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Lisa et Jennifer
écrit à

Marie Mancini


De votre premier amour


   

Madame,

Nous nous présentons: Jennifer et Lisa. Nous sommes du collège Champagne et nous avons entre treize et quatorze ans. Nous vous écrivons pour vous poser des questions sur votre vie passée. Votre  enfance a été difficile. On a compris que vous étiez mise à l’écart de la famille et cela a dû être dur et c'est après la mort de vos parents que vous vous êtes sentie libre et cela vous a permis de rencontrer Louis XIV. Était-il difficile de quitter Louis XIV? Comment vous sentiez-vous auprès de Louis XIV? Comment se sont passées vos pérégrinations à travers l'Europe?

Connaissez-vous la très chère épistolière madame de Sévigné? Auriez-vous des conseils à nous donner pour écrire une lettre aussi bien que vous?


Très chères Lisa et Jennifer,
 
Votre lettre est fort intéressante. Je vois que vous avez pris connaissance de ma vie et cela me laisse une impression bizarre. Jamais je n'aurais pu imaginer que celle-ci puisse être attrayante. Je vais tâcher maintenant de répondre à vos légitimes interrogations.
 
Mon père pratiquait l'art de l'astrologie, il pouvait passer des heures entières enfermé dans sa tour à consulter les astres. Il faut croire que ceux-ci ne furent pas cléments avec moi car mon père décida très tôt que j'aurais une mauvaise influence sur toutes sortes de choses. Ma mère fut sensible à ces prédictions car de tout temps nos relations furent délicates. Je n'étais pas comme mes sœurs, douces et obéissantes. Je ne voulais guère du destin que ma mère désirait pour moi. À la mort de mon père, cela ne fit qu'empirer; ma mère refusa que j'aille en France auprès du cardinal Mazarin car selon elle, je n'avais pas le comportement qu'il fallait pour honorer la cour. Mais mon oncle insista pour que je vienne et devant sa volonté, ma mère ne put que céder. Cela lui fut particulièrement difficile mais elle ne pouvait guère prendre le risque de compromettre l'avenir de ses autres enfants ainsi que le sien à cause de moi. J'ai entendu dire par la suite qu'elle avait écrit une lettre au Cardinal pour le mettre personnellement en garde contre moi et mes agissements. Je ne sais si cela est vrai car jamais il n'évoqua un tel sujet devant moi.
 
En France, je pensais que l'influence de ma mère irait en s'amenuisant, hélas! ce ne fut pas le cas. Elle fit de sorte que je sois isolée du beau monde et demanda à ce que je sois mise au couvent. Ce furent des temps difficiles, je passais de longues heures dans mes appartements sans aucune distraction, mais je pense que c'est grâce à cela que j'ai découvert le plaisir de la lecture car à défaut de pouvoir faire voyager mon corps, je fis tout pour que mon esprit, lui, puisse aller là où il  le souhaitait. Plus tard ma mère tomba malade ce qui ne l'empêcha pas de vouloir me garder en sa présence. Je tins bon durant toute sa maladie. Je ne veux point que vous pensiez, comme ce fut le cas à la Cour durant cette période, que je me réjouissais de l'agonie de ma mère car, malgré tous mes ressentiments, elle restait pour moi une personne chère; seulement, je ne pouvais pas ignorer que, si elle venait à disparaître, je retrouverais alors une certaine liberté, liberté qu'elle m'avait confisquée depuis trop longtemps déjà.
 
Comme vous le savez, c'est durant ces moments que je fis la connaissance de Louis le Quatorzième, du moins c'est dans ces moments-là que je pus lui parler tout à loisir. Je me rappelle encore de ces moments passés ensemble, dans cette antichambre quand il attendait de pouvoir visiter ma mère. Il s’efforçait de m'être aimable; peu à peu mon intimidation à son égard se dissipa et je pris plaisir à ces entrevues. J'ai encore honte de l'écrire mais effectivement je ne pouvais que souhaiter que la maladie de ma mère se prolongeât dans le but de voir pendant longtemps encore mon cher Louis. Quand cette dernière vint à mourir, je me sentis très seule car toute à mes émotions, je n'avais pas pris conscience qu'une fois ma mère disparue, je serais livrée à moi-même dans un monde que je connaissais fort peu. Mon oncle ne tint pas compte des avertissements de ma mère et voulut dès lors me marier. Je n'avais que faire de cela car en attendant qu’un projet ne se dessine, je pouvais enfin fréquenter la cour et surtout Louis.
 
