Ophélie
écrit à

   


Louis XIV




Au plus grand Roi de France

    Majesté,

Mon Dieu, quel honneur que de pouvoir vous écrire! Je vous envoie ces mots de très loin dans le temps. Il faut traverser les mers, les vents et bien des siècles pour parvenir jusqu’à moi mais en dépit de ce temps bien loin devant vous, votre grandeur, votre gloire et votre magnificence sont toujours intactes, enrobées d’une éternelle aura d’or.

Depuis mon plus jeune âge je suis passionnée par votre parcours et votre règne, et je suis toute tremblante à l’idée de recevoir de votre part peut-être quelques mots…
Chaque année je me rends à Versailles et l’air qui emplit chaque pièce de votre sublime demeure me rassénère, m’apaise et m’enchante. Je me souviens cet été, dans le bosquet de la Reine, devant la fontaine de granit. Il y avait un grand soleil, la musique de Lully s’est mise à retentir de toute part et d’abord doucement, puis de plus en plus vite, l’eau a jailli des pierres et est descendue comme mille rigoles de pluies sur le granit. C’était magique…

C’est à ce moment que j’ai senti au plus fort votre divine présence…

Comment vous portez-vous? Je déplore tant de n’être pas née sous votre siècle, croyez bien que j’aurais été une de vos plus fidèles servantes…

Tendrement,

Ophélie

Madame,

Il me fait grand plaisir de pouvoir traverser tous les obstacles que vous nommez, pour vous faire parvenir cette missive, avec l'aide précieuse de Monsieur Dumontais.  Remerciez-le bien, tout cela estant possible grace à ses bons offices.

Vous m'entretenez de Versailles et me mentionnez le bosquet de la Reyne… je n'ay point l'honneur de le connoistre, sans doute s'agit-il d'un ajout des Roys mes descendants.  Pouvez-vous m'en dire d'avantage?

Je vois que vous y avez contemplé les Eaux, que de beauté et de grandeur, n'est-ce pas?  Et si vous aviez aussi des musiciens pour vous accompagner, je puis bien connoistre que cela estoit magique.

Je me porte bien, Mademoiselle, malgré les maux qui m'assaillent, dûs à mon grand age.  Sans doute que Dieu me laisse ici, sur cette terre, parce qu'il a encore des choses à me faire accomplir en Son nom.  Mais je ne doute point qu'il me rappelera bientost à Luy… Vous savez, j'entameray sous peu ma soixante-dix-huitiesme années…

Vostre passion me touche, Mademoiselle, et me fait grand plaisir.  N'hésitez point à m'escrire de nouveau, si le coeur vous en dit.

Louis

Votre Majesté,
 
Quel plaisir de recevoir une lettre de votre part! Sachez que je remercie grandement monsieur Dumontais pour sa formidable idée!

Le bosquet de la Reine dont je vous ai parlé se nomme en réalité le bosquet des Rocailles. Vous le connaissez, mais ma mauvaise appellation du lieu vous a induit en erreur. C'est celui que vous nommez la salle de bal; il a été créé en 1681-83 mais le dauphin l'a inauguré officiellement en 1685. J'aime cet endroit et il est vrai qu'accompagné de musique, c'est un endroit merveilleux, un lieu de conte de fées si j'ose le dire ainsi.

Du plus loin que je me souvienne j'ai toujours été fascinée par les hommes de pouvoir qui mettent leur destin au service de la gloire de leur pays et de leur peuple. J'avoue avoir beaucoup d'admiration pour les héros antiques tel Achille, une grande passion pour le siècle d'Alexandre et un grand intérêt pour l'un de vos prédécesseurs mais sans exagération, je n'ai jamais été autant été bouleversée que par la splendeur de votre règne. J'étudie les Lettres dans une grande université et il va bientôt falloir que je réalise une sorte de thèse sur un sujet de mon choix. J'ai choisi de vous mettre au centre de cette thèse et d'analyser les différents écrits des auteurs de votre siècle, de Perrault à Fénelon en passant par Racine, Molière, mademoiselle de Scudéry, Bossuet, Corneille, Boileau, Saint-Simon et bien d'autres. Je voudrais analyser le rayonnement de votre façon de gouverner dans les arts, la manière dont les auteurs délivrent un mode de vie à la cour, une apologie, un pamphlet ou bien
comment la censure et les convenances passent sous silence certains éléments... 

Bref comment Votre Majesté influence les hommes de lettres et la littérature en général au XVIIe siècle. Qu'en pensez-vous? Avec la grande documentation que nous avons aujourd'hui et des auteurs contemporains comme Jean-Christian Petitfils qui vous a consacré bon nombre d'ouvrages (un grand admirateur de Votre Majesté) je pense que cela sera particulièrement intéressant!
 
