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Marc
écrit à

Marie Mancini


Et vous, qu'auriez-vous fait ?


   

Madame la comtesse,

Je viens jeter à vos pieds mille roses et une question qui en constituera peut-être la seule épine.

J'ai du mal à comprendre pourquoi votre nom est arrivé jusqu'à nous. Mais bon, je l'admets car vous êtes une femme attachante et vos larmes et votre errance enchantent encore les âmes romantiques.

Voici ma question: si vous aviez été reine de France, quelle aurait été la première mesure que vous auriez voulu que votre roi de mari eût prise pour plus de justice? Quel domaine auriez-vous voulu marquer de votre empreinte? À la fin de votre règne, s'il avait eu lieu, quel adjectif auriez-vous voulu voir accolé à votre nom pour la postérité?

Pour vous, mon profond respect,

Marc

P.S.: je remarque qu'il y a deux questions de plus alors je rajoute deux mille roses encore.

Très cher Marc,
 
Votre lettre m'a fort intriguée car elle porte sur des sujets que je n'ai guère l'occasion d'évoquer habituellement. Par ailleurs, j'admire la façon dont vous l'avez tournée, qui est des plus exquises. Là où je me trouve, il me suffit de baisser les paupières pour sentir venir jusqu'à moi l’arôme des roses dont vous me faites l'offrande.
 
Je vais tâcher de répondre du mieux que je peux à cette palpitante missive. Certes, cela ne sera pas toujours aisé, notamment quand vous évoquez l'idée de me voir reine. C'est une supposition fort intéressante mais par laquelle j'ai toutes les peines du monde à me sentir concernée tant cet espoir m'a été ôté de façon brutale. Je ne nie pas que l'idée de devenir souveraine ne m'ait pas particulièrement plu. Seulement, il est des choses, notamment celle-ci, qui ne peuvent être à la portée d'une jeune fille, même si elle est la nièce d'un des hommes les plus influents de France.

De par mes origines italiennes et mon rang, je ne pouvais décemment espérer monter un jour sur le trône. L'amour peut être extrêmement puissant -j'ai toujours aimé à le penser- et celui me liant au roi l'était tout spécialement, mais il ne me fut d'aucun secours. Tous, en particulier mon oncle, le cardinal Mazarin et la reine Anne d'Autriche, à qui cette idée apparaissait plus incongrue encore, firent tout ce qui était possible pour empêcher notre union.
 
Si jamais, par la volonté de Dieu, nous étions parvenus à nous marier, me permettant ainsi de devenir reine, le règne de Louis aurait certainement été tout différent de ce qu'il a été jusqu'à présent. Je n'ai guère lu dans les astres ce qui nous aurait été alors destiné mais s’il y a une chose dont je puis être certaine, c'est que régner sur la France aux côtés de Louis le Quatorzième aurait été le signe d'une profonde modification des mentalités, un affaiblissement de l'importance du sang dans l'accession aux postes à responsabilités dans le royaume. Cela aurait en quelque sorte été le point d'honneur d'une lutte personnelle contre une injustice concernant le rang. Je ne suis pas persuadée pour autant qu'un tel fait aurait été positif: que serait devenue dès lors la splendeur que possède cet état? Le cardinal lui même craignait une telle situation et fit tout pour qu'elle n'arrive jamais surtout par un membre de sa propre famille. Ajouté à d'importants intérêts avec l'Espagne, cela fit que je ne devins jamais reine.
 
S'il y a un domaine pour lequel je me suis toujours efforcée d'œuvrer, même sans être jamais devenue reine, c'est bien celui de la littérature. J'ai toujours eu un goût prononcé pour tout ce qui touche aux lettres, j’aimais à tenir salon. C'est une habitude que j'ai prise en France et que j'aurais bien évidemment perpétuée, pour répondre à votre question, si j'avais été souveraine. Mais sachez que, durant toute ma vie, j'ai gardé cette occupation, même si ici, à Rome, il s'agissait d'une chose des plus inhabituelles. Par ailleurs, puisque nous évoquons ce sujet, vous saurez que ma jeune sœur Marie-Anne fut longtemps la protectrice de monsieur Jean de la Fontaine. Il est évident que si j'avais eu la possibilité de faire de même en France, je l'aurais fait de bon cœur.
 
Pour répondre à votre dernière question et quoique cela touche un sujet délicat comme je pense vous l'avoir fait ressentir -il ne me semble tout simplement pas que ce soit à moi de d'y répondre;  cela aurait été plutôt le rôle de vos contemporains  mais puisque c'est à moi que vous l'avez demandé et que je me suis promis de toujours répondre au mieux aux questions que l'on me poserait- je vous dirais que j’aurais seulement souhaité que l'on me voie comme quelqu'un de digne.
 
Une dernière chose, et même si cela m'aurait fait grandement plaisir: je n'ai jamais eu le titre de comtesse; je n'ai possédé que celui de connétable après mon mariage avec feu Lorenzo Colonna, connétable de Naples.
 
Voilà, mon cher Marc, tout ce que selon mon sentiment, je pouvais exprimer vis-à-vis de votre courrier. De mon point de vue, ce qui rend les roses si belles et intéressantes, ce sont justement les épines qu'elles arborent.

Je reste votre toujours dévouée,
 
Marie Mancini, connétable de Naples


Bien estimée et vénérable connétable de Naples,

Pardon pour ce temps mis à vous répondre mais une vilaine grippe arrivée avec la neige sur notre terre de France m'a cloué au lit avec une mauvaise fièvre.

Mais votre merveilleuse lettre a contribué à mon rétablissement en m'ôtant l'appréhension que vous ne trouviez pas dans votre auguste temps, un moment pour me répondre. Trouvez encore ici toute ma reconnaissance.

J'ai suivi les manigances de votre mère et de votre illustre oncle pour contrarier toute idylle naissante avec le roi de France, manigances dont fut aussi victime votre sœur Olympe. Mais je persiste à croire, malgré tout, que par votre hardiesse d'esprit et votre sens de l'honneur et de la justice, vous auriez fait une remarquable reine pour mon pays.

