Mathilde
écrit à

   


Louis XIV




Le Soleil qui me suit, c'est le jeune Louis

   

Majesté,

Je vous souhaite le bonjour et j'espère que vous vous portez bien.

Vous reconnaîtrez, j'en suis certaine, le vers de Bensérade que je cite dans le titre de la présente lettre. J'ai toujours en tête le récit de l'Aurore annonçant la venue du Soleil; c'est si beau et le dernier vers est si juste!

Savait-il, Bensérade, lorsqu'il a écrit ces vers, que la réalité rejoindrait la fiction et que son protagoniste rayonnerait si fort?

S'il y eut le siècle d'Auguste, il y eut aussi (en témoigne l'Histoire) celui de Louis XIV qui protégea les arts, encouragea la science, transforma le commerce et surtout réforma l’État (ce qui en soi n'est pas peu de choses, surtout lorsqu'on connaît les Français…).

Un roi qui guide ainsi tout un siècle vers la lumière se peut-il appeler autrement que Roi Soleil?

Ce surnom, très évocateur, vous a-t-il été souvent donné durant votre règne, ou est-ce la postérité qui l'a retenu? Je me pose cette question parce que je crois bien que mes contemporains, partout sur le globe, vous connaissent davantage en tant que Roi Soleil qu'en tant que Louis XIV.

Cela étant, «Roi Soleil», ça n'est tout de même pas rien comme symbole!

Comment êtes-vous devenu Le Roi Soleil (je précise même la chose en mettant une majuscule au déterminant de Roi Soleil: il n'y en a qu'un)? Quels moyens avez-vous utilisés pour parvenir à imposer votre autorité, à faire plier nombre de récalcitrants sans pour autant tomber dans la violence, l'arbitraire, la dictature? Feu le Cardinal de Mazarin est-il pour quelque chose dans cette image solaire que vous vous êtes construite? Il a dû vous falloir une force et une volonté colossales pour toujours tenir le gouvernail de l’État avec fermeté, d'autant que la tâche vous incomba jeune…

Il existe aujourd'hui des milliers d'ouvrages très sérieux ayant pour sujet votre personne, votre vie, votre règne. Tous, ou presque, évoquent la Fronde, quelques-unes de vos passions ou encore votre coup d'éclat de 1661 lorsque vous avez décidé de régner sans premier ministre. Mais la période se situant entre les temps mouvementés de votre enfance et la disparition de feu votre parrain le Cardinal de Mazarin reste plus obscure.

J'ai pourtant le sentiment que c'est lors de ces quelques années que les éléments de votre lumineux règne s'amorcent, se mettent en place, que le jeune roi se transforme en monarque absolu, en Roi Soleil. Peut-être suis-je dans l'erreur. Ce qui me fait penser cela c'est que c'est pendant cette période, plus méconnue, qu'ont eu lieu les représentations du «Ballet Royal de la Nuit», ballets dans lesquels vous apparûtes pour la première fois incarnant le soleil.

Endosser ce rôle a-t-il été déterminant à ce moment précis pour votre image? Êtes-vous, en quelque sorte, devenu le Roi Soleil en dansant?

Si mes souvenirs de lecture sont bons, vous avez choisi le soleil comme emblème, non parce que vous vous compariez déjà à l'astre des astres, mais pour vous motiver à toujours être le plus digne de votre fonction. Je ne peux qu'admirer pareille décision.

Cela a-t-il parfois été difficile d'être à la hauteur de ce symbole que vous aviez choisi? À quelle période de votre vie d'ailleurs avez-vous choisi cet emblème? après vous être résolu au mariage espagnol, c'est-à-dire après avoir définitivement épousé la Raison d’État?

J'enrage de ne pouvoir inventer une machine à voyager dans le temps afin de venir vous poser toutes les questions qui, malgré toutes mes lectures, restent sans réponses! Votre façon de gouverner a considérablement changé les choses en France: vous êtes un pilier majeur de notre histoire; j'ai dès lors beaucoup, beaucoup d'intérêt, de respect et d'admiration pour vous, et aussi un bon millier de questions…

S'il vous plaît de me parler de vous, et si le temps vous en laisse le loisir, j'aimerais tant que vous me racontiez ce que vous fîtes pendant la période que je décrivais précédemment… Je serais très honorée si vous me disiez quelques mots de votre passage de l'âge tendre à l'âge d'homme.

Quoi qu'il en soit, je tenais à vous féliciter pour votre intelligence et pour votre courage. J'ai vu que certains de vos contemporains et des miens aimaient à vous attribuer un ego quelque peu démesuré. Il me semble pourtant que parvenir à devenir le Roi Soleil ou Louis le Grand, créer l'«État Moderne», faire rayonner la culture de son pays sur le monde suppose, en réalité, beaucoup de sacrifices et d'abnégation de la part de la personne privée.

