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Catherine
écrit à

Marie Mancini


L'affaire des Poisons


   

Bien estimée Marie Mancini,

J'espère qu'à Rome, le temps est clément et plus ensoleillé qu'en France. La grisaille semble hélas bien décidée à s'installer.

Permettez-moi de vous poser une question: comment avez-vous vécu l'affaire des Poisons? Car même si vous n'avez pas été impliquée dans cette sinistre histoire criminelle, cet épisode a marqué votre siècle.

Ne cherchant point à vous importuner, croyez à ma sincère amitié.

Avec tout mon respect,

Catherine


Très chère Catherine,

Le soleil est une chose bien capricieuse. Comme le souverain qui en fit son emblème, il sait être imprévisible, indispensable et sait rendre ses apparitions spectaculaires. Je souhaite que d’ici la réception de la présente, ce dernier ait décidé de vous honorer de sa lumière et de sa chaleur. Ici, le printemps est doux et promet un été agréable, ce qui ne peut manquer de me réjouir au vu de mes projets. En attendant, je vais tâcher d’éclairer votre âme par les mots que je vous dédie aujourd’hui, à défaut de pouvoir en faire de même avec vos terres.

Comme vous le savez peut être, le poison fut de tout temps le maître du destin des hommes. Un peu de ces décoctions, mystérieuses mais aux effets ô combien terribles, suffit généralement à bouleverser le devenir d’une  personne, d’une famille, voire d’un état. L’Affaire des Poisons que vous évoquez dans votre épître n’est que l’illustration sublimée de cette réalité.

Tout débuta, si ma mémoire n’est point souffrante, en l’année 1672. Auparavant, la mort d’Henriette d’Angleterre, épouse de Monsieur, frère du roi, avait attisé les soupçons d’empoisonnement car la plupart des gens doutaient qu’une aussi jeune et vigoureuse personne puisse mourir naturellement. Alors, quand un officier de cavalerie, connu sous le nom de Godin de Sainte-Croix, trouva la mort et que dans ses effets personnels, des lettres compromettantes furent découvertes, tout s’enflamma. En effet, dans ces écrits, que l’officier échangeait principalement avec sa maîtresse, la marquise de Brinvilliers, on pouvait lire des récits d’empoisonnements que le couple avait perpétrés, notamment à l’encontre de la famille de la marquise. C’est ainsi qu’on apprit que les frères, sœur et père de la diabolique femme avaient été tués par le secours d’un poison spécial qui avait l’avantage de ne laisser aucune trace dans le corps de ceux qui l’ingéraient. C’est aussi le sort qui, à n’en pas douter, avait été réservé à l’amant. En effet, la marquise, après avoir empoisonné sa famille, sauf son époux qui se méfiait d’elle, entreprit certainement de faire disparaître son complice avant de disparaître elle-même du territoire français. C’est en Angleterre qu’elle trouva refuge. Seulement, ne se sentant pas assez en sécurité, elle retourna discrètement sur le continent et se cacha dans un couvent de Liège.

Mais les autorités françaises voulaient l’attraper à tout prix. Menées par le premier lieutenant de police de Paris qui était, sauf erreur de ma part, Gabriel Nicolas de la Reynie, elles entreprirent de retrouver cette personne pour lui faire avouer et payer ses crimes. Le temps passait et cette femme était introuvable. Pour les gens, il était évident qu’elle bénéficiait de l’aide du Diable avec qui elle avait certainement signé un pacte, ce qui expliquait qu’elle puisse alors être inatteignable. Enfin, elle fut, au bout de quelques années, repérée dans le couvent où elle s’était cachée et un officier déguisé en prêtre put l’approcher et ainsi procéder à son arrestation. On la ramena en France et elle fut présentée à la Chambre ardente. Cette chambre avait été créée tout spécialement par Louis le Quatorzième dans le but d’enquêter et agir dans cette sinistre affaire. Pendant tout le temps de son jugement, les pires rumeurs circulèrent sur le compte de cette marquise. Comme je vous l’ai dit, elle était considérée comme liée au Diable et d’apprendre qu’elle refusait d’avouer quoi que se soit alors qu’on la torturait, ne fit que confirmer cette idée. Au moment où tout cela eut lieu, je vivais en Espagne mais cette histoire de poisons avait depuis longtemps dépassé les frontières de la France et rayonnait de ses rayons néfastes sur toute l’Europe.