Malheureusement, les belles choses ne durent pas éternellement comme je voulais le croire dans ma jeunesse. Le Cardinal prit ombrage de ma relation avec Louis car il lui fallait sceller une alliance entre le roi et l'infante d'Espagne pour le bien de la France. Or, Louis ne voulait point se marier avec une autre femme que moi ce qui faillit faire échouer les projets politique en cours. Pour éviter un désastre et parvenir à ses fins, le Cardinal fit tout son possible pour rappeler à Louis ses engagements royaux; quant à moi, il mit tout en œuvre pour me marier au plus vite et son choix se porta sur le prince Lorenzo Colonna. Je ne voulais guère de cette union et Louis ne voulait point me laisser; malheureusement nous n’eûmes pas le choix. Louis était roi et cela explique en grande partie qu'il dut me sacrifier pour épouser l'infante. Brisée par cette décision, je finis par me résigner à épouser le prince Colonna et à quitter la France pour retourner en Italie.
 
Le jour où je dis adieu à Louis fut l'un des pires de ma vie; je pense que pour lui aussi cela fut fort pénible. Nos larmes et nos promesses d'amour ne pouvaient rien changer à notre destin. Aujourd'hui, j'ai compris les enjeux qui étaient ceux de mon roi, j'ai compris qu'il n'avait guère le choix que de faire ce qu'il a fait, mais cela n'enlève rien à la douleur de cette séparation.

Pour répondre à votre deuxième question, je vous dirais simplement que j'étais la plus heureuse auprès de Louis même durant ces moments étranges que furent ceux de la maladie de ma mère, les quelques temps que je passai quotidiennement auprès de Louis étaient d'une douceur unique. Je me rappelle encore avec émotion nos moments passés ensemble quand nous allions à cheval parcourir les prairies, quand nous nous retrouvions en quelque endroit discret du palais pour discuter et nous laisser aller à la rêverie, pendant qu'autour de nous on s'affairait pour nous retrouver. Mais nous n'avions pas forcément besoin d'être face à face pour vivre des instants de complicité et de bonheur: le simple fait de lire ses missives m’apportait une joie immense. Je ne connus plus jamais autant d'émotions.
 
J'ai beaucoup voyagé au cours de ma vie et je compte encore voyager; prochainement d'ailleurs, je dois aller à Venise, un des endroits que je préfère et où j'ai toujours pris du plaisir à me rendre. J'aime me déplacer, découvrir de nouvelles choses et c'est pour cette raison que je peux vous dire que quel que soit le voyage que j'entrepris je n’en ai retenu que de bonnes choses.
 
Oui, je connaissais Madame de Sévigné et je dois dire que Madame de Sévigné me connaissait encore mieux. Elle fit part à quelques reprises dans des écrits de cette escapade que je vécus avec ma sœur Hortense à travers l'Europe. Voilà d'ailleurs une aventure dont je n'ai point encore parlé malgré l'importance qu'elle eut dans mon existence. Je m'étais décidée à fuir mon époux et Hortense m'accompagna pour échapper à ses propres obligations. Ce fut difficile pour moi de quitter mes enfants mais j'avais besoin de retrouver une certaine liberté. Comme je vous l'ai dit, j'aime régulièrement changer de paysages et j'avais fort besoin de vivre de nouvelles découvertes quand cette nuit je décidai de fuir. Comme l'a d'ailleurs souligné Madame de Sévigné, le roi de France fut dans l’embarras à cause de nous. Il ne pouvait nous ignorer d'autant plus que nous lui réclamions l'asile; mais, pour ne pas froisser le prince Colonna qui était un des plus grands seigneurs de Rome, le roi dut refuser notre venue sur le territoire français. Plus tard, je perdis de vue Hortense qui avait trouvé refuge à Londres alors que je continuais quant à moi à découvrir l'Europe et en particulier l’Espagne.
 
Mes chères jeunes filles je me permettrai juste de vous recommander d'écrire avec votre cœur: c'est de cette façon et uniquement celle-ci que vous écrirez les plus beaux textes. Pour moi les mots sont les messagers de l'âme; il faut donc laisser celle-ci s'exprimer pour que s'embellisse l'écriture. C'est sur cette dernière parole que je termine cette épître qui je l'espère saura vous plaire.
 
Je reste votre dévouée,
 
Marie Mancini connétable de Naples

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