Je pense aussi que la splendeur d'un État tient plus à l'esprit qu'au sang et au rang de ceux qui l'élèvent. Voyez l'exemple de Michel Chamillart, noble, qui occupa le poste de Colbert et de Louvois. Écoutez donc ce quatrain le concernant et que vous connaissez déjà peut-être:
«Ci-gît le fameux Chamillart
De son roi le protonotaire,
Qui fut un héros au billard,
Un zéro dans le ministère».

Votre goût pour la littérature se sent à travers la beauté de votre texte. C'est une grâce pour nous qu'une femme de votre qualité possède celui-ci. Quels sont donc vos auteurs préférés? Et quel est actuellement votre livre de chevet?

Dans votre lettre, vous évoquez les astres. Font-ils partie de votre culture? Et partagez-vous encore les croyances astrologiques de votre père?

Puisque vous m'écrivez de Rome, je souhaitais porter à votre connaissance qu'au mois de février de notre année, notre pape actuel, Benoit XVI a posé un acte rare dans l'histoire du Vatican: il a démissionné pour des raisons d'âge et de santé à quatre-vingt-six ans.

Dans le temps que vous aurez la bonté de prendre pour me répondre, je m'occuperai de mes rosiers pour vous. Recevez quarante roses jaunes et quatorze roses rouges que je vous fais parvenir. Que la délicatesse de leur parfum témoigne de ma tendresse pour vous.

Bien à vous, très respectueusement,

Marc


Très cher Marc,
 

Je suis heureuse que vous ayez pu réceptionner ma lettre, d'autant plus qu'elle vous a apporté un peu de réconfort dans votre maladie. Je souhaite qu’à l'heure où vous recevrez cette missive, vous soyez totalement remis. Vous me parlez de la neige: cette année, notre hiver fut plutôt rude mais maintenant le temps s'est radouci. Quelques rayons de soleil viennent d'ailleurs me caresser la main au moment ou je rédige ces lignes.
 
Vous évoquez Michel Chamillart: si les vers le concernant ne me reviennent guère en mémoire, j'ai néanmoins entendu parler de ses actes et de sa déchéance. Cela est d'autant plus dommage qu' on sait à quel point cette famille a œuvré durant des années pour réussir à obtenir ce que la noblesse lui interdisait, autrement dit, le droit d'accéder à certains postes de par ses origines modestes. Il fallut à ces gens de l'ambition, du travail, une certaine habileté sociale et même une union pour parvenir à se hisser à des rôles auxquels leur nom ne les prédestinait pas. Et voilà, alors qu'ils parviennent au sommet, qu'ils commettent l'erreur dont ils accusaient les nobles: ne s'occuper que du rang et  non des capacités pour occuper tel ou tel poste, transformant l'acquisition d'une place importante par des actes méritoires en un simple héritage filial. Michel Chamillart fut la personnification de cette erreur. Seul, son lien de parenté et de bonnes relations lui permirent d'accéder au poste d'Intendant des finances. Mais il ne possédait pas les qualités requises pour ce rôle et cela lui fut fatal. Ce qui me semble important finalement, c'est de toujours se méfier de ce qu'on croit nous être légitimement dû par un simple droit d'appartenance et ce, quel que soit son statut.
 
Le fait que vous pensiez que j'aurais pu faire une bonne souveraine pour la France me flatte tout en me laissant songeuse. Si seulement les miens avaient pu penser de la sorte!
 
Quant à mon goût pour la littérature, je peux effectivement vous en assurer. En France, je reçus une excellente éducation au sein de la maison du faubourg Saint-Jacques où j'appris nombre de choses, notamment une bonne maîtrise de la langue française et toute l'histoire de son immense richesse. Tout cet apprentissage, je le dois à la Mère de Lamoignon, qui fut une merveilleuse et appliquée préceptrice. C'est dans ce moment-là que le goût pour les écrits de l'Antiquité me vint. J'ai lu, entre autres ouvrages, des écrits de Philostrate ou  de Plutarque dont quelques extraits des «Œuvres morales» me reviennent en mémoire. Mais je pris aussi connaissance des ouvrages de Platon dont «Le Banquet». Mis à part cela, je ne peux évoquer mes préférences en matière de lecture sans parler d'Antoine Beaudeau de Somaize, homme de lettres français qui écrivit «Le Grand Dictionnaire des Précieuses» où il me réserva une place. Son jugement envers les précieuses peut être qualifié de sévère, pour moi, il est simplement juste. Il mit en vers «Les Précieuses ridicules» de Molière même s'il est vrai qu'il ne le portait pas dans son cœur. Je le choisis en tant que secrétaire et il me suivit en Italie après mon mariage.
 
Bien entendu, je ne puis passer outre la littérature précieuse pour laquelle j'ai eu beaucoup d'affinité dans ma jeunesse; c'est d'ailleurs grâce à cela que j'ai rencontré mon cher monsieur de Somaize. Je lus aussi des écrits de Marguerite de Scudéry et pris l'habitude de fréquenter certains salons. D'ailleurs, je ne suis pas peu satisfaite, comme je vous l'ai déjà écrit, d'avoir rapporté cette bonne habitude à Rome.
 
J'ai aussi un certain intérêt pour le théâtre, en particulier pour les pièces de Pierre Corneille. Pendant longtemps, je fus capable de réciter nombre de ses vers, malheureusement, avec l'outrage des années, je crains avoir perdu cette possibilité. De sa plume, j'apprécie tout spécialement «Cinna». Je ne me suis pas contentée de lire de la littérature française, il est évident qu'une fois retournée en Italie, je me suis intéressée à la littérature locale. J’ai notamment lu quelques livrets d'opéra d’Apostolo Zeno tel «Gli inganni felici». Mais aussi des œuvres moins contemporaines comme «L'amante furioso» écrit par Raffaello Borghini. Il y a beaucoup d'autres lectures qui me viennent à l'esprit, que ce soit des poésies, des textes théâtraux, des romans et que sais-je encore? mais je vous donne ici un petit aperçu de ce que j'apprécie. Sachez en tout cas que j'eus en tout temps un goût plus prononcé pour la littérature française.
 