Oh, j'allais oublier: il y a quelques mois, étant de passage à Paris, je me suis rendue au Val-de-Grâce et, me promenant dans le cloître, j'ai découvert sur une porte un symbole qui m'a étonné. Je sais qu'il est d'usage à votre époque que les lettres de la reine et du roi soient mêlés. Ainsi, sur le sol de la chapelle retrouve-t-on le «A» de feue la reine Anne d'Autriche et le «L» de feu le roi Louis XIII l'un dans l'autre. Or, sur cette porte, si la lettre de feue votre mère la reine Anne est bel et bien gravée dans le bois, c'est avec représentant les deux ailes («L») de Louis XIV, votre lettre donc, qu'elle est enlacée. Est-il courant de faire figurer les initiales non pas du mari et de la femme mais de la mère et du fils? Qui a fait graver cela? Sachant que le Val-de-Grâce a été édifié pour remercier le ciel de votre venue au monde et sachant combien feue la reine votre mère vous a désiré et aimé, dois-je voir dans ce symbole une preuve d'amour maternel et filial ou n'est-ce en rien extraordinaire?

Je vois que j'ai déjà beaucoup écrit, et je me doute que bien des choses plus pressantes requièrent votre attention. Aussi vais-je seulement vous dire, pour terminer, merci. Merci pour tout ce que la postérité vous doit et vous devra vraisemblablement encore longtemps. Et surtout, merci pour moi. J'ai lu vos mémoires rédigées à l'attention de votre fils ou du moins ce qu'il en reste. Vous y parlez de votre métier de roi et, par conséquent, de politique. Sachez que je n'ai jamais aussi bien compris les rouages de l'exercice du pouvoir que depuis cette lecture (et relecture). J'ai encore bien des lacunes, mais vos réflexions m'ont grandement ouvert les yeux et l'esprit; dans le monde dans lequel je vis, je ne saurais trop vous en savoir gré.

Votre humble servante et débitrice,

Mathilde

P. -S. : Après trois cents ans d'histoire, vous êtes un des monarques les plus célèbre au monde (et je n'exagère pas, renseignements pris), vous inspirez un nombre conséquent d'artistes et de scientifiques (que d'ouvrages de fictions ou historiques vous sont consacrés! que d’œuvres de cinéma -petit-fils du théâtre- tentent de capter votre lumière!) et vous avez laissé à vos descendants un patrimoine culturel et artistique si éclatant qu'il fait parfois un peu trop la fierté des français (pensez donc, Versailles est le château le plus visité du monde, chaque année ce sont quelque sept ou huit millions de visiteurs venus des quatre coins de la planète qui défilent dans la galerie des glaces...)!  Trois cents ans dans le futur et le Roi Soleil est toujours, en quelque sorte, vivant. N'est-ce pas là la plus grande gloire?

P. -S. bis: le bosquet de l'Encelade est probablement l'endroit le plus merveilleux du monde.


Madame,

Je suis heureux de trouver icy une longue missive. Et je suis heureux de vous dire que vous avez trouvé vostre «machine à voyager dans le tems». 

Je me porte bien, malgré les fatigues et douleurs dues à mon grand asge. 

J’ay bien reconnu le vers. Je dois avouer que cela ne me sied plus très bien à présent! Ma jeunesse me semble bien loin…

Mon surnom de Roi-Soleil m’a été donné durant mon règne. Il vient principalement du fait que j’ay choisi très tost le soleil comme emblesme. Si la postérité juge que ce surnom me va bien, cela me convient parfaitement. 

Bien que je n'utilisoi le soleil comme emblème que quelques années plus tard, le soleil n’est-il point revenu briller sur le royaume, après la Fronde? Ma majorité n’y a-t-elle point mis fin? N’estois-ce point là le lever du soleil? Je n’ay jamais oublié ces événements, et ils ont laissé une trace en moy, une leçon à ne point oublier. 

Vous me demandez quels moyens j’ay utilisé pour imposer mon autorité? Eh bien, Madame, je vous respondray que j’ay décidé de gouverner par moy-mesme mon royaume et mes affaires. Un Roy ne devroit jamais laisser son autorité dans les mains d’autrui. Je suis reconnaissant au cardinal Mazarin et à la Reyne ma mère d’avoir pris soin de mon royaume durant ma minorité. Mais c’estoit bien à moy à gouverner mes affaires, lorsque je fus en estat de le faire.

Les années dont vous me parlez ont esté pour moy des années de formation à mon mestier de Roy. Si la Fronde m’a appris quelques leçons, il me falloit apprendre encore beaucoup sur le mestier de Roy. Je ne crois donc point, Madame, que vous soyez dans l’erreur.

La danse a esté pour moy une passion et une manière d’affirmer mon autorité, et ce dès le début. 

Le mestier de Roy est le plus beau mestier du monde. Mais il n’est pas toujours facile de l’exercer. Un Roy n’est pas une personne privée, il se doit tout entier à son mestier et à son royaume.

Au sujet du Val-de-Grasce, je puis vous dire que la Reyne m’a mère avoit fait le vœux de rebâtir entièrement l'église et le monastère du Val-de-Grâce si Dieu vouloit bien luy donner un fils. De plus, le Roy mon père n’aimoit point cet endroit. 

Vos louanges, provenant de si loin, me touchent, Madame. N’hésitez point à m’escrire de nouveau; il me fera grand plaisir de vos respondre.

Je vous donne le bonjour,

Louis