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Sami
écrit à

Marie Mancini


Louis XIV (2)


   

Madame,

Il me ravit d'escrire à une amante du plus grand roi de France et à la nièce d'un grand cardinal.

Je voudrais vous poser cette question: pouvez-vous me faire une description très détaillée du corps de Louis?
                                       
Vostre obligé, Sami, baron de Bellelys


Très cher baron de Bellelys,
 

Il m'a été particulièrement appréciable de lire votre lettre. J'admire la façon dont vous avez su manier notre français, qui, à ce que j'ai pu lire, a bien changé à votre époque.
 
Il est vrai que j'ai été d'une certaine façon l'amante du roi, mais je préfère néanmoins qu'on retienne de moi que j'ai été son amie parce que c'est ainsi que j'ai voulu me considérer. Je ne veux pas qu'on puisse me confondre avec ces courtisanes qui de toutes les manières possibles ont toujours cherché à attirer sur elles le regard de Louis le Quatorzième. Notre relation fut, je l’espère de tout cœur, autre chose qu'une simple galanterie de passage. Pour moi en tout cas il en fut  ainsi car j’ai toujours perçu nos rapports comme étant désintéressés et surtout sincères. Je souhaite de tout cœur qu'il en ait été de même pour lui.
 
Il est vrai aussi que j'ai été la nièce d'un grand cardinal. Cela causa d’ailleurs ma perte car il était incompatible que je puisse être l'élue du cœur de Louis et dans un même temps la nièce de son premier ministre, cet italien de Mazarin. Cela me fait donc une étrange impression que de lire ces deux statuts associés dans votre écrit. J'ai pourtant été l'une et l'autre mais jamais en même temps. Cela était impossible. De cette impossibilité est né un sacrifice, un sacrifice qui a marqué à jamais ma vie et que vous devinez sans doute. Celui qui m'a poussée à m'éloigner de mon roi pour qu'il devienne le sien, celui qui a obligé mes sentiments à entrer dans l'ombre du Roi-Soleil.
 
Ce destin m'a conduit à quitter la France pour une terre d'exil qui s'avérait être rien de moins que celle qui m'a vue naître. Permettez-moi donc de remplacer le «et» de votre épître par un «ou», bien plus approprié aux faits qui se sont déroulés. Vous trouverez certainement étrange, une fois que vous aurez cette lettre en mains, que j’aie pu autant insister sur cette question de mon rôle à la cour de France, car maintenant tout cela est très lointain. Seulement, cette question a occupé une grande partie de ma vie et je ne pouvais pas dès lors ne pas vous faire part des impressions que le début de votre  lettre a produites sur moi à ce sujet.
 
Maintenant que j'ai laissé place aux épanchements mélancoliques de mon esprit je vais pouvoir m’intéresser à votre question dans son absolu. En premier lieu, il me faut vous faire part de mon désappointement vis-à-vis de celle-ci. De mon temps, les portraits des souverains  sont légion. Louis le Quatorzième ne fait pas exception tant il y a en a. Depuis son plus jeune âge il a été représenté, dessiné, voire réinventé, sous les gestes de moults artistes. Certes, un nombre non négligeable de ces portraits ont eu tendance à perdre de leur réalisme au profit d’envolées artistiques, mais tous dans l'ensemble permettent à tout un chacun de se faire une idée de ce à quoi Louis ressemblait.
 
Je suis persuadée qu'à votre époque il subsiste encore de nombreux témoignages visuels qui vous permettront de vous faire une impression correcte de son physique. Si je vous dis cela, ce n'est pas dans la volonté de ne pas vous répondre, loin s'en faut. Seulement, je crains que les informations que je suis en mesure de  vous communiquer ne vous déçoivent par leurs banalité et leur manque de précision.
 
Alors que je m’apprêtais à conclure cette lettre sur les mots précédemment écrits, une idée me vient. Celle que je ne peux décemment pas vous faire cet outrage: celui de ne pas apporter mon propre témoignage. Ce serait bafouer l’effort que vous avez fait de m’écrire cette agréable lettre. J'ai donc repris ma plume, qui a laissé quelques taches d'encre sur cette feuille. Mais ne vous inquiétez pas: de par la magie de Dialogus, elles vous seront invisibles. Je vais tâcher de retranscrire à l'écrit, de la façon la plus honnête qui soit, l’apparence de Louis. En tout cas pour moi et dans mon souvenir.
 
Veuillez m'excuser par avance si ma description vous déçoit. Je vais tâcher de vous répondre en plongeant dans les méandres de mon passé, à travers un voile qui peu à peu s'épaissit par l’action de l'âge et de l'oubli. Car ce n'est pas tant mes yeux qui ont gardé en mémoire ces choses mais surtout mon cœur, qui malheureusement n'a jamais été un exemple d'objectivité et de précision.
 
