Mademoiselle Louise
écrit à

   


Louis XIV




Sous l'éventail...

    Majesté,

Je tremble de vous écrire depuis des mois…

L’instant tant attendu est là, sous ma plume, et déjà les mots qui viennent se coucher sur le papier bouleversent mon cœur et ma respiration est soudain plus courte. Votre connaissance aiguë des gens qui peuplent votre cour est entendue mais j’ignore si mon nom vous est familier. Je voudrais vous effacer de ma mémoire, fuir au loin de Versailles, effacer mes péchés mais… Non, ne plus vivre sous vos yeux serait un châtiment trop terrible et Dieu s’accommodera sûrement de partager mes prières avec vous. Quelle audace de vous écrire… Il y a six mois, pour la première fois, vous avez ouvert la bouche devant moi… Surprise de vous voir si près de l’endroit où je prenais l’air, je lâchais mon éventail et avec la courtoisie et la bonté qui sont les vôtres vous l’avez ramassé pour moi, vous avez plongé votre regard profond dans le mien et murmuré: «Charmante enfant…» Oh, je rougis de ma stupidité, ce n’est rien pour Votre Majesté mais tant pour moi, qui brûle de vous connaître.

Il faut être bien impertinente pour oser vous écrire sur ce ton, il faut avoir vingt ans à peine et du rose sur les joues, empourprées d’un amour coupable pour aller au bout de cette entreprise folle… Je vois toutes ces femmes qui ont vos faveurs à la cour… Vous m’avez remarquée, je le sais! Aussi, faut-il que l’attente d’un geste de votre part soit si douloureuse?

Je suis votre plus fidèle dévouée, Sire, et si vous vous attendrissez ne serait-ce qu’un peu des transports d’une jeune fleur… Je vous en conjure… Répondez-moi!

Mademoiselle Louise


Mademoiselle Louise,

Mon grand asge rend cette déclaration de vostre part pour le moins surprenante!  Et je crains ne pouvoir respondre à vos attentes.  Confiez ces sentiments qui vous habitent à vostre confesseur ou à un prêtre.  Dieu, qui connoit vostre jeunesse, vous pardonnera.

Quant à moy, n’ayant rien à vous pardonner, je vous autorise à m’escrire de nouveau, si vous le désirez et si vous pensez que cela peut vous estre supportable.

Je vous donne le bonjour,

Louis


Majesté,
 
Veuillez tout d'abord pardonner les transports d'une jeune écervelée qui s'est crue permise d'écrire une telle missive et, dominée par ses passions, s'est laissée emporter. Je prefère ne jamais reparler des sentiments qui m'animent plutot que de vous froisser par mes mots ou mon attitude et je vous remercie de la clémence dont vous faites preuve en m'autorisant à vous écrire de nouveau.

Sachez néanmoins que votre grand âge n'entre en rien dans le chaos qui trouble mon coeur; il est souvent des transports que l'on ne s'explique point mais qui s'imposent tout entiers en votre âme et vous laissent là, hagard et pantelant, sans autre recours que l'acceptation.

Il me sera supportable de vous écrire, cela en sera même un bonheur exquis! Je m'en remets à Dieu en ce qui concerne le feu de ma passion, lui seul saura m'aider à en éteindre les flammes! Il a probablement déjà commencé puisqu'on célèbre mes noces dans trois semaines. Etre mariée à un inconnu et, si jeune et novice encore, en aimer un autre -et quel autre! Cela me terrifie! Il faudra bien apprendre.
 
Je me suis sentie si stupide et irrespectueuse en lisant votre réponse que vous pouvez vous assurer, Majesté, de mon entière discrétion à l'avenir si toutefois vous souhaitez en accorder un à un échange épistolaire.
 
Bien à vous,

Mademoiselle Louise



Mademoiselle Louise,

Je vois que vous estes desja de retour sur le bon chemin et je ne m’inquiète point, ni pour vostre passion, ni pour vostre pardon. 

Il me fait grand plaisir d’eschanger avec vous, Mademoiselle et n’hesitez point à m’escrire de nouveau.

Louis

Majesté,
 
Je déplore de ne pas être celle à qui vous écrivez si généreusement. Il est temps pour moi de vous montrer mon vrai visage. Mademoiselle Louise aurait tant aimé fouler du bas de sa robe le sol de marbre d’Italie de la chapelle de Versailles, mais hélas… Ce petit jeu d’imposture, innocent mais stérile, ne peut plus durer. Vous recevrez une lettre de la véritable Louise, celle qui vit dans une époque où le rêve, l’art et la monarchie n’existent plus.

Considérez alors que cette âme jeune et pure qui vous aime tendrement s’efface et disparaît peu à peu…

Bien à vous,
 
Louise


Mademoiselle Louise,

Bien que je n’apprécie point le mensonge, je veux bien vous pardonner après un aveu sincère comme celui que vous m’escrivez.

Je vous donne le bonjour,

Louis