S’il ne faisait aucun doute que la marquise était une horrible personne, la suite des événements montra qu’elle n’était pas la seule dans ce cas-là. En effet, si elle refusa de reconnaître qu’elle avait pu faire quoi que ce soit de sa main, elle ne fit guère de difficulté pour accuser les autres. Un Français me conta, pendant cette période, qu’elle s’était moquée de la naïveté des autorités qui croyaient qu’elle était seule à user de poisons. D’un seul poison en vérité, ce que d’ailleurs elle souligna. Cette prise de conscience mit mal à l’aise tout un chacun car cela signifiait certainement que la marquise n’était pas la seule à empoisonner du monde. D’autant plus que rien ne prouva jamais qu’elle eut les capacités de fabriquer le poison mis en cause et qu’il s’agissait bien d’un même produit  à chaque nouveau cas d’empoisonnement avéré dans le cadre de cette affaire. Pour autant, elle refusa dans un premier temps de révéler à la Chambre ardente qui pouvait la fournir, prétextant que cela ne changerait rien au châtiment qui l’attendait. Mais le pouvoir de la torture sait tout de même être persuasif dans certaines situations et elle finit, à bout de forces, par laisser échapper un nom, celui de Catherine de Deshayes dite La Voisin, veuve du sieur de Montvoisin. Elle finit par expliquer que c’était elle qui lui avait fourni le poison mais elle tint à préciser aussi qu’elle n’était pas la seule à en avoir obtenu.

La Voisin fut donc elle aussi arrêtée et dès lors l’affaire prit une tournure catastrophique. Depuis le début, le roi était inquiet et agacé par les occupations auxquelles s’adonnait la noblesse. Il ne faut pas oublier que, depuis la Fronde, il nourrit une certaine méfiance pour ces personnes-là. Et cette histoire dut le conforter grandement dans son opinion négative. En effet, l’arrestation de La Voisin, loin d’apaiser les tensions, ne fit qu’augmenter le mal déjà présent. En effet, on apprit que des personnalités haut placées et dans l’entourage proche du roi étaient les bénéficiaires de celle qu’on commençait à appeler la Sorcière et qui était bien entendu La Voisin.

Parmi ces personnes se trouvait la marquise de Montespan. On lui reprochait d’avoir voulu empoisonner Mademoiselle de Fontanges après qu'elle eut un jour déclaré au roi que, s’il continuait à la regarder, il s’en repentirait. Il faut dire que le décès de cette jeune personne avait eu de quoi surprendre. La Montespan protesta autant qu’elle put mais finit néanmoins par reconnaître qu’elle avait demandé à La Voisin de lui préparer un philtre d’amour pour s’assurer de l’amour du roi, qu’elle sentait peu à peu vaciller. Il est certain que ce dernier dut perdre le sommeil d’entendre tant d’abominations le concernant.

Quand je pris connaissance de ce spectaculaire retournement, ainsi qu’il était nommé, je ne fus guère étonnée car je considérais que, sans être plus cruelle que les autres femmes de la Cour, Madame de Montespan souffrait d’un grave défaut qui était simplement celui de craindre de ne pas pouvoir vivre sans le roi. Pour s’assurer de garder le regard de Louis sur elle, elle était prête à mille actes, mais je ne pense tout de même pas qu’elle eût été capable de sacrifier des enfants sur l’autel de son amour, comme je l’ai entendu dire.

Bien que la flamme de ses sentiments commençât déjà à s’éteindre, le roi ne se sentit pas pour autant à laisser Madame de Montespan plonger dans une telle affaire, d’autant plus qu’il n’aurait pas été judicieux de sa part de laisser dire que des personnages si peu recommandables faisaient partie de son intimité. Il mit donc tout en œuvre pour qu’elle soit mise hors de cause. Les différents accusateurs ne furent plus interrogés et furent enfermés dans diverses forteresses pour ne plus en sortir. On avertit La Voisin qu’elle ne bénéficierait plus d’aucune clémence, s’il lui était encore possible d’en bénéficier, si elle venait encore à accuser un personnage trop important de la Cour. Quant à la principale intéressée, elle fut priée d’être particulièrement discrète à l’avenir mais il n’est pas absurde de penser que cette histoire précipita la fin de son règne.