Parmi mes autres occupations, comme vous l'avez pressenti, les astres tiennent une place importante. Mon père, d'aussi loin que je me souvienne, nourrissait une passion pour l'astrologie. Il pouvait passer des heures entières dans une sorte de petite tour qu'il avait aménagée pour pouvoir observer à son gré les étoiles et interpréter ce qu'elles voulaient bien lui dire. Je n'ai guère partagé ses convictions dans le sens où certaines me paraissaient bien fantaisistes. N'est-ce pas lui qui a annoncé, par le biais du ciel, que je provoquerais le malheur? Néanmoins, ce milieu m'intrigua et j'aimais à tirer les cartes. Je me rappelle l'avoir fait à maintes reprises alors que je côtoyais le roi pour m'assurer de mon destin. Plus tard, quand je vins en Italie, lors de mes nombreux séjours à Venise, je distrayais les différents convives des réceptions dans lesquelles nous étions reçus en répondant à diverses interrogations. J'ai toujours aimé à penser que le destin nous envoie des indices sur ce qu’il nous réserve à condition de pouvoir les décrypter ce qui n'est guère aisé. Il y a comme une sorte de poésie dans cet art, un peu comme quand on joue d'un instrument de musique: il faut associer différentes sonorités pour jouer une mélodie. Ici c'est la même chose: il faut associer les différents indices qui nous sont offerts pour recréer l'harmonie de notre destinée. Quelquefois avec des fausses notes, mais jamais de façon vaine.
 
Je vous remercie de me donner des informations sur votre époque et ses évènements quoique tout ce qui entoure votre siècle me laisse perplexe tant cela me semble loin de ce que je peux croire  possible. J’aime à connaître certaines choses. Vous me dites que votre pape a démissionné, autrement dit si j'ai bien compris, il a renoncé à sa mission? Cela n'est pas arrivé de toute ma vie, du moins, ce que j'ai déjà vécu car j'ignore ce que l'avenir peut exactement me réserver: j'ai depuis peu renoncé à me servir de mes talents divinatoires. Notre pape actuel, Clément XI, siège depuis l’an 1700. Mais il y eut pas moins de neuf papes depuis que j'ai vu le jour. Certains le furent longtemps, d'autres pas. Je me souviens notamment qu'en 1662, un incident diplomatique éclata entre Louis le Quatorzième, roi de France, et le pape de ce moment qui était Alexandre VII. La garde corse de ce dernier tua un des pages de l'ambassadeur de France à Rome, le duc de Créquy, en tirant sur son carrosse. Le roi entra en fureur en apprenant cela et somma le pape de réparer cet outrage. Ce dernier refusa tout d'abord de négocier ce qui amena le roi  à prendre Avignon à la papauté. Quelque temps plus tard, le souverain pontife céda et tout rentra dans l'ordre. Le roi ordonna tout de même qu'une pyramide soit construite à Rome avec une inscription signifiant que la garde corse n'était pas digne de surveiller le Saint-Siège.
 
Il me semble avoir entendu dire qu'un pape avait renoncé a ses fonctions, il y a de cela bien longtemps. Quoi qu'il en soit, vous m'apprenez qu’ils  sont toujours présents à Rome. Vous me semblez être quelqu'un de sensible à ce qui se passe dans votre entourage et vous semblez posséder un regard éclairé sur ces évènements. Je ne peux que louer cette qualité.
 
Je vous remercie grandement pour vos roses qui, à défaut d’embellir mes appartements, embellissent mon cœur. Nous avons ici même quelques beaux spécimens de rosiers aux parfums enivrants et aux couleurs chatoyantes. Il me tarde qu'ils  refleurissent. Je ne doute pas que les vôtres sont autant sinon plus magnifiques tant vous semblez y porter du soin.
 
Je souhaite que la lecture de cette lettre vous soit agréable, c'est le cas en ce qui me concerne lorsque je lis la vôtre. En attendant votre réponse, je vais admirer la renaissance de la nature encore engourdie par le froid et je ne doute pas que nous assistions chacun de notre côté, à cette merveille qu'est le renouveau perpétuel de la vie.
 
Je terminerai cette épître en retranscrivant un poème de Pierre Corneille que j’apprécie tout spécialement intitulé «La Tulipe».
 
«La tulipe,
Madrigal.
Au soleil.

Bel astre à qui je dois mon être et ma beauté,
Ajoute l'immortalité
À l'éclat nompareil dont je suis embellie;
Empêche que le temps n'efface mes couleurs:
Pour trône donne-moi le beau front de Julie;
Et, si cet heureux sort à ma gloire s'allie,
Je serai la reine des fleurs».
 

Je reste votre obligée,
 
Marie Mancini, connétable de Naples


Bien estimée et vénérable connétable de Naples,


Merci de votre réponse si riche et si charmante.

Je ne peux avoir pour vous que de l’admiration. Du couvent de Campo Marzio à celui de la Visitation, vous n’avez jamais accepté la fatalité, pour ne pas dire la malédiction, que votre père a jetée au-dessus de votre berceau: «cette enfant sera cause des plus grands maux». Vous avez surmonté l’obstacle d’une mère qui vous a privée de sa tendresse, surmonté l’image de vous qu’elle vous renvoyait, laide, mal dégrossie et sans esprit. Votre métamorphose en une jolie et intelligente jeune fille est un témoignage pour tous les êtres qui n’ont pas confiance en leur destinée et sur qui l'on s’est acharné. Pour leur dire qu’ils étaient nuls, indignes, moches et autre. J’aimerais que le combat de votre vie, entre neuf et seize ans, soit enseigné et pris pour modèle dans nos écoles, au lieu que vous soyez réduite à la passion du roi pour vous. Vous êtes merveilleuse, je vous le redis.

