Sicep
écrit à

   


Louis XIV

     
   

À propos du testament et de l'absolutisme

    Votre Majesté,

Quelques questions excitent mon esprit, lorsque j'étudie l'histoire de votre long et riche règne.

- La première ne vous intéressera peut-être qu'à moitié. Je ne sais si à l'heure où je vous parle votre royal testament est parachevé, mais j'aimerais tout de même vous questionner à ce sujet. Sans entrer dans les détails, nous pouvons nous douter que ce testament contient (ou contiendra) des indications quant à la légitimation (ou non) de certaines de vos progénitures, c'est à dire des informations fort importantes sur les personnes aptes à vous succéder, dans le souci du maintien de votre noble et royale lignée. Cependant, ne croyez-vous pas qu'il existe un risque qu'après votre mort, ce testament ne soit utilisé pour nourrir des querelles de succession? Avez-vous pensé à la possibilité que ce testament puisse être légalement cassé pour satisfaire l'intérêt d'un parti, par exemple celui du Duc Philippe II d'Orléans? Cela vous inquiète-t-il?

- En second lieu, une question plus générale. Les gens du futur que nous sommes ont appris que votre règne constitua l'apogée de la monarchie absolue en France, ce qui est d'ailleurs un fait quasi-unique dans l'Europe de votre époque. Vous n'êtes pas sans savoir que votre régime, via un centralisme administratif très poussé, un réseau fiscal de plus en plus resserré, l'essor d'une nouvelle catégorie de «serviteurs» royaux (officiers et intendants), mais aussi à travers les guerres perpétuelles, votre image de Roi-Soleil installé à Versailles, palais royal rayonnant (pour ne citer que ces quelques caractéristiques de votre règne) a constitué un exemple historiquement éclatant de ce que nous appelons la monarchie absolue, où le roi détient seul sa souveraineté, en tant que lieutenant de Dieu sur Terre. Cependant, ne croyez-vous pas qu'en ne cessant de renforcer le pouvoir royal -c'est à dire, votre pouvoir- à force d'exclusion de toute opposition (qu'elle soit issue d'une noblesse que vous avez réussi à rallier à votre cause, de jansénistes réprimés, sans parler de la suppression pure et dure de l'Édit de Nantes en vue de détruire l'Église Prétendue Réformée), bref, à force d'absolutisme, vous avez fragilisé à long terme le royaume de France en cultivant les germes d'une révolution?

Vos guerres à répétition alourdissent de plus en plus l'impôt et fragilisent la structure sociale de votre royaume. L'essor d'une classe nouvelle de financiers rapidement anoblis crée des tensions au sein d'une noblesse tiraillée entre robe et épée, entre vision traditionnelle et moderniste, tiraillements qui ne font que la décrédibiliser de jour en jour aux yeux du peuple roturier. Les officiers et intendants, dont le nombre explose, sont certes bien efficaces pour récolter l'impôt et faire régner la justice et la police royale, mais ne risquent-ils pas un jour de devenir un contre-pouvoir dangereux pour la royauté absolue?

«Plus l'absolutisme se renforce, plus il s'affaiblit», a dit un historien de mon époque. Phrase qui résume assez bien mon propos!

Pouvez-vous me dire votre sentiment à ce sujet?

Je remercie Votre Majesté du temps qu'elle consacre à l'écoute de mes doléances,

Un humble serviteur de votre royaume.



Monsieur,

Avant de respondre à vostre première question sur mon testament, laissez-moy apporter quelques précisions au sujet de la succession au throne. La perte de plusieurs membres de ma famille dans les dernières années m'obligea à prendre des mesures qui asseureraient un successeur au royaume, advenant le cas où l'hécatombe qui a frappé ma famille se poursuivroit. J'ay donc desiré avoir quelques assurances sur ce point et l'an dernier, en 1714, j'ay declaré, par le moyen d'un édit, deux de mes fils legitimés, le duc du Maine et le comte de Toulouse, aptes à la succession au throne de France. Ceux-ci viendroient bien entendu en dernier recours, seulement si, Dieu nous garde d'une telle chose, les autres successeurs potentiels nous quitteroient tous prématurément. Je les fis aussi princes du sang. Je me dois de vous mentionner que cela ne fait pas partie de mon testament et bel et bien esté promulgué sous forme d'édit et de déclaration.

Mon testament ne fait qu'organiser la régence qui s'annonce et nommer certaines personnes auprès du futur Roy, personnes que je juge qui doivent estre près de luy dans certaines fonctions précises.

Je ne m'attends point à ce que mon testament soit respecté. On n'a qu'à penser à ce qu'il advint de celuy du Roy mon père. Je ne me berce point d'illusion: une fois le Roy mort, l'on fait bien ce que l'on veut de son testament. Je vous avoue l'avoir redigé dans le seul but d'acheter mon repos. L'on m'a si souvent tourmenté à ce sujet! Du moins maintenant me laisse-t-on en repos. Cela m'inquiète-t-il? Une partie de moi s'inquiète de ce qui adviendra lorsque je n'y seray plus. Mais je ne suis point éternel et j'ay grande confiance que le futur Roy ainsi que ceux qui l'entoureront pendant sa minorité, sauront faire ce qu'il faut pour la gloire et la grandeur du royaume et du Roy.

Le préambule de vostre deuxiesme question demande aussi quelques précisions. La révocation de l'Edit de Nantes n'avoit point pour but la destruction de la RPR. La plupart de ses adeptes avoient desja esté convertie et il ne s'agissoit ici que de régulariser une situation: l'Edit de Nantes estoit devenu inutile. Cela dit, je considère que sa révocation fut sans aucun doute l'un des gestes, sinon LE geste le plus important que je posay. Et que dire des jansénistes, ces fomenteurs de troubles. La noblesse, quant à elle, se devoit de servir le royaume comme elle le fait aujourd'huy. Servir le royaume est aussi servir le Roy et non se rebeller contre son autorité, comme ce fut le cas dans mon enfance avec les événements de la Fronde.

Cultiver les germes d'une révolution dites-vous? En laissant les jansénistes, les adeptes de la RPR, les nobles rebelles et j'en passe, fomenter des troubles dans le royaume, cela auroit esté cultiver les germes d'une révolution. L'unité rassemble, l'ordre règne. La destruction du pouvoir du Roy mène à la révolution. Voyez l'exemple non si lointain de l'Angleterre.

Je ne nie pas la situation financière actuelle du royaume, plus difficile, suite à la dernière guerre. Mais cela n'est que passager et je travaille, aujourd'huy comme toujours, sans relasche au bien-estre de mes sujets. Les tensions entre les deux noblesses, d'espée et de robe, ne datent pas d'hier. Mais cela nuit-il réellement au royaume? Je ne le croy pas. Vous me parlez de la crédibilité de la noblesse. Il ne s'agit point ici de crédibilité. La noblesse est et cela est un estat de fait. Et finalement, en ce qui concerne les intendants, je ne crains point qu'ils deviennent un contre-pouvoir. Ils doivent tout au Roy et leur création, comme leur abolition, despend du Roy. Ils peuvent estre facilement remplacés si le besoin se fait sentir.

Vos questions sont fort intéressantes et j'ay eu grand plaisir à leur donner responses. Si vous en avez d'autres, n'hésitez point à me les faire parvenir.

Louis