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Amentia
écrit à

Lolita


Humbert Humbert et Clare Quilty


    Salut Lo,

J'ai quelques questions à te poser. Si elle te gênent, je ne te force pas à y répondre, hein!

D'abord, est-ce que tu pardonnes à Humbert Humbert d'avoir été trop possessif et de ne t'avoir laissé quasiment aucune liberté? Au départ, à l'hôtel Enchanted Hunter, vous faites l'amour -d'après ce que j'ai compris car le roman qu'a écrit Humbert sur toi ne regorge pas de détails là-dessus. Qu'est-ce qui t'avait attirée vers lui? Est-ce que tu pardonnes à Clare Quilty d'avoir voulu te faire faire «certaines choses»? Que pensais-tu de ta mère avant sa mort? Est-ce que tu es heureuse avec Dick?

Deux films (adaptés du roman de Humbert) ont été tournés sur toi. Sue Lyon, qui joue ton rôle dans le premier film, est tout simplement magnifique.

Au revoir et merci d'avance!


Amentia,

C'est formid' d'apprendre qu'une magnifique femme (de quel âge ?) ait été choisie pour jouer mon rôle! Ce qui m'embête un peu, c'est de savoir comment on m'a présentée au cinéma; je suis à moitié flattée, à moitié craintive... Dans les faits, je n'étais, à treize ans, ni particulièrement propre, ni particulièrement coquette; Humbert m'achetait bien toutes sortes de vêtements, mais ce n'était pas ce qui m'enthousiasmait le plus.

J'ai les cheveux châtains, les yeux gris, quelques tâches de rousseur. Pour être franche, j'ai aujourd'hui les traits meurtris, les mains labourées de grosses veines et, bien qu'adolescente, j'avais le teint plutôt hâlé, je suis désormais assez pâlote. L'épilation n'est pas non plus mon activité favorite. J'imagine que Sue Lyon était plus jolie que moi!

Aussi bizarre que ça puisse paraître, je crois qu'Humbert n'était pas tellement attiré par ma beauté, mais plutôt par ma vulgarité. Et si j'étais vulgaire, c'était surtout parce que ma mère ne voulait pas que je le sois. Humbert voyait en moi une espèce de petit démon. C'est pour ça qu'il m'appelait sa «nymphette», à ce que j'en ai compris.       

J'aurais bien voulu faire du théâtre, ou même du cinéma. Ç'aurait sans doute été possible: 'paraît que je ressemble à Marlène Diétrich!

Si j'ai pardonné à Clare et Humbert? Je sais pas trop. Je suis pas sûre de comprendre le sens du mot «pardonner». Pas que je sois idiote, mais pour moi, ça ne veut pas dire grand-chose, le «pardon». Comme j'ai dit à un autre, Humbert, il m'a laissé beaucoup d'argent, alors disons que ça le rachète. C'est vrai qu'il a été dégueu' avec moi, mais je crois pas qu'il s'en soit jamais rendu compte. La preuve, c'est que la dernière fois qu'on s'est vus, il m'a demandé de partir avec lui. Pour ce qui est de Clare: il est ce qu'il est! De quoi devrais-je le pardonner? Je l'aimais et il ne m'aimait pas. C'est pas de sa faute! En gros, Humbert a brisé ma vie, et Clare a brisé mon cœur.

Ce que je pensais de ma mère avant sa mort? Je la haïssais! C'était une pimbêche, snob, ridicule, chiante, égoïste...  Elle s'est occupé d'Humbert beaucoup plus que de moi! Je ne sentais pas qu'elle avait beaucoup d'amour pour moi. Je sentais bien, au contraire, que j'étais de trop; qu'elle voulait se débarrasser de moi de toutes les façons possible, pour rester seule avec Humbert. C'est pour ça qu'elle m'a expédiée en camp de vacances!

Mais quand elle est morte, j'en ai voulu à tout le monde : elle, moi, Humbert... J'ai même pensé que c'était Humbert qui l'avait tuée. Encore aujourd'hui, je me pose la question de savoir s'il n'y était pas pour quelque chose! J'aurais voulu de ma mère qu'elle m'aime un peu plus, qu'elle me comprenne... Mais elle était froide, autoritaire et guindée!

Maintenant, pour ce qui est de l'épisode entre Humbert et moi à l'hôtel «Enchanted hunters», il y a certaines choses qu'il faut que tu comprennes: primo, je voyais bien qu'il était attiré par moi, qu'il me désirait. Il trouvait toutes sortes d'occasions pour me bécoter, il m'appelait sa «chérrrie»... Je lui ai même dit, lorsqu'il tentait de faire le fin finaud: «Le mot que tu cherches est inceste » T'aurais dû voir sa tête! Moi, j'étais orpheline de père (et de mère, mais ça, je ne le savais pas encore), je me retrouvais seule avec lui dans une chambre d'hôtel et je constatais son désir... J'avais pas tellement l'impression que j'allais pouvoir l'éviter! Comme j'avais déjà fait des bêtises avec Charlie au camp de vacances, je me suis dit que si je prenais le contrôle de la situation, ce serait moins terrible. De plus, j'aurais peut-être une occasion de gagner un peu de pouvoir sur ma propre vie si... Enfin, bref! Le hic, c'est que ça ne s'est pas du tout passé comme je l'avais prévu. Premièrement, un homme n'est pas bâti comme un adolescent, alors tu comprendras que ça a été très douloureux. J'ai voulu renoncer, mais j'ai eu peur qu'en reculant, je n'aggrave mon cas. Humbert, lui m'a laissé faire ce que je voulais... Jusqu'à ce qu'il ne puisse plus le supporter! Le reste, je préfère ne pas en parler. Simplement spécifier que suite à cet épisode, j'avais de la difficulté à me tenir assise: je pense bien qu'il avait déchiré quelque chose en moi.

Par la suite, j'ai pensé que c'était là le seul moyen de marchander un tant soit peu de liberté: la permission de faire du théâtre; d'aller faire du patin avec des amies; d'aller au cinéma... Mais il était assez radin et l'argent qu'il me donnait en échange de mes services, il me le volait par la suite! Il n'y avait rien qui pouvait persuader Humbert de me laisser tranquille: même si j'étais malade, épuisée, amorphe, vidée, il me prenait lorsqu'il en avait envie. J'ai bien pensé le dénoncer, mais aurais-je été beaucoup plus heureuse en famille d'accueil? J'crois pas!

Enfin, bref, pour finir sur une note plus positive: oui, je suis heureuse avec Dick. C'est un ange! Bientôt, nous allons déménager en Alaska et pouvoir être enfin bien!

Amitiés,

Dolly
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