Merci à sœur Marie-Élisabeth de Lamoignon de vous avoir accompagnée dans votre quête du savoir et à sieur de Somaize, votre secrétaire, d’avoir fait l’éloge de votre bel esprit dans son dictionnaire, sous le nom de Maximiliane.

Mon émotion  est trop forte et m’interdit toute question.

Je suis tout à ma joie de correspondre avec vous, honorable dame, avec cette femme extraordinaire qui, dans une solitude effroyable, dans une hostilité permanente de son entourage, a réussi grâce à sa culture, à son intelligence, à modifier le cours du temps qui l'aurait entraînée vers l’abîme de la mésestime de soi et qui finalement l'a portée à la lumière de la beauté humaine. Pour cela, merci, merci. Je ne peux m’empêcher de penser à ces jeunes filles dans mon monde, dans mon siècle, où l’image est tout. Combien sont-elles qui n'ont pas votre force d’âme pour ne pas se laisser entraîner dans la désespérance d’un physique qu’on leur dit ingrat?

J’aurais tout de même trois questions:
- où avez-vous trouvé, à l’âge si jeune de seize ans, l’énergie mentale pour refuser à votre mère, sur son lit de mort, de lui promettre de rentrer au couvent?
- où avez-vous trouvé l’énergie morale de refuser à votre oncle si puissant d’espionner le roi pour son compte, comme s’est toujours employée à le faire servilement votre sœur Olympe?
- enfin, savez-vous comment votre oncle, de son Italie natale, est arrivé à la cour du roi de France et s’est maintenu dans son entourage immédiat?
 

Je trouve mes roses indignes de votre splendeur. Trouvez ici tous mes sentiments de respect et d’admiration,
 
Votre Marc dévoué.



Très cher Marc,
 
Aucun mot ne suffirait à exprimer ce que votre lettre m'a fait ressentir. Je ne peux croire que je mérite tous ces compliments dont vous me faites l'offrande. Néanmoins, veuillez recevoir ma gratitude la plus méritée. Durant toute ma vie, je me suis efforcée de suivre mes inspirations sans m'en laisser détourner. Encore aujourd'hui, je continue à agir de même; seuls, vous et ceux de votre époque pouvez savoir ce que cela a finalement eu comme influence sur la vision que l'on s’est faite de moi.
 
Comme vous l'avez si bien tourné, mon père eut tendance à me prédire, dès mon plus jeune âge, les plus grands malheurs; ma mère, qu'une certaine irritabilité à mon égard avait rendue plus sensible à ses prédictions, y croyait et fit tout ce qui lui était possible pour me brimer. Plus elle se comportait de façon injuste à mon égard, plus j'aspirais à me défaire de son emprise. Ce qui, bien entendu, ne faisait que rendre la situation pire, comme vous pouvez vous l'imaginer. Il en fut ainsi une grande partie de mon enfance en Italie.

Mon arrivée en France était pour moi un espoir de voir un avenir plus paisible mais ma mère ne l'entendit pas ainsi. En dehors des endroits que mon éducation m’amena à fréquenter, je passai une grande part de mon temps dans mes appartements sans pouvoir participer à la vie de la Cour car ma mère me jugeait indigne de côtoyer ce monde-ci. Je lisais beaucoup pour tromper mon ennui et je rédigeais aussi des vers mais ce fut pour moi une période des plus pénibles. Un jour, ma mère tomba malade et tout changea. Je passai des après-midis entières à son chevet car, malgré nos conflits, son état de santé m’affligea. C'est durant ce temps que je connus Louis car il lui rendait souvent visite.

Comme vous le savez, elle demanda à mon oncle de s'assurer que je sois mise au couvent -contrairement à mes sœurs pour qui elle encouragea des mariages- car selon elle je n'avais guère le caractère permettant le mariage et il valait mieux que je prenne le voile. Je fis tout pour m’opposer à cela parce qu'il me paraissait impensable d'avoir un tel destin. Depuis mon enfance, on me traçait un avenir loin d'être placé sous les meilleurs auspices. J'avais, à cause de cela, compris que je ne pourrais pas attendre de bons conseils de mon entourage et que je serais toujours seule pour réaliser mes aspirations. Il en fut ainsi de tout temps.
 
Vous évoquez les manigances que ma sœur Olympe mit en place pour espionner le roi; je ne peux m'empêcher de sourire en repensant à cela car, depuis toujours, ce genre de choses fut sa spécialité. Elle avait un réel talent d'intrigante et fit toujours tout ce qui était nécessaire pour hisser cette occupation au rang d'art. Je pense qu'il est inutile d'évoquer l'agacement que cela provoqua chez Louis tant cela semble évident. Il faisait déjà l'objet d'une certaine surveillance de la part du Cardinal et de la Reine et ne désirait pas que quelqu'un d'autre en fasse autant.
 
En ce qui me concerne, je ne vis jamais l'intérêt de telles manœuvres: ce n'est pas en l'épiant sans cesse qu'on empêche un papillon de s'envoler. Il s'agit de la même chose ici mais Olympe ne le comprit jamais.
 
Vous me donnez des qualités que je n'aurais jamais pensé posséder quoique je sois d'accord avec vous sur le fait qu'il faut savoir se battre pour ses idéaux et que tous les jeunes gens, qu'ils soient de votre époque ou de la mienne, devraient agir ainsi. Néanmoins, je doute fort que ma vie ou même seulement ma jeunesse soit un exemple à suivre. Certes, comme vous l'avez si bien saisi, je pense que  j'ai tout fait pour avoir une vie meilleure que celle qui m'était promise mais hélas! certains points sont pour moi sujet de douleur. Pour fuir mon époux notamment, je dus faire le deuil de voir grandir mes enfant. Bien sûr, cela me permit de retrouver une liberté de mouvements qui m'avait été enlevée mais en contrepartie je ne vis pas mes fils durant des années et, étant mal considérée à cause des propos du Connétable, je ne reçus aucune aide à des moments pourtant critiques.
 
