David Sarrasin
écrit à

   


Louis XIV

     
   

Nostalgie

    Sire,

Que Votre Majesté daigne recevoir l'hommage tout particulier d'un républicain farouche. À bien considérer ce que je suis, un propos aussi saugrenu ne vous saurait surprendre. Il appert hélas que, sous votre règne, je ne me serais guère élevé au-dessus de la roture dont mes ancêtres probables, petits boutiquiers, journaliers et domestiques constituaient le plus gros des troupes. Dans votre hors-de-tout édénique, je vous prie donc de concevoir quel miracle opéra sur le Tiers-État la Révolution de 1789 qui conclut ce siècle que vous aviez débuté par une somptueuse agonie de la monarchie.

Demeure pourtant une certitude troublante. À bien considérer votre temps, et pour m'être plongé dans force ouvrages qui en précisaient les contours, je ne puis me départir d'une fugace sensation de déjà-vu et d'une lancinante nostalgie pour des temps qui ne sont plus. Un rayon d'automne dorant les bosquets de Versailles, la bouche gourmande d'une marquise, les brumes d'hiver sur Fontainebleau à l'heure de courre le cerf, un vers de Racine et l'immarcescible émerveillement des Plaisirs de l'île Enchantée. Tout un univers révolu de perfection exagérée. Et de cela je vous rends hommage.

Une question me taraude toutefois? Quelque hauteur à laquelle vous vous persuadiez d'être placé, n'avez-vous pas confusément perçu qu'après la perfection ne pouvait venir que la pâle copie? Puis l'immobilisme? La décadence enfin. Que n'y avez-vous remédié?

Bien cordialement.

David Sarrasin



Monsieur Sarrasin,

Je reconnois mon règne par les mots que vous employez pour le descrire. Cependant, vous semblez quelque peu dénigrer la roture. Je vous assure que je ne la dénigre point moi-mesme. Au contraire. Chaque ordre a son role à jouer et sa place dans le royaume.

Et puis vous traitez aussi d'une agonie de la monarchie? Il est arrivé par le passé que le royaume connust des tourmens et mesme des guerres civiles, mais jamais l'ordre qui règne en France, inspiré par Dieu, n'a esté remis en question. Comment la monarchie pourroit-elle agoniser, puisqu'elle est voulue par Dieu? Pourquoi voudroit-on la voir agoniser?

J'ay grande confiance que mes successeurs sauront faire ce qu'il faut pour que la monarchie n'agonise point. J'ay grande confiance que Dieu saura les inspirer et en faire de grands Roys, comme il le fit avec moy. Apres ma mort, qui ne sauroit tarder vu mon grand age, je n'auroy plus aucun controle sur ces choses là. Je sais que les tems seront durs, puisqu'il semble que le nouveau Roy sera un enfant. Mais je ne puis remedier à cela et je ne peux que m'en remettre a Dieu. Je ne sçay point quel genre de Roy sera le prochain Roy, mais je garde confiance. Pourquoi ne pourroit-il point estre encore un plus grand Roy que je le suis? La France est un royaume assez grand, assez puissant pour n'avoir que de grands Roys.

Voilà, Monsieur Sarrasin, les responses à vos questions,

Louis