. Elles étaient si peu élevées que j’avais peine à tenir mon rang. Quel est le rôle d’une reine, sinon de divertir l’entourage du roi?

L’affaire du collier… Comment peut-on accorder la moindre crédibilité à cette affaire? Cela me dépasse! L’on s’est servi de mon nom et je n’ai jamais eu rien à voir avec cette femme ou le cardinal de Rohan! Cela me fâche toujours et voici que je m’emporte.

Je n’ai jamais été frivole et mes grossesses tardives n’ont rien à voir avec moi; c’est du côté du roi qu’il faut regarder. Que cela me fâche!

Je suis Française depuis bien longtemps. Je n’ai pas trahi mon royaume et mon peuple. Comment aurais-je pu faire une telle chose? J’imagine que cela est vu de façon différente par les uns et par les autres, mais je n’ai rien à me reprocher et tout ce que j’ai fait, je l’ai fait en ayant à cœur l’intérêt des sujets du roi. Quant à me faire un procès, je ne doute pas que les accusations seront bien loin de la réalité et que si un tel événement a bien lieu, je n’ai que peu de chance d’en sortir vivante.

Voilà, je dois me calmer car je ne peux pas m’inquiéter pour mon sort, qui compte si peu. Celui de mes enfants est bien plus préoccupant et bien plus important.

Je suis aussi très heureuse d’avoir l’occasion d’en apprendre un peu sur vous à travers votre lettre. Je vous prie de saluer pour moi vos enfants et votre épouse. Comme je vous envie de pouvoir les côtoyer! Profitez-bien d’eux car on ne sait jamais ce qui nous pend au bout du nez. Qui aurait cru que je serais ainsi séparée de mes enfants?

À mon tour de vous poser une question de nature politique: si vous jugez le pouvoir d’un seul homme comme étant tyrannique, n’est-ce pas alors le cas de tout autre dirigeant, qu’il soit «président» ou autre?

J’espère avoir le plaisir de vous lire de nouveau,

Marie-Antoinette



Chère Madame ,

Probablement étonnée et très émue, semble t-il, de la compassion sincère que je ressens à votre égard à propos du grand malheur qui vous frappe si sauvagement, vous m'avez fait l'honneur, dans votre dernière réponse, de m'appeler «cher Monsieur Maurice». J'en suis touché et je vous en remercie. J'aurais préféré «cher citoyen», mais ne mégotons pas, le résultat est le même. C'est votre cœur qui a parlé! À mon tour de vous appeler «chère Madame», ce que je n'avais pas fait jusqu'à présent, en considération de mes convictions.

«Chère Madame»,

Je suis désolé d'avoir été parfois dur avec vous dans les courriers que je vous ai envoyés. Mais avais-je vraiment tort? Peut-être pas tant que cela... Pas autant que vous le dites. Quoi qu'il en soit, je vous en demande humblement pardon.

Une question se pose avec insistance au XXIe siècle, dans notre République française, république trop bourgeoise à mon goût. Voilà cette question: vos enfants sont de qui? À mon époque, tout le monde prétend que monsieur de Fersen serait le véritable père, le père biologique, de vos enfants. En France, de nos jours, les autorités compétentes ont ordonné une «analyse ADN», analyse scientifique moderne, des restes du petit Louis XVII et le résultat a été comparé avec une «analyse ADN» de vos restes. Aucun doute n'est permis, les restes en question sont bien ceux de votre fils Louis XVII. Mais personne n'a osé faire «d"analyse ADN» des restes de votre époux Louis XVI en vue de comparer cette hypothétique analyse avec celle faite sur Louis XVII. La peur obsessionnelle de découvrir que Louis XVI n'est pas le père de vos enfants a empêché cette démarche. Alors, de qui sont vos enfants, de Louis XVI ou de Fersen? Tous les historiens du XXIe siècle aimeraient en avoir une fois pour toutes le cœur net. Cependant, je suis conscient que cette question touche à votre intimité profonde, et je ne vous en voudrais pas si vous n'y répondiez pas.

Mes hommages, Chère Madame.

Vive la République!!!
 
Le citoyen Maurice


Cher Monsieur Maurice,

Vous avez raison, je suis émue de votre compassion! Cela me touche beaucoup. Et malgré nos idées politiques qui diffèrent, je suis toujours très heureuse de recevoir vos lettres.

Je suis aussi très touchée que vous me demandiez pardon. Vos premières lettres m’avaient peinée, mais j’ai eu le plaisir de vous découvrir dans les suivantes et je vous assure que vous n’avez pas à me demander pardon.

Cela dit, la première lecture de votre dernière lettre m’a vivement choquée et j’ai hésité à vous répondre. J’ai décidé de le faire, car je crois que vous me questionnez de bonne foi et vous me dites vous-même que vous comprendriez si je ne voulais pas vous répondre. Mais n’ayant rien à cacher sur ce sujet, je puis le faire. Mes enfants sont les enfants du roi, et cela, je peux vous l’assurer dans mon âme et conscience! Ils me manquent tant!


Marie-Antoinette