Retour en page d'accueil de Dialogus

Sylvain
écrit à

Marie Mancini


L'Italie et la poésie


   

Chère madame Mancini,

Je me présente: je m'appelle Sylvain, j'ai vingt-quatre ans et je vis à Strasbourg. Je travaille dans un hospice. Je suis content de vous rencontrer, grâce à Dialogus. Quel bonheur!

J'ai en fait deux questions à vous poser:

Je suis, moi aussi, d'origine italienne -frioulan plus exactement- et j'aimerais visiter Rome qui, pour moi, est une très belle ville. Dites-moi, Madame, quels monuments sont à voir et visiter.

J'écris des poèmes, surtout sur l'amour et la solitude car tout comme vous, je me sens exilé et incompris de mes pairs, si je puis dire. Tout comme vous l'êtes, madame Mancini, de votre mari, le connétable Colonna. Je voulais savoir s'il existe, dans votre temps, des femmes de lettres italiennes qui écrivent des poèmes.

Sylvain


Très cher Sylvain,

La réception de votre lettre m'a fait grand plaisir, votre enthousiasme à vouloir faire ma connaissance est touchant et ne peut me laisser indifférente à vos demandes.

Il m'est apparu à la lecture de votre lettre que vous appréciez grandement l'Italie. Il est vrai que c'est un pays riche en beautés de toutes sortes et, quoiqu'elle n'ait pas toujours été pour moi source de plaisir, je peux tout à fait comprendre votre attachement pour elle. Vous êtes originaire du Frioul; il m’arrivait quelquefois de m'y arrêter quand je me rendais à Venise, qui est de loin ma ville favorite.

Vous voulez maintenant découvrir Rome et c'est tout à votre honneur. Si je peux vous donner un conseil, n'y allez pas en été car l'air y est irrespirable mais préférez plutôt le mois d'octobre où sa fréquentation est très agréable.

Par le terme «visiter», j'imagine que vous voulez parler d'exploration. Je ne saurais vous répondre avec précision car hélas! j'ignore si la ville dont vous me parlez est identique à celle que j'aperçois actuellement. Mais si je devais vous recommander des endroits parmi ceux que je peux voir, je vous conseillerais d'aller faire un tour sur la place saint-Pierre dont on a achevé, il n'y a pas si longtemps, les colonnes ou bien la fontaine des Quatre-Fleuves que je trouve splendide. Certaines personnes m'ont aussi parlé de ruines de monuments antiques qui auraient de l’intérêt. Encore une fois, je ne peux malheureusement pas m'assurer que les monuments dont je vous parle existent encore de vos jours ni même qu'ils sont identiques à ceux que je connais.

Je tenais aussi à vous féliciter, cher Sylvain, de vous initier ainsi à la poésie. C'est un art subtil et des plus intéressants que celui des lettres. Il m'est arrivé à quelques reprises d'écrire moi-même des vers. Néanmoins, le fait que vous portiez un intérêt exclusif au travail de mes consœurs m'intrigue car c'est habituellement le travail des hommes qui est ainsi mis en valeur, mais cela est peut-être différent à votre époque. Je me contenterai donc de satisfaire votre curiosité dans la mesure de mes connaissances.

Il m'est arrivé d'entendre parler de Maria Antonia Scalera-Stellini, qui écrivit de mémorables vers sur un de mes contemporains, le cardinal Chigi. Un jour me semble-t-il, j'ai lu un poème écrit par Maria Selvaggia Borghini. Il s'avère même qu'une des aïeules de feu mon époux fut elle aussi poète; il s'agissait de Vittoria Colonna. Voilà tout ce que je peux vous dire pour le moment et je ne peux vous conseiller qu'une chose, c'est d'aller découvrir leurs œuvres par vous-même, car il n'y a que par son propre sentiment qu'on peut se faire une idée de la poésie.

En espérant vous avoir apporté les informations que vous vouliez, sachez, monsieur Sylvain, que vos lettres seront toujours les bienvenues pour moi. N'hésitez donc pas à me réécrire si vous le souhaitez.

