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Belle au Bois Dormant
écrit à

Marie Mancini


Princesse à princesse


   

Madame,

Étant enfant unique, j'aimerais savoir comment se déroule la vie d'une princesse au sein d'une famille nombreuse. Parlez-moi de vos frères et de vos sœurs. De quoi discutiez-vous ensemble? Quels jeux faisiez-vous? Ne vous êtes-vous jamais querellés? Comment avez-vous vécu les amours entre vos sœurs et le roi, Louis le Quatorzième?

J'espère ne point vous importuner avec ma curiosité.

Au plaisir de vous lire,

Princesse Belle


Très chère Belle,
 
Vous me flattez en me qualifiant de princesse: malgré tout ce qu'on a pu imaginer, je n'ai jamais eu l'occasion d'être ainsi considérée.
 
Vous désirez donc que je vous parle de ma famille; je vais essayer de vous donner satisfaction quoique je sois sûre que certaines de mes sœurs trouveraient à y redire.
 
Comme vous le dites, je viens effectivement d'une famille nombreuse, si l'on peut ainsi considérer une fratrie composée de sept enfants. Mes relations avec chacun de mes frères et sœurs furent aussi variées que l'étaient leur personnalité et leur vécu personnel. Je souffrais d'une trop grande différence d'âge avec ma sœur aînée, Laure-Victoire, qui partit en France alors que j'étais toute jeune; elle fut toujours agréable avec moi mais je ne peux pas dire que nous ayons eu une relation très développée. Mon frère aîné, Paul, alla lui aussi en France où, malheureusement, il perdit la vie. Pour finir, mes relations avec ma sœur Olympe ont maintes fois eu l'occasion de se dégrader.
 
En fait, c'est avec mes frères et sœurs cadets, restés avec moi à Rome, que j'eus réellement l'occasion de vivre des choses. Mon frère Philippe me fut à quelques reprises d'un grand soutien. Mon autre frère, Alphonse, fut victime d'un tragique accident dans l'institution où il étudiait. Quant à Marie-Anne, elle était fort jeune. Mais la personne avec laquelle j'ai eu le plus d'affinités, d'histoires communes, est sans conteste ma chère Hortense. Avec elle, je vécus toutes sortes de choses, à commencer par notre venue en France. Nous fûmes envoyées toutes deux dans le même couvent pour y recevoir l'éducation dûe à notre rang.
 
Cependant,  nous ne nous sommes pas contentées de découvrir la vie ensemble mais aussi tout un tas d'autres choses. Elle fut malheureuse avec son époux et finit par le fuir. Elle vint me rejoindre à Rome où j’habitais à ce moment-là avec mon mari le connétable. Elle parvint à me persuader de fuir, d’aller avec elle, moi qui n’attendais qu'une main secourable pour m'aider à me tirer de cette existence qui chaque jour me paraissait de plus en plus morose. Alors nous partîmes en pleine nuit, aidées par Philippe. Notre voyage fut loin d'être de tout repos. Cette complicité qui ne nous avait jamais fait défaut nous accompagna dès lors dans toutes nos péripéties. Nos destins finirent néanmoins par se séparer.
 
Excusez-moi, chère Belle, de la longueur de mes précédents écrits mais je voulais que vous puissiez, en connaissant de façon assez explicite mes sentiments envers chacun de mes frères et sœurs, vous faire une idée de la multiplicité de nos relations.
 
Nos jeux, si je me souviens bien, étaient assez simples. Nous jouions à colin-maillard tous ensemble. Ce jeu consiste à bander les yeux d'une personne qui par la suite doit toucher un des autres joueurs et le reconnaître. Si elle y parvient, la personne démasquée doit prendre sa place. Je préfère vous expliquer succinctement ce jeu sinon je ne pourrai pas avoir la certitude que vous puissiez savourer l'anecdote que je vais vous conter. Un jour, ma sœur Hortense, qui avait les yeux bandés, toucha ce qu'elle croyait être mon frère Philippe mais ce dernier parvint à s’écarter au moment où elle allait le toucher. À la place, il lui mit devant les mains un énorme et affreux crapaud - nous ne sûmes d'ailleurs jamais où il l'avait trouvé. Ma sœur toucha ce pauvre animal un certain temps croyant sincèrement être en présence de notre frère. Quant à nous autres, nous nous retenions avec peine de rire. Je me souviens encore avec un mélange de délectation et de culpabilité du cri épouvantable qu'elle poussa quand elle retira le bandeau qui masquait sa vue.
 
Concernant nos autres jeux, je me rappelle que les garçons jouaient à se battre en duel avec des épées en bois. Quelquefois, ils jouaient aux cartes en imitant le jeu des adultes. Une fois par an environ, nous étions chargés de préparer un petit spectacle que nous devions ensuite présenter. Mais vous savez, notre mère tenait à ce que nous ayons une éducation rigoureuse et complète et ce, avant que nous ne venions en France; par conséquent, ces diverses activités n'occupaient qu'une petite partie de nos journées. Maintenant que j'y repense, il me semble bien que mes frères possédaient des soldats et que nous avions quelques poupées.
 
Nos conversations étaient assez variées. J'aimais personnellement parler en compagnie d'Hortense de littérature et de musique. Avec Philippe, nous avons aussi partagé des conversations palpitantes lors de nos quelques promenades à cheval.
 
Pour ce qui est d'éventuels conflits, je pense que ce que j'ai écrit antérieurement peut vous donner quelques éléments de réponse. Sachez tout de même que ce fut avec ma sœur Olympe que je souffris le plus d'une mauvaise entente. Elle s'était attachée au Roi qui fit de même. Elle ne put jamais tolérer que je puisse l'évincer dans son cœur. Elle fit tout pour nous éloigner, allant jusqu'à séduire le Roi de façon éhontée pour regagner ses faveurs. Elle fit aussi tout ce qui était possible pour s'attirer les bonnes grâces de la reine Anne d’Autriche contre moi.
 
Je fus particulièrement blessée de tout cela: au fur et à mesure que ma relation avec Louis gagnait en intensité, ma relation avec elle se délitait. À la fin, quand je quittai la France, il n'en restait plus que des vestiges et dans un bien piètre état.
 
Il me semble avoir fait le tour de votre intéressante missive; si j'ai, de votre sentiment, omis quelque chose, n'hésitez pas à me le signifier.
 
De par votre lettre, je déduis que vous êtes une charmante personne et je vous avouerais avoir envie de vous poser quelques questions. Tout d'abord, votre nom ne me semble pas inconnu; si mes souvenirs sont exacts, il s'agit du nom d'une princesse d'un conte qui fut bien connue de notre époque. Seriez-vous par hasard la muse de ce récit? Vous m'avez l'air d'être issue d'une certaine noblesse, me trompé-je? Pour finir, vous dites être enfant unique. Quelles étaient alors vos occupations? Ce nom m'intrigue réellement, votre vie serait-elle semblable à celle de la princesse du conte évoqué? Êtes-vous mariée? Avez-vous des enfants? Et où vivez-vous?
 
Veuillez me pardonner si toutes mes questions vous embarrassent mais pour être sincère avec vous, je ne reçois pas tous les jours des lettres qui m'intriguent comme la vôtre. J’espère du fond du cœur satisfaire votre lecture et il me tarde d'avoir de vos nouvelles.
 
Je reste votre dévouée,
 
Marie Mancini, connétable de Naples

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