D’autres personnes eurent beaucoup à perdre durant ces années. Parmi elles, mes propres sœurs Olympe, comtesse de Soissons et Marie-Anne, comtesse de Bouillon. Toutes deux furent aussi accusées d’y avoir participé. L’une comme l’autre se plaignant de façon régulière de leurs époux, il ne fut pas difficile d’imaginer qu’elles voulurent à un moment ou à un autre intenter à leurs vies. La Voisin aurait raconté à ce sujet que la comtesse de Bouillon serait venue lui demander en personne un produit lui permettant, aurait-elle dit, de retrouver la paix conjugale. Marie-Anne protesta de façon véhémente. Certes, elle avait demandé de l’aide à La Voisin après qu’une amie lui eût vanté les mérites de ses décoctions mais elle refusa d’admettre que c’était du poison, expliquant qu’elle voulait juste quelque chose pour pouvoir passer des soirées plus sereines tant les élucubrations de son époux l’épuisaient.

Durant cette pénible période, Marie-Anne m’envoya divers courriers pour m’informer de l’avancée de la situation. Un m’a particulièrement marquée: celui où elle raconte comment elle avait fui de chez elle. Ce jour-là, elle recevait en ses appartements quand on vint l’informer qu’elle pouvait être arrêtée d’un moment à l’autre. Paniquée, elle décida de fuir tant qu’il était encore temps. Encore fallait-il qu’elle parvienne à congédier ses invités! Elle retourna dans le salon où se déroulait la réception et prétexta une affreuse migraine qui l’avait prise d’un coup et la forçait, craignait-elle, de devoir aller au lit. La pâleur de son visage, causée par l’annonce de la nouvelle, joua en sa faveur et les invités furent convaincus qu’elle était bel et bien souffrante. Pendant que les lieux se vidaient de leurs hôtes, ma sœur réunit quelques affaires et sortit le plus discrètement qu’elle put. J’ignore l’endroit exact où elle se réfugia car je ne reçus guère de lettres de sa part durant cette période. Mais je sommai l'une de mes connaissances en France de me tenir informée si la situation devenait critique; ce dernier me rassura en m’écrivant qu’il croyait en la ruse propre aux Mancini et qu’elle saurait protéger Marie-Anne de toute chose désagréable. 

Mais pendant que l’une était parvenue à se faire oublier, l’autre était au cœur de la tourmente. Elle aussi me tint informée de l’évolution de sa situation. En plus d’être soupçonnée d’avoir voulu empoisonner son mari,  elle fut accusée d’avoir voulu empoisonner Louise de La Vallière bien qu’elle eût quitté la Cour des années auparavant. Tout cela parce qu’elle aurait commencé à nourrir une jalousie maladive pour Louise et craignait que si celle-ci sortait de sa retraite, elle lui ravirait d’office le cœur du roi. Tout comme Marie-Anne, Olympe clama son innocence mais, contrairement à celle de cette dernière, connue surtout pour sa frivolité, sa réputation souffrait de son mauvais caractère qui avait maintes fois fait parler d’elle; de sorte qu’elle avait bien plus de difficultés à éloigner les soupçons de sa personne, surtout si on considère qu’elle avait bel et bien dans son entourage des proches de La Voisin. J’ai pensé à ce moment, et je pense encore aujourd’hui, que les difficultés que rencontrait Olympe aidèrent quelque peu à mettre en sûreté Marie-Anne mais, n’étant pas en France à ce moment-là et n’ayant comme rapports que ceux que l’on voulait bien me faire, je ne saurais l’affirmer avec certitude.

Finalement, Olympe dut se résoudre à quitter la France pour mettre un terme à ses tourments. Elle sut enfin ce que l’on pouvait ressentir quand on est mis à l’écart de la société. Elle vint nous rejoindre, Hortense et moi, en Espagne avant de se retirer en Angleterre où elle tenta de retrouver sa gloire d’antan. Quand elle ne se trouvait pas là-bas, c’est qu’elle était dans la demeure bruxelloise que son fils lui avait fait jadis construire.

Je pense sincèrement que mon oncle, le cardinal Mazarin, aurait été profondément attristé de voir quel destin connurent ses nièces, du moins celle en laquelle il avait placé tant d’espoir. Que certaines soit visées dans une affaire criminelle est déjà bien ennuyeux mais que l’une d'entre elles soit disgraciée purement et simplement était affligeant. Je ne doute pas que si Olympe avait pu avoir cette lettre entre les mains, elle se serait offusquée de ces lignes et m’aurait fait remarquer que je n’ai pas de grandes leçons à donner pour ce qui est de respecter les volontés du cardinal. Mais cela n’arrivera de toute manière jamais.