Je vous remercie d'accorder votre temps précieux à une femme de mon époque! J'ai un rêve: pouvoir un jour flâner dans les jardins de Versailles en tenue de princesse; mais cela ne sera jamais possible! Alors je remercie mille fois monsieur Dumontais et Votre Majesté de me permettre de converser avec le plus grand roi de France.
 
Malgré les tracas que vous cause votre grand âge j'espère qu'on prend bien soin de vous et que vos journées sont douces. Comment se passe la vie à Versailles en ce moment?
 
Bien à vous Sire,

Ophélie

Madame Ophélie,

Je crois que vous devez faire erreur. Le bosquet des Rocailles a été créé par Lenostre entre 1678 et 1682. Mais s’il s’agit effectivement du mesme bosquet, sauriez-vous me dire pourquoi il a changé de nom? J’avoue ne pas vouloir connaistre l’avenir, mais cela pique ma curiosité…

Les temps changent, Madame. Je vous avoue que la pensée que les femmes estudient à l’université m’est bien étrange. Mais loin de moy l’idée de juger les mœurs de vostre tems, je vous l’asseure. Par ailleurs, vous piquez encore une fois ma curiosité et je serois ravi de connaistre le résultat de vos recherches. Vous escrivez d’un tems si lointain, n’est-il point naturel de ressentir une certaine curiosité? Je le crois.

Vous me dites aussi avoir un grand intérest pour l’un de mes prédécesseurs. Puis-je vous demander de qui il s’agit? Vous avez un don, Madame, et je me surprends à vous questionner…

Vous me trouvez présentement à Marly, en ce début du mois d’aoust 1715. Et bien que le mestier de Roy soit un travail incessant, je profite bien de cet endroit qui m’est cher.

Au plaisir de vous lire de nouveau.

À Marly, le huitiesme jour d’aoust 1715,

Louis


Votre Majesté,

Chacune de vos missives est un honneur pour moi et je vous remercie encore une fois du temps que vous m'accordez.
Selon mes sources et pour ne pas en dévoiler trop sur l'avenir (cela est proscrit par monsieur Dumontais), le Bosquet des Rocailles a été construit en 1682 et inauguré officiellement par le Dauphin en 1685. En 1707, il est détruit et nommé, après sa reconstruction, Bosquet des Rocailles ou Salle de Bal. Mais je suppose vos sources bien plus fiables que les miennes et il est possible que les documents que nous possédons aujourd'hui contiennent quelques erreurs.

En ce qui concerne mon travail, il n'en est qu'à la phase de recherches mais je pense finalement recentrer mon sujet sur les multiples façons de parler de la Cour de Versailles à travers la littérature. Je travaille en ce moment sur un conte de Madame d'Aulnoy, que vous devez connaître, qui s'intitule «l'Ile de la Félicité» et qui, par l'allégorie qui jalonne tout le conte, fait un éloge merveilleux de Versailles. Ce travail me passionne même si je doute parfois de réussir un projet littéraire si ambitieux. Depuis ma plus tendre enfance, je suis passionnée par l'histoire de votre règne et ne pas parvenir à faire un bon travail sur le sujet m'attristerait, je l'avoue. À ce propos, je pars à Versailles dans quelques semaines, j'espère sentir votre présence d'aussi loin que vous vous trouvez dans le temps...

L'un de vos prédécesseurs qui a également marqué les mémoires, mais sous un aspect moins glorieux, est Napoléon Bonaparte. J'ignore si j'ai le droit de vous conter son parcours, aussi je ne prendrai le risque qu'avec votre permission. J'admire la ténacité de cet homme, moins ses idées cela dit.
Je n'ai pas la prétention d'avoir quelque don que ce soit, et je vous remercie grandement de cette remarque que je prends pour un grand compliment; sachez que la curiosité que je suscite en vous n'est rien comparée à la mienne face à Votre Grandeur. La timidité et la réserve m'obligent à ne pas vous questionner outre mesure même si je brûle de tout connaître de vous. Néanmoins ma curiosité s'éveille à l'évocation de Marly, accepteriez-vous de m'en parler un peu? Ce serait un réel plaisir pour moi.

Je vous souhaite un doux bonjour.

Ophélie


Madame Ophélie,

Je connois bien le bosquet des Rocailles aussi appelé «Salle de bal» et je puis vous asseurer qu'il n'a point esté destruit en 1707. Il existe encore bel et bien aujourd'huy, du moment où je vous escrit, en 1715. Sans doute s'agit-il d'une erreur de vos documents, comme vous le soupçonnez.