Cela me paraît étrange de repenser à toutes ces années. Je me rappelle tout particulièrement mon séjour au couvent de la Conception à Madrid. Ce fut l'un des plus difficiles pour moi car c'est durant ce temps que mon fils Filippo se maria et je ne pus me rendre à la cérémonie. Tout de suite après les noces, feu le connétable Colonna retourna à Rome et je ne le vis plus de mon existence. Je pris cette privation comme un affront car j'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour m’associer au mariage de mon enfant et, finalement, je fus mise à l'écart comme une moins que rien. D'autant plus que je me trouvais dans un grand dénuement durant cette période. Je devais supplier pour avoir du feu et ainsi pouvoir me chauffer; la nourriture à laquelle j'avais droit n'était pas bonne mais surtout on ne me laissa à aucun moment le loisir d'obtenir un statut à part entière en prenant le voile.
 
Mais je sens que vous, mon cher Marc, avez compris que je ne suis pas femme à me laisser mettre à genoux par la vie. Diverses personnes m'envoyèrent des présents et des marques de leur affection. Je compris alors que, pour rendre hommage à ces personnes qui croyaient en moi et pour montrer à mon époux qu'il était dans l'erreur en croyant m'avoir définitivement mise à l'écart du monde, je pris la décision de tout faire pour que l'on parle de moi et que le passage par ma prison devienne un détour obligé pour tout le beau monde madrilène. Je reçus ainsi de plus en plus de visites et, puisqu'on ne voulait pas me laisser prendre le voile, il fallut en accepter les conséquences.
 
Je ne revins pas à Rome du vivant du Connétable. Néanmoins, par la suite, nous échangeâmes de nombreuses lettres. Nous ne nous sommes jamais aussi bien accommodés l'un de l'autre qu'à cette époque où nous fûmes juste liés par des mots.
 
Je vous avouerais que revenir sur ces dernières années m'est un peu douloureux. Mon retour en Italie fut intense en émotions, mes souvenirs d'enfance, ceux que je m'étais forgés durant mon mariage, tout cela me revint en mémoire alors que je me rapprochais de la demeure des Colonna. Par la suite, je me suis efforcée de prendre en main la destinée de ma famille. Ce que je fais encore aujourd'hui en regardant grandir mes petits-enfants à défaut d'avoir pu le faire avec leurs parents.
 
Puisque j'en suis à évoquer l'Italie, je vais vous dire tout ce que je sais sur feu le Cardinal Mazarin. Il faut tout d'abord que vous sachiez qu'il possédait des capacités non négligeables pour diverses choses, de sorte qu'il fut accueilli par la famille Colonna alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme. C'est ainsi qu'il apprit tout ce qu'il lui était nécessaire de savoir sur la haute noblesse et qu'il n'aurait pu savoir autrement. Il se mit rapidement au service du pape Urbain VIII, aidé par la présence à ses côté de Girolamo Colonna devenu cardinal. Lors d'un conflit opposant la France à l'Espagne, le pape envoya des troupes pour s'interposer et Giulio Mazarini obtint une commission de capitaine d'infanterie au sein du régiment que supervisait la famille Colonna. Durant cette période, il fit preuve de ruse et d'adresse, ce qui le fit remarquer et louer par beaucoup. Il devint même ambassadeur et œuvra dans les deux camps. C'est ainsi, qu'après avoir permis à la France d'obtenir des avantages, il se fit remarquer par le Cardinal de Richelieu. Ce dernier lui proposa même d'aller le rejoindre à Paris et lui fit des présents plus beaux les uns que les autres dont une magnifique épée qui fit sa fierté pendant longtemps.
 
À partir de ce moment-là, grâce à l'admiration que Richelieu avait à son égard, il visita plus assidûment la France et finit par devenir vice-légat d'Avignon puis nonce à Paris. Il aspira dès lors à devenir cardinal. Malheureusement, il avait quelques affinités avec l'Espagne ce qui l'empêcha d'arriver à ses fins malgré tout ce que Richelieu fit pour lui. Mais ce dernier voyait en lui une aide précieuse et le fit venir à la Cour où mon oncle se fit rapidement bien voir grâce à son verbe unique, ses riches connaissances et l'habileté au jeu qu'il avait acquise au palais des Colonna. Grâce aux gains qu’il obtint en jouant, il put envoyer de l'argent à ses sœurs, dont ma mère, ainsi qu'à son père. Un jour, la reine qui avait entendu parler de ce fameux Italien, voulut le voir jouer. Ce jour-là, Giulio fit l'un de ses plus beaux jeux, dont il donna le mérite à la souveraine. Cette dernière fut impressionnée par cet homme. Malgré tout, il décida de retourner en Italie pour se mettre au service d’Antonio Barberini qui était le neveu du Pape Urbain VIII, persuadé qu'ainsi il pourrait devenir cardinal plus aisément.
 
Vers 1639 pourtant, il fut naturalisé français et retourna auprès d'un Richelieu vieillissant et qui espérait plus que jamais l'avoir à ses côtés. Devenu Jules Mazarin, il obtint finalement le titre tant désiré de cardinal, grâce à son talent dans la résolution d'une affaire qui tourna à l'avantage de la France. Quand le Cardinal Richelieu décéda, Mazarin lui succéda selon les dernières volontés de l'ancien ministre du Roi Louis le Treizième. Le souverain le fit aussi parrain de son fils Louis Dieudonné, le futur Louis le Quatorzième. Je crois pouvoir affirmer que d'avoir le jeune roi comme filleul joua beaucoup dans sa proximité avec la Couronne. Plus encore après la mort de Louis le Treizième, alors que l'enfant royal n'avait pas tout à fait cinq ans. Il joua un rôle politique important auprès de la Reine Anne d'Autriche lors de sa régence. Il joua aussi un rôle important auprès du jeune souverain; plus certainement que ce à quoi son statut politique ne l'obligeait. Durant la Fronde, sa présence fut capitale et quoique ses origines italiennes aient failli le perdre, comme l'avait d'ailleurs craint ma mère à cette époque, il n'abandonna jamais ses visées.
 
