S-J. Vergnette de la Motte
écrit à

   


Louis XIV

     
   

"Rois de France, Vous êtes des dieux"

    Votre Majesté,

C'est bien modestement que je vous envoie aujourd'hui cette lettre en espérant qu'elle saura plaire et toucher le coeur de Votre Auguste personne.

«Est-ce un homme? Mais il est sans faiblesse!
Est-ce un dieu? Mais il est mortel!
Si c'est trop de l'appeler dieu,
C'est trop peu de l'appeler homme.»

Déclamait-on alors tant l'éclat du Soleil illuminait le monde et baignait la France de ses rayons bienfaiteurs. Vous étiez le soleil de France, vous étiez le Phébus de l'Europe et la lumière du Monde.

Depuis mon plus jeune âge, Majesté, depuis que j'ai posé les yeux, chez mes grands-parents, sur la reproduction d'une toile figurant votre Apothéose, depuis ce jour donc je vous aime. Je vous aime de cette amour filial que l'on doit à Dieu et à son Roi.

Dès lors, mon temps libre vous fut consacré et je collectionnais gravures, médailles et bustes à votre effigie; je dévorais biographies et ouvrages vous concernant.

Et puis, je passais mes samedis à Versailles, ce paradis terrestre, fruit de votre volonté et de votre génie. Je me suis enivré jusqu'à la griserie de cette beauté que vous avez léguée aux Français. Et maintenant que j'ai émigré loin de France, les souvenirs de ces escapades versaillaises sont une grande consolation.

J'ose espérer, Sire, que vous ne verrez pas dans cette lettre de la vile flatterie et fausseté. Je ne recherche ni faveur, ni bonté de la part de Votre Majesté. La plus grande faveur qui me fut déjà faite est que vous ayez régné sur la France.

Le Grand Bossuet disait de Votre Majesté:

«Quelque chose de divin s'attache au prince et inspire la crainte aux peuples. Que le roi ne s'oublie pas pour cela même. Je l'ai dit, c'est Dieu qui parle; je l'ai dit: vous êtes des dieux, et vous êtes tous les enfants du Très-Haut.»

Oui, vous étiez un dieu dans ce que vous étiez le reflet de la divinité de Celui qui posa la couronne sur votre auguste front.

Les médiocres vous reprochent de vous être retiré à Versailles, d'avoir figé la Monarchie dans un cérémonial rigide. Mais ils ne comprennent pas. Ils ne comprennent pas que c'est le destin et la place d'un dieu que de vivre en son sanctuaire pour y être adoré.

Maintenant Sire, permettez-moi de vous poser 3 questions:

-Avez-vous été heureux? Je sais que le bonheur a de nos jours à une définition bien différente de ce qu'elle était durant votre Règne. Mais lorsque vous remettrez votre âme au Roi des Rois, aurez-vous eu le sentiment de quitter une vie heureuse et accomplie?

-Vous savez sans doute qu'une révolution athée et républicaine a renversé le trône de France. Or les Orléans (dont vous vous méfiiez jadis à juste titre) ont participé à cette abomination et l'aîné de cette Maison maudite a même été jusqu'à voter la mort du Roi Louis XVI. J'épargnerai à Votre Majesté la longue série de crimes et de trahisons dont cette engeance s'est rendue coupable. Mais voilà où je voulais en venir: les royalistes (déjà fort peu nombreux) sont de nos jours divisés entre «légitimistes», partisans des descendants de votre petit fils Philippe d'Anjou et «orléanistes», partisans de la famille d'Orléans. Les lois fondamentales sont claires: Louis, duc d'Anjou, est l'héritier du trône de France. Mais les Orléans, ne reculant devant aucune ignominie, utilisent le traité d'Utrecht pour dénier aux Bourbons le droit à la couronne. Qu'en pensez-vous Sire? Qui, selon vous, est héritier du trône de France? Et d'ailleurs, pensez-vous votre neveu Orléans coupable des morts (le poison?) qui vous ont frappé si cruellement en emportant Monseigneur le Grand Dauphin, le Duc et la Duchesse de Bourgogne ainsi que leur fils.

-Enfin Sire, et je tremble à l'idée que vous ne preniez cette question pour de l'insolence, pourquoi n'avez-vous pas consacré la France au Sacré Coeur de Jésus comme le Ciel vous le demandait?

J'ose espérer, Sire, que vous daignerez répondre à cette lettre. Soyez assuré de ma reconnaissance, de ma fidélité et de mon amour filial éternel. Et je sais aussi qu'un jour nous nous rencontrerons.

Votre fidèle et dévoué,

S-J. Vergnette de la Motte



Madame de la Motte,

Vostre lettre est tout à fait charmante et vos propos me font le plus grand plaisir. Je vous asseure que je n'y vois aucune flatterie ou fausseté.

Vostre première question est tout à fait intéressante. Je crois avoir mené une vie parfaitement heureuse jusques à ce jour, et ce malgré les nombreux malheurs qui ont touché ma famille ces dernières années. Il faut que cela soit la volonté de Dieu et je m'y soumets comme je dois le faire. Cependant, j'ay le privilège de régner sur le plus grand et glorieux royaume de l'univers et cela suffit à me rendre heureux. Évidemment, malgré mon grand asge, je n'auray sans doute pas assez de tems pour réaliser tout ce que mon cœur et ma raison me dictent mais je sais que Dieu veillera sur mon successeur et sur la France, comme Il a bien voulu le faire depuis des tems immémoriaux.

Je ne peux me prononcer sur le sujet de vostre deuxiesme question. Les événements que vous me descrivez me sont si inconnus que je n'oserois porter quelque jugement que ce soit sur la succession au trosne de France de vostre tems. Dieu fera ce qu'il jugera bon pour le royaume.

Sur le sujet de mon neveu, je ne le crois pas le moins du monde coupable de crime si ignominieux.

Sur vostre dernière question, il m'est aussi difficile d'y respondre. En effet, mon règne n'est point encore terminé...

N'hésitez point, Madame, à me posez d'autres questions si vous en avez,

Louis