La marquise de Montespan
écrit à

   


Louis XIV




Lettre de la marquise de Montespan à Louis XIV


    Sire,
 
Cela fait maintenant fort longtems que j'ay quitté une cour dans laquelle je n'avois plus ma place. Je vous escris il est vray rarement, mais à ces heures de ma vie où je me sens si lasse, j'eus l'envie de vous envoyer cette missive. Il me semble que l'heure de ma mort est toute proche. Dois-je craindre le jugement de Dieu? Il est vray que j'ay fait bien des folies dans ma vie, mais puis-je regretter d'avoir ressenti quelques profond sentiment pour Votre Majesté? Non, je ne le puis car et cette période reste pour moi comme la plus éclatante. En souvenirs de tous ces moments là Sire, j'ose espérer que vous me pardonnerez les quelques mals que j'ay pu vous faire.

Comment donc se portent nos chers enfans? Cela fait si longtemps que je ne les ay point vu. Nos petits-enfans grandissent-ils bien comme il faut ? J'ay appris qu'il y a peu de tems, la duchesse de Bourgogne vous a donné un arrière petit-fils, le jeune duc de Bretagne m'a-t-on dit. J'imagine le bonheur qu'a dû ressentir Votre Majesté et luy adresse tous mes compliments. Puisse votre règne durer encore longtems.
 
Françoise-Athénaïs 

Madame, 

Ce Dialogus est décidément chose bien estrange.  Je vous escris de l'an de grace 1715 et il y a bien longtemps que je n'ay point eu de vos nouvelles…

Hélas, Madame, me croiriez-vous si je vous disois que Dieu a jugé bon de m'esprouver dans ma vieillesse et de rappeler à Luy mon fils, Monseigneur, ainsy que le duc et la duchesse de Bourgogne et un de leurs enfans, et mesme le duc de Berry?  Cela vous paraistra sans doute extraordinaire mais cela est.  Le dauphin est maintenant le dernier enfant survivant du duc et de la duchesse de Bourgogne, agé de cinq ans.  Je ne crois point qu'un tel malheur se soit déjà vu.  Mais il s'agit là de la volonté de Dieu qui a sans doute Ses raisons de m'éprouver ainsy qu'Il le fait.  Peut-estre veut-Il m'éviter davantage de souffrances dans la prochaine vie. Mais rassurez-vous, Madame, sur vos enfans.  Ils vont bien et sont toujours de ce monde.   

Je ne crois point, Madame, que vous ayez à craindre le jugement de Dieu. Il saura lire au fond de vostre coeur et ne pourra point vous tenir rigueur de vos actions passées, j'en suis convaincu.  Et n'ay-je point moi-mesme contribué un peu aux sentimens que vous éprouviez pour ma personne?  En ce cas, il faut m'attribuer une partie du blasme et je le prendray avec joie, Madame, pour vous soulager un peu.

Que Dieu vous ait toujours en Sa sainte garde,

Louis


Sire,
 
J' ay estée bien peiné d'apprendre la disparition si brutale pour vous de vos petits-enfans. Cependant, ne pensez point que Dieu puisse estre contre vous et vous punir de la sorte. La maladie peut frapper n'importe quand et n'importe qui, mesme les membres d'une famille aussi illustre que la vostre. Des enfans de la feu Reyne Marie-Thérèse, le ciel ne vous avez laissé que Monseigneur le Dauphin et nous avons nous mesme perdu bien des enfans en bas asge. Si Dieu vous envoie ces épreuves, c'est pour que vous en sortiez plus grand. Vous conservez tousjours un petit dauphin qui, j'en suis persuadée, vous succédera un jour et sera un Roy aussy illustre que Votre Majesté. Je suis bien aise de savoir que nos enfans vont bien, n'est-ce point là un signe que Dieu les protège ? 
 
Quant aux sentiments que j'ay pu éprouver pour vous Sire, je ne pourrai les regretter un jour et nos enfans sont la preuve vivante de l'amour que je vous ay porté jadis.
 
Que Dieu vous garde Sire,
 
Françoise

Adieu, Madame.  Il m’a fait grand plaisir de recevoir de vos nouvelles.

Louis