J'ay connu en effet Madame d'Aulnoy. Tout ce que je puis vous dire est que cette femme fut tout un personnage! Elle ne fit point qu'en créer!

Il ne faut point douter de vos capacités et je suis bien certain que vous arriverez à produire l'oeuvre que vous désirez. Le travail, Madame Ophélie, finit toujours par nous rendre ce qu'il nous doit. Et si vous estes en plus passionnée par vostre travail, alors rien ne pourra vous empescher de réussir.

Je ne connois point ce Napoléon Bonaparte dont vous me parlez. Il ne s'agit point d'un de mes predecesseur, cela est certain. A-t-il vescu dans un autre tems que le mien? Vous pouvez bien m'en entretenir si vous le souhaitez, mais je ne puis vous garantir une entière comprehension, surtout s'il d'agit d'evenemens s'estant produits après mon règne… Qui j'imagine, se terminera bien un jour!

Vous me questionnez sur Marly. Il me fait grand plaisir de pouvoir vous en entretenir. J'aime Marly qui me passionne autant que Versailles m'a passionné au début. Que voulez-vous sçavoir exactement? Ne vous gesnez point pour me questionner, respondre à vos questions et à celle de vos contemporains, m'est très agréable.

Je vous donne le bonjour,

Louis


Votre Majesté,

Je suppose en effet que les documents que je possède sur le bosquet des rocailles contiennent des erreurs car j'ai beau les relire, il y est inscrit qu'il fut détruit en 1707. Qu'importe, vous rétablissez la cohérence de l'information et je vous en remercie.

Concernant Napoléon Bonaparte, tout ce que je peux vous dire c'est que cet homme est venu bien après vous, dans un contexte bien différent de la monarchie. Son parcours n'est pas vraiment de mon goût mais l'aura qu'il a dégagée durant son "règne" si je puis le dire ainsi m'a toujours fascinée.

Puisque j'ai votre gentille permission, je me risque à vous poser quelques questions: sur Versailles tout d'abord, je souhaiterais connaître l'endroit que vous préférez. Y a-t-il un lieu particulier dans ce vaste domaine que vous affectionnez plus particulièrement? Ensuite, je ne connaîs point Marly: accepteriez-vous de me dire ce qui fait que cet endroit vous plaît tant?

Je vous souhaite de bien douces journées.

Votre entière dévouée,

Ophélie


Madame Ophélie,

Il me fait toujours grand plaisir de recevoir vos lettres. 

Les tems changent, madame. Je crois que cela est une bonne chose que l’on ne sache point ce qui viendra après nous. J’ai grande confiance que mes descendants sauront agir pour le bien du royaume et cela me suffit. Je crois que connoistre le reste, madame, pourroit bien apporter plus de mal que de bien. Je vous remercie donc de vostre respect et de rester vague sur ce sujet.

Vous me posez une excellente question sur Versailles. Et je vous avoue que je suis bien embarrassé d’y respondre! J’ay eu, au fil du tems, plusieurs endroits favoris à Versailles, tous différents. Mais si je devais en choisir un, je vous dirois, sans plus de précision, que les jardins sont l’endroit que je préfère. M’y promener m’est toujours d’un plaisir particulier et je crois bien que cela ne cessera qu’avec ma mort. Mais je ne saurois choisir quelle partie des jardins je préfère. Cela est trop difficile! Il y a tant de beauté, d’ordonnance dans ces jardins!

Marly… Plusieurs raisons font que cet endroit me plaist particulièrement. Son emplacement pratique, d’abord. Non loin de Versailles, je peux me rendre de l’un à l’autre très facilement et rapidement. Mais malgré cette proximité, la vie à Marly est plus douce et n’y vient pas qui veut. Aussy, ses bastiments et jardins, merveilleusement bien exécutés. J’ai aimé travailler à leur édification et je travaille encore et toujours à leur amélioration. Cela me passionne et m’occupe, non point que le mestier de roy ne m’occupe point assez, soyez rassurée. Ce sont là les éléments les plus importants qui rendent les séjours à Marly toujours très agréables.

Et vous, madame, avez-vous un petit coin de paradis terrestre?

Je vous donne le bonjour,

Louis


Votre Majesté,
 
Il est plus raisonnable en effet de vivre avec son temps et de ne point chercher à connaître les évènements plus tôt qu'ils n'arrivent, du moins cela est mon opinion! Aussi, je suis rassurée de votre avis car je craignais que mes vagues informations ne vous froissent. Je ne cherche point à faire de mystère, juste à n'en point trop dévoiler.
 