Votre bien dévouée,

Marie Mancini,
Connétable de Naples



Très chère madame Mancini,

Merci beaucoup pour votre lettre, elle m'a beaucoup touché. Merci aussi pour votre réponse favorable.

Je voulais vous demander quelles étaient vos relations avec vos parents, vos frères et sœurs et vos enfants, enfants que vous avez eus du connétable Colonna. Étiez-vous proche de vos trois fils?

Je sais que vous et votre sœur Hortense êtes parties ensemble d'Italie à cause de vos mauvaises relations avec vos maris respectifs, pour demander grâce à Louis XIV et que ce dernier vous a donné une réponse défavorable. Lui en voulez-vous?
 
Sylvain, votre ami et serviteur



Très cher Sylvain,


Le fait que ma lettre vous soit parvenue et vous ait enchanté m'emplit de joie. Sachez, monsieur, que c'est un réel plaisir pour moi de poursuivre cette correspondance avec vous.

Ma mère était une sœur de Jules Mazarin que vous connaissez peut-être, mon père était un baron. Ils eurent ensemble huit enfants. Mes sœurs et mon frère aînés partirent pour la France bien avant moi, de sorte que mes relations se nouèrent principalement avec mes cadets. Avec mes parents, cela fut plus complexe. Il faut savoir que mon caractère était bien différent de celui des autres enfants. Ma mère avait une affection toute particulière pour ma sœur aînée, Olympe. Son départ pour la France la chagrina et elle reporta son attention sur ma sœur cadette, Hortense. Elle trouvait que j'étais trop effrontée, contrairement aux autres; de plus, mon physique était moins réussi et elle craignait que je ne puisse trouver un époux; elle voulut que j'entre au couvent. Ses réticences furent confirmées par mon père, passionné d'astrologie et qui, ayant observé les astres, prédit à ma mère que je serais cause de grand malheurs.

La défiance qu'entretint ma mère à mon égard fut telle qu'elle ne voulut pas m'amener en France avec ses autres enfants. Ce fut mon oncle, le cardinal, qui la persuada. Néanmoins, comme il me trouvait ni assez jolie, ni assez docile pour fréquenter la cour, je restais souvent à l'écart. Son comportement ne fit qu'empirer mes rancœurs et mon caractère, de sorte que nos relations devinrent difficiles. Heureusement, j'avais de meilleures relations avec ma fratrie, quoique les faveurs de ma mère pour Olympe aient nourri une certaine jalousie entre nous, que ma relation avec le roi ne fit qu'aggraver. Il n'en fut pas de même avec Hortense, avec qui se créa une bonne complicité. Je m'entendais aussi très bien avec mon frère cadet, Philippe. Malheureusement deux de mes frères, Paul et Alphonse, décédèrent dans leur âge tendre, l'un suite aux évènements qui ébranlèrent la France avant mon arrivée, l'autre à la suite d'un jeu avec ses camarades. Avec ma sœur plus âgée, Laure-Victoire, je ne vécus pas d'histoire particulière car elle fut mariée rapidement. Quant à Marie-Anne, elle était bien plus jeune que moi.

Au début de mon mariage, la relation que j'entretenais avec mon époux était très bonne; nous eûmes trois garçons respectivement baptisés Filippo, Mercantonio et Carlo. J'aimais tendrement chacun de mes enfants et nouais une certaine complicité avec mon cher Pippo mais hélas! je suis faite d'une trempe qui ne s’embarrasse pas d'effusions. Ajouté à un goût certain pour la liberté et les plaisirs, tout cela mit une distance entre moi et mes enfants. Mon départ de Rome, suite aux conflits qui m'opposaient à mon mari, n'arrangea rien et je passai plusieurs années sans les voir ni même quelquefois sans parvenir à avoir de leurs nouvelles. Ce fut pour cela et d'autres choses que cette période fut pénible et heureusement, je pus compter sur le soutien de ma chère Hortense mais aussi de mon frère Philippe, qui furent à la fois compagnons de voyage, intermédiaires et conseillers.