Tout d'abord,  il faut que vous sachiez que le roi a toujours eu une belle stature; il avait ce physique propre aux jeunes hommes en bonne santé et qui pratiquent de l'exercice physique. Le roi s'est intéressé très tôt à cet art subtil qu'est la danse. Art dans lequel il a excellé et qui a eu le mérite de lui sculpter un corps particulièrement envié. Il avait de longues jambes fines mais musclées, une allure svelte mais tonique, un port gracieux mais qui exprimait aussi de la puissance. Une précision dans chacun de ses gestes comme si pour lui chaque mouvement n’était en fait que l'expression minutieuse et travaillée de la vivacité de son esprit. Je me rappelle ses mains. Ses doigts longs et fins qui aurait pu être ceux d'un claveciniste. Son teint était celui du lait, tout comme sa mère. Seules ses pommettes se rehaussaient quelquefois de rose, quand il revenait d'une partie de chasse ou lorsque quelque chose le contrariait. Il avait aussi une splendide chevelure blonde comme la lumière, même si elle tendait à s'assombrir avec les années. Sur son nez fier étaient disséminées quelques taches de son, ses lèvres étaient rosées et attrayantes. En même temps que je repense à tout cela, d'autres réminiscences me viennent, des odeurs comme celles de la paille et du cheval, odeurs qu’exhalaient ses cheveux quand il revenait des écuries, l'odeur capiteuse et quelque peu entêtante de la fleur d'oranger dont il embaumait généreusement ses habits. Mais aussi des sons comme celui de sa voix, douce mais grave, chantante mais forte. La sensation de velours que m'amenait le contact de sa paume sur ma joue. Autant de sensations qui m'envahissent, m'ensevelissent en un flot discontinu d'émotions, d'impressions. Des images et des idées qui passent devant moi tantôt avec vigueur comme une rafale tantôt avec délicatesse comme une brise.
 
Je me rends compte en relisant mes mots que mes informations sont là, dispersées sans aucun ordre, aucune logique. Je les ai retranscrites telles qu'elles sont venues à mon esprit, baignant dans le chaos du passé. Il y a bien des détails sur l'apparence de Louis que j'ai occultés, mais je n'ai pu écrire ici que ce que mon cœur a bien voulu laisser revenir à la surface. D'autres éléments me sont restés inconnus. Ces éléments, il faudrait les demander à la marquise de Montespan.
 
Avec les années les choses ne sont plus les mêmes. J'ai ouï dire de nombreuses choses sur l'apparence actuelle de Louis. Il paraît qu'avec le temps son visage a perdu de sa finesse et qu'il s'est affaissé. Que sa chevelure épaisse s'est vue réduite à rien et qu'il est contraint de porter des postiches, que sa silhouette s'est empâtée depuis qu'il ne danse plus, que ses yeux ont terni. Ses yeux dont je n'ai pas parlé, non pas parce que je ne me souviens plus d'eux, cela serait difficile tellement je garde en moi le souvenir de ses prunelles en train de me fixer. Simplement, je ne peux alors m'empêcher de penser à ce regard qu'il m'a lancé le jour où nous nous sommes dit adieu. Et cela me blesse à chaque fois, comme une lame qui viendrait me transpercer. Je peux seulement vous dire que ses iris étaient de couleur grise rehaussée de bleu quand une joie ou une lumière venait les éclairer. Dernièrement j'ai vu l'un de ces portraits dont je vous ai parlé. Celui-ci est assez récent. Il est vrai que la physionomie de mon cher roi a bien changé. Tout comme la mienne, d'ailleurs. Je pense pour nous deux qu'il vaut mieux que nous gardions à jamais dans nos souvenirs le corps de l'autre empreint de sa jeunesse et qu'il ne vaut pas la peine de nous intéresser à ce que nous sommes respectivement devenus.
 
Quoi qu'il en soit, je remarque que, malgré le poids des années, des ennuis et des malheurs, il y a une chose qui n'a jamais changé chez Louis le Quatorzième: il s'agit de sa stature, droite et fière. Il n'a jamais plié. Mais cela ne m'étonne guère, car quand on naît avec le port d'un roi, on le garde toute sa vie.
 
Je vais maintenant laisser la boîte de mes souvenirs se refermer doucement sur l'image, floue hélas, de mon roi en train de me sourire. J'espère que la lecture de ma lettre vous sera plaisante.
 

Je reste votre dévouée,
 
Marie Mancini, connétable de Naples

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