Une fois que Louis le Quatorzième fut majeur, on aurait pu penser que le Cardinal s'effacerait mais ce ne fut pas le cas et jusqu'à son décès, il eut une place importante. De par son habileté et son intelligence, il mena encore des actions méritoires dont la première qui me vient à l'esprit est bien sûr le mariage du roi avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne. Ce ne fut pas facile: il y eut de nombreuses négociations avec l'Espagne, plus ou moins à son avantage, mais jamais il ne s'avoua vaincu. Malgré le temps qui passait, malgré la maladie qui le rongeait peu à peu, il persista jusqu'à ce que l'union aboutisse. Je ne peux, à cause des blessures de mon cœur, être heureuse de ce succès car j'en fus la victime, mais je ne peux pas non plus m'empêcher d'admirer son travail et sa persévérance.
 
Certains ont dit que le jeune Roi n'appréciait pas le Cardinal. Certes -et j'ai pu le voir de mes yeux- le souverain n'aimait guère que mon oncle mette obstacle à ses plans. Mais il a toujours eu beaucoup d'estime pour lui et a toujours été conscient que c'était grâce à lui qu'il avait pu conserver son trône en toute circonstance.

Voilà ce que je peux vous dire sur feu le Cardinal Mazarin. Sa ruse et son entêtement furent, durant son existence, ses meilleurs alliés et il a su devenir un personnage capital du règne du Roi Soleil.
 
Dans votre lettre, vous évoquez l’idée que l’image est devenue une chose prépondérante dans votre monde: je puis vous assurer qu’il en est de même en mon siècle où l’apparence est de loin l’élément le plus important pour beaucoup de personnes. Heureusement, après avoir lu, et même tant ils me sont plaisants, relu vos courriers, je peux vous assurer que vous n’êtes guère de ces gens-là.
 
Mon cher Marc, je prends réellement plaisir à vous écrire et à vous lire, je réitère mes remerciements pour vos compliments, quoique ces derniers me rendent confuse. Je suis certaine que vos roses sont splendides parce c'est avec votre passion que vous les faites naître. Bientôt, ce sont les fleurs de jasmin qui vont s’ouvrir, leur doux parfum envahira l’air et je ferai tout pour vous faire parvenir leur si délicat arôme. N’hésitez surtout pas à me parler de votre temps, je serai heureuse d’apprendre des choses.
 
En espérant avoir encore l'honneur de lire vos écrits, veuillez recevoir les marques de mon respect le plus sincère.
 

Je reste votre éternelle dévouée,
 
Marie Mancini, connétable de Naples



Vénérable et bien estimée Connétable de Naples,
 
J’ai été honoré et troublé à l’idée de vous savoir penchée assidûment sur votre feuille où court votre plume aussi agile que vos pensées. Tant de temps, d’efforts, de mots si bien rédigés, d’où coule un savoir délicieux, tant de belles choses pour moi par cette main auguste, tout cela me comble au-delà du dicible. Je vous en remercie profondément.
 
Vous me demandez de vous parler de mon temps. Le récit que je pourrais vous en faire remplirait votre belle âme de tristesse. Mes contemporains sont perdus dans un monde de plus en plus complexe où les valeurs de simplicité et d’humilité, nécessaires à la paix intérieure, ont été balayées par l’envie, le désir effréné de posséder et de paraître.

En un mot, c’est l’illusion qui l’emporte sur la vérité. En tout, la fausse impression de toute-puissance -être client, citoyen, abonné, chef- prend le pas sur l’acceptation d’une vie toute ordinaire. Le plus grand trésor de la vie se trouve dans l’ordinaire du quotidien. Dans la paix et l'harmonie d'une existence où l'oubli de soi laisse place au miracle de la nature. Mais bon, voilà une vérité disparue de l’esprit de cette masse assoiffée et bêlante.
 
Je vous rassure, il existe encore quelques lieux où l’exigence, l’effort, la satisfaction morale, le respect d’autrui et le goût du savoir demeurent éternellement, souvent dans le cœur de beaux êtres discrets et silencieux.
 
J’aurais pour vous une question dont la réponse m’importe au plus haut point: quel rôle avez-vous joué dans la guerre de succession d’Espagne? Avec le recul, ne pensez-vous pas avoir été manipulée par Marianne de Neubourg?

Bien que n'ayant ni rang, ni noblesse, je me permets respectueusement de baiser cette main qui, dans son exercice épistolaire, travaille mon cœur et mon âme comme la toile d'un peintre.


Votre éternel et dévoué,

Marc


Très cher Marc,


Votre lettre est comme un joyau que je garderai précieusement dans ma main. Je vous remercie infiniment de m'avoir permis de lire des choses aussi délicieuses. Sachez que je suis heureuse si mes lettres vous plaisent: c'est avec mon âme que j'écris, mon cœur guide ma plume comme la musique guide les pas du danseur.

Vous semblez affecté par ce que vous me contez sur votre époque. Je ne veux vous décevoir mais certaines choses que vous énoncez ressemblent à ce que je vois ici. Vous dites que l'illusion a remplacé la vérité et je crains, hélas! de devoir faire les mêmes constatations que vous. Si nous regardons ce qui se passe chaque jour dans les cours européennes, dans les palais, sommes-nous face à la vérité? Non, tout n'est qu'apparence et jeu. Et ce n’est qu’un cas parmi d’autres. Je vis cela d'une façon cruelle à mon arrivée en France. À la Cour, tout n'était que faux-semblant. Chacun jouait un rôle dont le but ultime était d'approcher la royauté le plus possible. Il fallait avoir les plus belles toilettes, les plus hauts personnages dans son entourage mais, au fond, nous n'avions rien.

Il existe des forces, incontrôlables, s'amusant à déjouer les intrigues de cet immense théâtre qu'est la vie. Des forces qui passent outre l'argent, la beauté ou même la chance. Une de ces forces est l'amour. Et il est présent partout, même dans ce monde de superficialité où j'ai vécu et vis encore, régi par une Étiquette immatérielle mais pourtant présente où l'on s’évertue à jouer un rôle qu'on se persuade être le sien. Je pense qu’il en est de même pour votre époque, les mœurs changent mais pas notre vision de la vie. Mais grâce à ces forces auxquelles je crois, certaines personnes savent se libérer de ces liens de l’esprit pour voir au-delà. Je ne peux savoir hélas si je m’exprime clairement mais ces mots vibrent au fond de mon esprit comme un son d’espoir.

