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Alain
écrit à

Marie Mancini


Pour ma mère


   

Chère Dame Marie,

La dernière fois que j'étais devant une feuille blanche comme ça, c'était pour écrire au juge des libertés. Je suis un voyou, un brigand comme on dit chez vous.

Pourquoi un voyou écrit à une princesse? Parce que votre portrait a toujours été dans la chambre de ma mère et qu'elle est morte en octobre. Elle vous parlait tous les matins à son réveil. Petit, j'allais dans son lit et on vous contemplait, elle disait que c'était Jacques Ferdinand Voet qui vous avait peinte. «Elle est belle, n'est-ce pas?» demandait-elle tout le temps. Mais moi, c'est maman que je trouvais belle.

Je ne suis pas là pour pleurer. Je suis là pour vous dire que longtemps, très longtemps après que vos pas ont foulé le sol de France, une petite dame que la vie a sans cesse brisée, du berceau à la tombe, a continué à vous aimer.

Pourquoi ma mère devant votre portrait murmurait chaque fois: «J'aurais dû faire comme elle quand il était encore temps»?

C'est tout ce que j'avais à vous dire.

Merci,

Alain


Très cher Alain,

Il n’y a rien de plus émouvant que les mots écrits avec son cœur. Tels les larmes traçant les sillons de la peine sur les joues d’un attristé, les mots de cette nature sont les sillons laissés par les larmes de l’âme. L’encre qui coule d’un cœur blessé. Votre lettre m’a émue.

Vous évoquez la mémoire de votre mère avec l’innocence que seul l’enfant possède mais que l’adulte peut retrouver s’il se souvient d’elle. Votre âme d’enfant, pour toujours blottie au creux de votre esprit, n’attend de vous qu’une seule chose: que vous la rappeliez. Elle fait fi de votre devenir, de vos actes, de votre passé; elle a juste besoin que vous acceptiez de la revoir. J’ai l'impression que cet accord tacite a été passé entre vous -en tout cas, c’est ce que laissent voir vos écrits- par l’innocence dont ils sont teintés et je ne peux que vous en donner raison.

J'ai été particulièrement marquée par votre évocation d'un de mes portraits. C'est particulier de penser qu’en des temps aussi lointains que les vôtres, des peintures circulent encore et viennent habiller vos demeures. Je n’aurais jamais pensé que le mien puisse remplir ce rôle. Je ne me souviens que vaguement de celui dont vous parlez. En admettant qu’il s’agisse du même. Il m’évoque une robe couverte de nœuds rouges, un teint pâle et un collier de perles à un rang que je porte autour du cou, toujours le même collier, que je porte tout le temps. Son collier. 

Je ne me suis jamais trouvée belle. Le monde non plus ne me trouva pas à son goût, à commencer par ma propre mère. Elle me trouvait trop noiraude, trop maigre, les yeux vides et le cheveu indomptable et trop noir. Je n’avais en effet pas hérité des plantureuses formes de ma sœur Olympe, de loin la plus belle de nous toutes, ni du caractère délicat de ma sœur Hortense, ni même du piquant de ma sœur Marie-Anne. Seuls mes yeux me plaisent; aujourd’hui encore, ils brillent de mille éclats tant ils ont été polis par tout ce qu’ils ont eu à voir.

Je crains que votre mère ne se soit fait une image erronée de mon apparence: les peintres savaient nous mettre en valeur. Sur mes portraits, j’ai le teint blanc -moi dont la jeunesse, comme celle de mes sœurs, fut bercée par les mazarinades moquant notre peau trop foncée-, mes cheveux sont soignés, mes formes se trouvent embellies. Néanmoins, je dois reconnaître que je suis flattée de l’intérêt que l’on me porte. 

Je vous imagine tous deux assis sur ce lit, votre mère dont les yeux regardent la vie droit devant elle, sa vie à travers mon portrait et vous, blotti dans ses bras, vos yeux fixés sur elle car c’est elle votre vie, votre repère. Je n’ai jamais été très proche de mes garçons, je suis partie alors qu’ils n’étaient encore que des enfants. Aujourd’hui, il est trop tard pour changer cela. Je les ai retrouvés pourtant, je les ai pris dans mes bras mais ils ne sont plus des enfants, ils sont devenus des hommes. Je tente de me rattraper avec mes petits-enfants mais ça ne sera jamais la même chose. Maintenant, mon fils aîné, mon cher Pippo, mon garçon, à qui j’ai un soir promis de venir l’embrasser au matin dans son lit, ce soir là où je suis partie, maintenant, mon fils est mort alors que je vis encore et je ne puis plus rien y changer.

Vous avez de la chance d’avoir ainsi bénéficié de tels moments avec votre mère, même si cela me fait une impression bizarre d’imaginer que cela se soit passé sous le regard d’une femme qui sait maintenant qu’aucun de ses enfants ne pourra jamais ressentir ce que vous évoquez aujourd’hui.

Elle vous disait qu’elle aurait dû faire comme moi tant qu’il était encore temps. Je ne peux savoir réellement ce qu’elle entendait par là. Seul, ce mot continue de résonner à mes oreilles: le temps, que l’on ne peut arrêter ni même ralentir. J’aime à penser que j’ai moi-même su agir à temps, quoique ce ne fût certainement pas le cas avec mes enfants. Mais il ne faut pas regretter, il faut avancer et c’est ce que j’essaie de faire chaque jour qu’il me reste à vivre.

Je rends hommage à vos émotions et à votre pudeur, je vous remercie du fond du cœur pour cette lettre. Si un visage dessiné dans une peinture peut être touchant, il ne le sera jamais autant qu’un visage dessiné dans l’esprit d’une personne qui l’aime. N’hésitez en aucune façon à m’écrire de nouveau, ce sera toujours un grand honneur pour moi de vous répondre.


Je reste votre dévouée,

Marie Mancini, connétable de Naples

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