Comme vous me l'avez écrit, ma sœur fut autant malmenée que moi, ayant eu d'importantes difficultés avec son époux. Elle me persuada de partir et m'accompagna. Nous avons, après un temps passé à profiter de notre liberté retrouvée, voulu nous poser en France mais pour cela il nous fallait un passeport délivré par le roi. Comme vous l'avez justement écrit, il nous fut refusé. Je ne vous cache pas que mon étonnement fit rapidement place à de la déception puis de la colère. Je ne pouvais concevoir que le roi, avec qui j'avais partagé une telle complicité, puisse m'ignorer ainsi. Mais pour lui, nous étions devenues, ma sœur et moi, sujets de troubles qui commençaient à l'agacer et il voulut nous renvoyer dans nos foyers. Sur le moment, je ne retins que l'affront fait à une ancienne amie et m'acquittai de trouver un nouvel endroit sans plus attendre. Hortense partit s'installer en Angleterre et pour ma part, après moultes péripéties, je finis par arriver en Espagne, ne voulant pas revenir en Italie.

Maintenant, ma rancune envers le roi s'est apaisée et je peux concevoir qu'il lui aurait été impossible d'accepter notre demande sans provoquer de nombreux ennuis. Qu'importe! alors que j'étais installée en Espagne, mon époux me retrouva et voulut me contraindre à demeurer au couvent pour me punir de ma fuite. Je vis cela comme une séquestration mais parvins à passer outre. Néanmoins, son retour eut l'avantage de me permettre de renouer des liens avec mes enfants que je revis quelque temps plus tard. Je ne peux vous décrire exactement ce que je ressentis en voyant mes chers garçons. Certes, c'est moi qui étais partie, ne m'occupant plus d'eux et prenant le risque de ne jamais les retrouver, mais ne pensez pas que ce fut facile et c'est avec une joie indicible que je les revis. Mon aîné Filippo était sur le point de se marier et je pris toute les dispositions pour m'occuper de cela le mieux possible.

Le temps a passé, je vis aujourd'hui auprès de mes petits-enfants et il m'arrive quelquefois de soupirer en les voyant: je me dis que j'ai manqué beaucoup de choses mais je ne suis pas femme de regrets et me contente de profiter d'eux au jour le jour tant qu'on me le permet encore.

Voilà, cher Sylvain, ce que je puis vous dire, en espérant vous avoir donné satisfaction. Si vous avez quoi que ce soit à me dire, à me demander, n'hésitez surtout pas. Sachez que vos lettres me font grand plaisir et que c'est un délice pour moi d'y répondre.


Votre bien obligée,

Marie Mancini, connétable de Naples



Merci, merci beaucoup pour votre réponse. Je suis très attaché à vous et je vous trouve courageuse car à votre époque, les femmes sont soumises et n'ont pas le même statut que les hommes. C'est pour cela que je vous écris.


Très cher Sylvain,

Je ne sais comment vous remercier de tous ces bons mots dont vous me gratifiez sans cesse. Croyez bien que j'en suis flattée.

À la façon dont vous me parlez des femmes, j'en déduis que leur statut a changé; je ne vois guère comment, car pour moi, les choses sont faites telles qu'elles doivent l'être. Mais je me rends compte au fil de mes découvertes qu'il existe apparemment nombre de différences entre votre époque et la mienne.

Néanmoins, je pense qu'il serait préférable de ne pas m'en préoccuper, pour la seule raison que tout cela m'échappe. Je n'ai fait qu'agir selon mes convictions, sans jamais me demander si mes actions étaient adaptées ou pas aux yeux des autres. Ce n'est pas maintenant, alors que je me rends compte à quel point votre vision des choses a évolué par rapport à la mienne, que je vais commencer à y penser!

Alors je me contenterai, cher monsieur, d'accepter humblement vos compliments. Je suis intimement persuadée qu'ils sont témoins de la valeur que vous m'attribuez et c'est là le plus important à mes yeux.

Vous êtes un épistolier bien agréable et je prendrai toujours du plaisir à lire vos missives et à y répondre.

Votre très dévouée,

Marie Mancini, connétable de Naples

************************Fin de page************************