J'ai eu cette force qu’est l’amour, je l'ai perdue, je me suis perdue. Aujourd'hui, alors que je suis au crépuscule de ma vie, je me rends compte à quel point je suis passée à côté du principal. Il en est toujours ainsi, c'est quand nous ne voyons plus une chose que nous voulons l'avoir. Mon cher Marc, je suis triste de voir à quel point nos mondes peuvent être semblables, je crains que cet état de fait que vous décrivez avec tant de justesse ne soit dans notre nature profonde et ce, pour l’éternité.

Néanmoins, j'aurai cette conviction, grâce à votre épître, qu'il y a encore de l'espérance, de par l'existence de personnes telles que vous. Je n'aurai pas la prétention de penser que mon âme est aussi élevée que la vôtre, mon existence démontrant à elle seule que ce n'est pas le cas.

C'est avec le plus grand plaisir que je vais tâcher maintenant de satisfaire votre demande.

J'ai effectivement séjourné en Espagne lors de cette période troublée qui marqua la succession au trône. Le roi Charles de Habsbourg, deuxième du nom, mourut sans héritier malgré tous les moyens mis en œuvre pour qu'un enfant naisse. À cause de cette situation, Charles reconnut Philippe, duc d'Anjou, petit-fils de Louis le Quatorzième, comme étant son successeur légitime. Mais cette décision ne plut pas à la reine Marianne de Neubourg ainsi qu'aux autres Habsbourg d'Autriche. En effet, par leurs ancêtres, les Habsbourg considéraient qu'ils avaient autant de mérite, voire plus que les Bourbon, à obtenir le trône. Ce qui bien sûr ne plut pas à la France et déclencha un conflit.

Je me sentais bien en Espagne; comme vous le savez peut-être, ces événements précipitèrent mon départ. Je n'avais aucunement l'intention de nuire aux Bourbon ni aux Habsbourg et il est un fait que j'appréciais la reine Marianne de Neubourg. Était-ce un mal? Il semblerait. Je dois dire que mon fils aîné, Filippo, sut faire preuve d'une plus grande clairvoyance que moi. Il était persuadé qu'il fallait être discret sur les personnes que l'on fréquentait ainsi que sur ses convictions. J'aurais dû faire de même mais je ne suis pas femme à brimer mes sentiments. Si j'ai fait le choix de suivre la reine douairière à Tolède, ce n'était guère dans l'intention de froisser le nouveau souverain ni même la France. Je voulais simplement apporter mon soutien à une amie pour qui j'ai toujours été présente et que je ne comptais pas oublier parce que l'on ne voulait plus d'elle dans un pays. Je savais qu'il était fort difficile de se trouver dans le mauvais camp, je l'ai compris quand je n'étais encore qu'une jeune fille: quand je suis partie de France, quand j'ai dû quitter la Cour, je me suis retrouvée dans une position des plus détestables. Je n’étais plus l'alliée de la royauté, je me suis sentie exclue et c’est ce que la reine Marianne de Neubourg a pu ressentir. C'était oublier, hélas! que chacun de mes gestes était épié: mon séjour à Tolède fut mal perçu. Ma présence en Espagne devint gênante.

Ce n'est pas la seule chose qui me perdit. Je ne saurais vous dire si j'ai été trompée par la reine, je ne le pense guère. Je ne veux pas le penser. J'ai essayé de montrer mon respect envers le nouveau souverain, je me serais mise au service de la jeune reine si cela avait été nécessaire mais on ne voulait plus de moi. Peu à peu, on me limita dans mes déplacements jusqu'au jour où ma présence sur le territoire espagnol devint insupportable. Mon rôle fut celui d'une femme qui préféra servir le cœur et non la politique et cela fut, à de nombreuses reprises, considéré comme un crime.

Certains pensent que j'ai tout fait pour aider les Habsbourg. Je n'ai vraiment pas pensé aussi loin, quoi qu'on ait pu en dire. Mon intérêt aurait été de rester en Espagne où j'avais trouvé une place me permettant de goûter un peu de sérénité, cette sérénité qui m'avait été inconnue pendant si longtemps.
 
Mon cher Marc, votre lettre m'a émue. Elle si belle et si vraie qu'il ne pouvait en être autrement. Il est si rare qu'autant d'émotions transparaissent dans des mots que vous pouvez être assuré à cette heure de toute mon admiration à votre égard.


Je reste votre éternelle dévouée,

Marie Mancini connétable de Naples


Bien estimée Connétable de Naples, ma chère princesse,
 
Ne pensez pas que ce silence était une défection de ma part. Je n’aurais jamais pris congé de vous en couvrant d’un indigne oubli nos beaux échanges. Bien que je répugne à parler de moi, je suis contraint de vous dire que je suis un haut fonctionnaire de mon pays et qu’une mission importante m’a tenu éloigné de France en Extrême-Orient. Sans entrer dans les détails, les accès de communication modernes étaient si surveillés qu’aucun message à caractère privé, fût-il envoyé à une personne de votre rang, n’aurait pu passer la barrière virtuelle des contrôles.
 
Je profite de ce bref passage en France pour prendre connaissance de votre lettre et pour vous répondre.
 
Je vous remercie pour vos compliments. Mais sachez que si ma lettre est un joyau, elle ne saurait trouver plus bel écrin que vos mains si blanches et si belles.
 
Comme je partage votre avis sur ces forces de vie, qui ne sont jamais soumises aux maléfices sociaux, notamment les forces d’amour! Vous avez exprimé ces choses avec une telle justesse et une telle clarté qu’elles ravissent une âme assoiffée de vérité comme la mienne.
 
