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Manuela et Éléonore
Lycée Rochambeau,Washington DC
Lettre écrite dans le cadre d'un projet scolaire
écrit à

Marie Mancini


Quelques questions indiscrètes


   

Vendredi 21 décembre

Chère madame Mancini,

Ça fait fort longtemps qu'on ne vous écrit plus et nous sommes ravies d'être les premières de ce siècle à le faire! Beaucoup de choses ont changé; parmi elles, le langage. Nous allons donc essayer de nous exprimer correctement.

Nous avons quelques questions un peu indiscrètes à vous poser. Nous en sommes désolées mais nous vous prions d'avoir la bonté de nous répondre:

- Avez-vous réellement aimé le roi?
- Détestez-vous la reine, épouse de votre amant, de même qu'Anne d'Autriche et votre oncle, le cardinal Mazarin, qui ont ruiné vos plans de mariage? Avez-vous eu des enfants avec le roi?
- Enfin, que pensez-vous de la fin du monde, prévue le 21 décembre, donc aujourd'hui?

Quelles que soient vos réponses, nous vous admirons!

Manuela et Éléonore


Très chères demoiselles,

Je conçois tout à fait que bien des choses ont dû changer depuis mon époque, quoique cela semble impossible. Mais en ce qui concerne votre langage, et même si je perçois quelques menues différences, je me dois de vous signifier qu'il est tout ce qu'il y a de correct et d'agréable à lire.

Vos questions sont fort intéressantes et sachez qu'aucune d'entre elles ne m'a offensée. Je vais tâcher d'y répondre du mieux qu'il est possible.

Vous vous demandez si j'ai réellement aimé le roi et je vous répondrai le plus sincèrement que mon cœur le permet. Effectivement, j’ai ressenti de vifs sentiments envers Louis. À l'époque, un certain nombre de personnes, dont ma propre sœur, Olympe, qui nourrissait des attentes à l'endroit du roi, laissèrent entendre, à la Cour notamment, que mon amour était feint, qu'il s'agissait d'une simple comédie. Une comédie, ce sentiment qui enfiévrait ma jeune âme? C'était bien mal me connaître. Mais à la décharge de ces personnes, il faut que vous sachiez qu'à cette époque, le roi était le jeune homme le plus courtisé du royaume. De nombreuses jeunes filles usèrent de divers stratagèmes dans le seul but d'arracher un regard au jeune souverain. Alors je vous laisse imaginer s'il s'agissait de ravir son cœur! Mais je peux vous assurer que ce n'était pas mon dessein.

La plupart des gens ont en tête cette fameuse maladie qui faillit coûter la vie à Louis et les larmes que cela provoqua chez moi. Pour ceux qui mirent en doute mon attachement pour lui, ces pleurs étaient la preuve de mon hypocrisie car la seule vision de mon souverain mourant ne pouvait suffire à provoquer de telles effusions chez une jeune fille qui le connaissait à peine! Ce que ces personnes ignoraient est que j'avais appris à connaître le roi. En effet, quand ma mère tomba malade, Louis vint lui rendre visite à quelques reprises. J'étais présente lors de ses entrevues, nous nous vîmes et nous finîmes même par nous apprécier. Je n'avais donc pas l'impression de voir s'éteindre un inconnu mais bel et bien un ami, d'où ma tristesse.

Votre deuxième question m'a quelque peu troublée. Sachez avant toute chose que feue la reine était reine et que, de par ce statut, un respect lui était irrémédiablement dévolu, que je ne me serais pas risquée à outrepasser. Après, si vous vous interrogez sur mes sentiments de femme et non sur ceux d'une simple sujette dévouée à un royaume, la réponse devient plus délicate. Effectivement, il était su de tout le monde que je ne portais pas l'infante d’Espagne, Marie-Thérèse, en très haute estime car je ne pouvais ignorer qu'à un moment ou à un autre, son destin serait lié à celui de mon cher Louis. Cela me semblait insoutenable de devoir renoncer à lui à cause d'une autre! Jusqu'au bout, j'ai espéré que les choses changent, que ce mariage soit annulé; mais hélas! mon oncle Mazarin était un trop bon diplomate pour que ces négociations n'aboutissent pas. Ma seule consolation fut dès lors de me dire que Louis n'était pas amoureux d'elle. Que ce mariage n'était qu'un mariage politique réclamé par la raison d'état, sans aucune trahison de mon bien-aimé.