Vous aurez certainement remarqué que je n’ai pas encore parlé du sort réservé à Marie-Anne. Il faut dire qu’il fut beaucoup plus clément. Ses contacts l’informèrent que les soupçons à son encontre allaient en s’amenuisant et, quand elle jugea la situation assez paisible, elle revint chez elle comme si de rien n’était. Bien entendu, elle dut s’expliquer auprès de la justice mais rien de sérieux ne lui fut reproché, de sorte qu’elle reprit ses occupations habituelles et fit de ses aventures un sujet de distraction particulièrement en vogue dans les cercles qu’elle fréquentait.

Les deux principales investigatrices dont je vous ai parlé, ont toutes deux été exécutées; de nombreuses personnalités furent condamnées de diverses façons. Comme je l’ai indiqué, le déclin de Madame de Montespan s’accéléra de façon certaine. Pour finir, Olympe ne revint jamais en France. Quant à moi, je me suis souvent réjouie de ne point avoir été en France dans cette période car j’aurais sans aucun doute été accusée de quelque horreur.

Louis le Quatorzième décida que la Chambre ardente devait être close à jamais, suite aux accusations sulfureuses que j’ai eu à évoquer. Certainement voulait-il éviter à tout prix un scandale qui l’éclabousserait personnellement mais cela ne lui fut pas suffisant. Bien des années après les faits, il fit disparaître par le feu tous les documents relatifs à cette histoire. Il est évident qu’il a voulu effacer de l’Histoire cette sombre époque mais cela semble avoir échoué vu que, du siècle d’où vous m’écrivez, vous avez tout de même connaissance de ces faits. Il faut croire que les traces de l’Histoire sont plus difficile à effacer que celles des amours perdues, ce que mon cher Louis ne semble pas avoir compris.

J’espère ne pas avoir rendu votre lecture ennuyeuse par le rappel de tous ces faits mais ne sachant pas ce que vous saviez ou pas sur cette période et pour m’assurer de votre connaissance des bons éléments, je me devais de vous les raconter. Pour moi, cette période fut juste la représentation ultime des limites de la noblesse, de la vie de la Cour. Tout ce monde est vicié, comme le montrent les actes perpétrés ici. La sorcellerie a toujours provoqué des sentiments extrêmes dans le cœur des hommes mais on croyait cette pratique propre à des époques déjà lointaines. Il n’en est rien visiblement. Certes, celle-ci a changé de visage et de méthodes mais son intention reste toujours la même, celle d’empoisonner l’homme jusqu’au plus profond de son être. Non par un produit en particulier mais par les pensées les plus noires qu’il puisse lui-même créer. 

Au final, il n’est guère important de savoir si la Montespan a effectivement ou non voulu user de poisons, si Mademoiselle de Fontanges est décédée de mort naturelle ou pas, si Marie-Anne est réellement innocente et Olympe véritablement coupable. Car tout le monde est ici responsable de cette déchéance qui a éclaté cette fois-ci à la lumière du jour. Je ne me préoccupe même pas de savoir si le roi était lui-même innocent. Je pense que les décisions prises par la suite tiennent juste à montrer qu’il a eu peur, peur pour sa politique, peur pour lui et peut-être peur des hommes et de leurs aspirations. Peut-être même a-t-il ressenti à un moment ces choses dont je vous fais part en ce moment.

Les cours européennes ont tremblé, pas seulement parce qu’elles avaient peur des conséquences de cette affaire, mais parce qu’elles craignaient de voir éclater en leur sein un scandale similaire à celui-ci, ou pire encore. Car ce n’est pas un procès d’hommes qu’a connu le royaume de France mais un procès de l’Homme. À ce pays et à son monarque, cela aura cruellement montré que, même sous le règne du Roi-Soleil, il subsiste encore des zones d’obscurité.

N’hésitez à aucun moment, chère Catherine, à m’écrire de nouveau. C’est avec plaisir que je lirai et répondrai à vos missives.

Je reste votre dévouée,

Marie Mancini connétable de Naples

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