Mon paradis terrestre? Je ne vais pas être très originale, Sire! Mon petit coin paradisiaque, c'est Versailles. Je m'y sens tellement bien! Je m'y rends une fois par an et j'en reviens d'ailleurs. Vous dire quelle partie je préfère est relativement difficile car comme vous j'affectionne beaucoup d'endroits. Je dirais sans hésiter les jardins et plus particulièrement le bosquet des rocailles dont nous avions discuté. Également, la chapelle au sol de marbre d'Italie: il s'y dégage une atmosphère quasi divine et c'est toujours en cet endroit qu'il me semble sentir votre présence!
 
Je souhaiterais vous poser une question, mais si vous considérez qu'elle est déplacée, excusez-m'en par avance. Lorsque je lis les documents vous concernant dans votre rapport aux femmes, il apparaît que votre pouvoir de séduction était indéniable et vous que n'avez jamais eu aucun mal à charmer vos conquêtes. Mais un obscurité demeure: avez-vous aimé? Le métier de roi fait que vous êtes le point de mire de tous, l'objet de respect et parfois même d'adulation. Mais vous-même avez-vous aimé? Vous êtes-vous senti dépassé par la passion, par la puissance de l'amour?
 
J'attends impatiemment de vos nouvelles et vous souhaite en parfaite santé.
 
Votre entière dévouée,

Ophélie


Madame Ophélie,

Lorsque l’on est Roy, l’on souhaite faire des choses durables, qui resteront dans les mesmoires pour les siècles à venir. L’on peut le faire avec des actions mais aussi avec des bastiments. J’ay mis beaucoup de tems et de passion dans Versailles et ses jardins pour en faire un endroit grand et magnifique mais aussi unique par sa splendeur. De savoir que cela est demeuré me touche et me rassure. 

Je ne juge point vostre question desplacée. Lorsque j’ay accepté l’offre de Monsieur Dumontais, de respondre aux questions de ses contemporains, j’ay accepté de recevoir tout genre de question, mesme de celles que je ne tolèrerois point de mon entourage et que d’ailleurs, l’on n’oseroit point me poser. Et vous venez de si loin pour me la poser, je peux bien prendre sur moy et y respondre.

J’ay aimé, oui, je puis le dire. Je ne sais point cependant si l’amour d’un Roy est le mesme que ressentent les autres, mais je me plais à le penser. Le controsle de soy a toujours esté de la plus grande importance pour moy. Je crois bien pouvoir dire que j’y ai très bien réussi mon mestier. Mais je ne crois point pouvoir en dire autant pour la passion et l’amour. Oui, vous avez raison, je me suis parfois senti despassé par elles et j’ay mis beaucoup de tems à apprendre. Mais je ne regrette rien, ne croyez point cela. Je crois que Dieu saura me pardonner cette passion, cette faiblesse envers l’amour… Ne me suis-je point bien repenti? 

Nostre correspondance me charme, Madame Ophélie. J’y ressens vostre passion, celle de la jeunesse. Me trompé-je?

Je vous donne le bonjour,

Louis


Votre Majesté,
 
Je suis toujours aussi heureuse de recevoir vos missives, encore plus aujourd'hui parce que c'est le jour de mon anniversaire.

Vous ne vous trompez point, la naïveté de mes vingt-trois ans doit ressortir quelque peu dans mes lettres... J'essaie toutefois de contrôler au mieux ma façon de vous écrire, ce n'est pas toujours évident car l'aura dont vous bénéficiez dans la société où je vis est si importante, si magistralement fabuleuse, que j'ai sans cesse la crainte de vous manquer de respect.

Je ne m'explique pas cette «passion», ce vif intérêt que j'ai pour vous et votre règne depuis toute petite... Mais c'est toujours un plaisir extrême que d'apprendre encore de vous, votre regard sur le monde, et le riche patrimoine que vous avez laissé.

Sachant bien à quel point vous avez toujours tenu au contrôle de votre personne, je vous remercie infiniment de n'avoir point jugé ma question déplacée et d'y avoir répondu si gentiment. Parfois, en posant mon regard sur ma société triste et platement banale, je me plais à rêver de ce qu'aurait pu être ma vie dans votre siècle... Aurais-je pu seulement vous approcher?

J'espère que ma lettre vous trouve en bonne forme,

Votre entière dévouée,

Ophélie


Madame Ophélie,

Laissez-moy d’abord vous souhaiter un très joyeux anniversaire. Et soyez rassurée, vous ne m’avez manqué de respect en aucune occasion et je vois par vos propos que mesme si cela estoit, cela ne seroit point vostre intention. Il faudroit alors le mettre sur le grand nombre d’années qui nous séparent. 

Plusieurs de vos contemporains m’escrivent que leur société est «triste», comme vous le faites vous-mesme. N’avez-vous point d’espoir, dans ce siècle qui est le vostre? 

Je vous donne le bonjour,

Louis