Combien de gens seraient plus heureux s’ils faisaient cesser la tyrannie sur le monde et sur les autres! Combien ils seraient plus proches de la vie, de ses tendres et joyeuses couleurs! S’ils pouvaient seulement se maintenir hors du champ de bataille du mental, hors des ronces de leurs rancœurs, ils verraient que tout est simple, évident et doux. Notre vie est faite pour recevoir l’amour comme le ventre d’une femme, un enfant. Je ne pense pas qu’il y ait une réalité en dehors de l’amour. Le reste n’est qu’un rajout parfois nécessaire, souvent inutile. La force de l’amour, c’est la force du vent dans le ciel de notre âme. Elle nous emporte, nous revivifie et nous dépose, heureux et confiants dans l’instant.
 
Cette lettre sera la dernière, ma princesse. Je ne remercierai jamais assez l’Histoire de vous avoir fait revenir dans mon siècle. Je vous redis tout l’immense bonheur que j’ai eu dans nos échanges. Et je vous tiens une dernière fois respectueusement et affectueusement dans mes bras pour vous dire que durant des mois, j’ai aimé Marie Mancini d'un amour profond.
 
Que les roses de votre jardin vous rappellent mon souvenir et j’aurai toujours sur mon bureau une rose rouge qui me rappellera le temps partagé.
 
Je reste malgré le temps qui passe et l’espace qui s’évanouit, votre dévoué et admirateur,
 
Marc




Très cher Marc,

Le temps passe mais les écrits ne s'effacent pas. Pour moi, rien ne semble avoir changé depuis le moment où j'ai reçu votre première lettre: mon bureau est toujours illuminé par le soleil, mes livres et autres objets sont toujours les mêmes et toujours posés au même endroit, les bruits que j’entends au-dehors sont identiques. Mais ce n'est qu'une impression car, depuis que mes yeux se sont posés pour la première fois sur votre missive, une chose importante s'est modifiée, a évolué de concert avec vos mots. Cette chose n'est rien d'autre que mon propre esprit.
 
Maintenant c'est la fin. Je ne vous cache pas que vos épîtres vont me manquer: elles étaient d'une telle justesse, d'une telle délicatesse. Je lis et continuerai de lire vos lettres. Elles m'évoquent tant de belles choses. Vos roses, quant à elles, restent gravées pour toujours dans ma mémoire, leur parfum, pour l'éternité, viendra égayer mes sens. La moindre rose éveillera en moi votre souvenir et ce, indéfiniment.

À jamais cette correspondance sera gravée dans mon cœur J'ai le sentiment qu'il en sera de même pour vous. J'aurais aimé qu'elle se poursuive éternellement et quand votre dernière lettre m'est parvenue, mon cœur s'est mis à saigner de chagrin. Mais je pense aussi que vous avez eu raison de prendre cette décision, que c'est la meilleure qui puisse être et j'admire votre courage de l'avoir prise car moi, jamais je ne l'aurais eu. Il le fallait pourtant. Quand j'ai entretenu cette relation avec Louis le Quatorzième, sa fin a été  en même temps la pire et la meilleure chose qui soit arrivée. En effet, si cette histoire s'était épanouie telle une fleur, elle aurait fini, tout comme elle, par faner. C'était une chose inévitable. Notre relation aurait fini par être aux prises avec la corruption, la cruauté et l'envie de la cour. J'aurais fini comme toutes ces femmes perdues et sacrifiées sur l'autel de leurs sentiments, ayant vendu leur âme à la royauté. Aujourd'hui ce n'est guère mon cas; certes, ma vie ne fut pas particulièrement belle, et encore moins dénuée de souffrances, mais au moins elle a été exempte du goût amer que confère le regret. Être éloignée de Louis était la seule issue favorable, cruelle mais idéale, frustrante et épanouissante tout à la fois. Quand j'ai eu compris cela, j'ai pu me protéger d'éventuelles erreurs pouvant m’être fatales par la suite, comme celle de revoir un jour le roi. Je l'ai désiré ardemment pendant un certain temps et j'ai même mis au point divers stratagèmes pour y parvenir mais cela a toujours échoué et c'est une excellente chose. Quand enfin cette rencontre devint possible, comme vous le savez peut être, le temps et ses richesses étaient heureusement passés par là. J'avais compris que je me devais de garder en moi l'histoire nous unissant telle qu'elle s'est faite et terminée. Je ne devais pas y ajouter de nouveaux chapitres au risque de tout perdre. Il fallait, pour le salut de mon âme, que cette relation reste telle qu'elle était mais aussi simplement pour en préserver toute sa beauté.

Il en est de même pour notre correspondance: le temps qui passe aurait fini par l’user peu à peu, lui faisant perdre sa beauté la plus pure. Son arrêt brutal la cristallise dans un état de grâce et de perfection pour l'éternité. Rien ne s'abîmera jamais. Notre lien avec Louis ne s'est jamais abîmé, du moins dans mon cœur et il en sera aussi de même pour notre relation épistolaire. Alors, c'est du fond de mon âme que je vous remercie pour ce choix, dur mais parfait. Vous me sembliez être un homme de courage et de droiture et votre décision me l’a prouvé de la plus belle façon qui soit.

Je ferai sécher ma prochaine rose rouge en votre honneur. Je la mettrai dans une boite accompagnée de toutes vos lettres et je les parfumerai de l’eau de rose la plus délicate qu’il me sera possible de trouver. Je conserverai ce trésor auprès de moi, je le poserai sur mon bureau à côté de ma main. Ainsi, j’aurai pour toujours la possibilité de revivre nos moments en commun.

Maintenant, il est temps que je termine cet écrit. Il m’est difficile de poser la plume tant je sais que ces derniers mots signent une inéluctable fin. Sachez juste que, grâce à vous, j’ai pu ressentir une dernière fois les émois de ma jeunesse. C’est le plus beau cadeau que vous ayez pu me faire, moi qui maintenant ne vois plus l’avenir que comme une flamme s’éteignant doucement.


Je reste pour toujours et en deçà du temps et de la mort, votre très dévouée,

Marie Mancini, connétable de Naples

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