Mais cela n'empêcha pas la procédure de se poursuivre et je me rendis compte que je ne pourrais pas supporter qu'une une autre femme soit aux côtés de Louis. Alors je fis certainement l'une des plus importantes erreurs de ma vie, donnant ainsi raison à ma mère sur ma détestable impétuosité. Je laissai sous-entendre que si Louis devait épouser l'infante, je m’efforcerais de rendre cette dernière la plus malheureuse possible. Ces paroles, entre autres, furent rapportées à la reine mère et signèrent dans son esprit ma disgrâce définitive. Elle appuya mon départ, aidée par le cardinal, m'éloignant définitivement de Louis. Cela étonna tout le monde tant, de par notre histoire, il semblait évident que je deviendrais, une fois que le roi serait marié, sa favorite attitrée.

Maintenant, si je parle d'erreur de ma part, ce n'est pas pour signifier mes regrets de ne pas avoir eu ce statut -il me semble toujours aussi pénible que qu'il y vingt ans de n'être que favorite- mais parce que, de par mon comportement, j'ai perdu en grande partie l'estime de mon cher roi. Mais il n'est plus temps de regretter le passé maintenant.

Mes sentiments envers la reine mère, Anne d'Autriche et mon oncle, le cardinal? Je pense que le déroulement des évènements décrit ci-dessus vous donne une partie de la réponse. Néanmoins, j'ai toujours eu du respect pour ces personnes, quoique certaines situations aient pu laisser entendre le contraire.

Vous me demandez si j'ai eu des enfants avec le roi. Ma réponse est extrêmement simple: je ne pouvais envisager d'avoir une famille sans que nous soyons mariés et comme vous le savez, ce projet ne s'est jamais réalisé: la réponse vient d'elle-même! De toute manière, il est bien peu envisageable de faire autrement.

Quant à votre dernière question, je dois avouer ne pas l'avoir bien comprise. Que voulez-vous dire en évoquant une fin du monde? Seriez-vous donc menacées par un si grand péril? Je me verrais au désespoir d'apprendre une telle chose. Je vous prie donc de m'apporter quelques éclaircissements, nécessaires, pour me permettre de comprendre.

De plus, votre détachement m'intrigue quelque peu. En effet, alors que vous évoquez un tel malheur, vous prenez le temps de m'écrire un intéressant courrier et comme je doute que connaître ma vie soit aussi important que cela, je me vois perplexe. Ou bien, peut-être ne s'agit-il que de ce genre de prédictions dont mon père, féru d'astrologie, aimait à se délecter. Je me souviens notamment des frayeurs d'une de mes tantes, fervente croyante, en l'année 1666, qui disait qu'un nombre aussi funeste ne pouvait être qu'annonciateur de catastrophes. Ou bien, plus récemment, en l'année 1680, les prédictions d'un certain John Néper, théologien et mathématicien qui, dans l'un de ses ouvrages, avait annoncé la fin de notre existence pour l'année 1680 ou 1700. Je peux vous assurer par cette missive écrite de ma main qu'il n'en est rien puisque nous voilà en l'an de grâce 1715. Je souhaite donc au fond de mon cœur qu'il s'agisse d'une chose similaire pour vous. Mais hélas, ne connaissant pas votre époque, je ne peux être assurée de cela. Je vous conjure donc encore une fois de m'apporter des éléments supplémentaires.

Voilà tout ce que je peux vous dire, suite à votre charmante lettre. J'ai tenté de répondre à vos interrogations dans l'ordre où vous me les avez écrites pour faciliter votre lecture. N’hésitez pas à m'écrire de nouveau pour me demander tout ce que vous souhaitez et d'autant plus maintenant que la fin de votre courrier m'a quelque peu inquiétée.

Je reste votre très dévouée,

Marie Mancini, connétable de Naples

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