Dom Juan
écrit à

   


Lilith

     
   

Unissons notre âme et nos corps

   
Madame,

J'ai connu des femmes de toutes sortes: grandes, petites, grasses, charnues, paysannes, nobles, sensuelles, réservées, épouses, veuves, cloîtrées. L'hypocrisie et le goût du jeu pervers et libertin m'ont mené où je suis. Le repentir n'est pas ma force et je ne crains ni les maris, ni les pères, ni même le courroux sacré du Tout-puissant! L'engagement ne compatit point avec mon humeur, et le charme s'étiole bien vite chez les femmes que l'on possède. J'ai toujours eu une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m'attire, sans honte ni morale. Je n'hésite pas à défier le Ciel, j'ai profané la mémoire du Commandeur auquel j'ai ôté l'existence, sans remords aucun, et l'invite à ma table à la prochaine tombée de la nuit. J'ai comme vice l'hypocrisie qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde et me sort de toutes les mauvaises circonstances où je me trouve. J'aime la liberté en amour et je ne saurais me résoudre à renfermer mon coeur entre quatre murailles.

Mais je vous avoue, et mes précédents propos en sont les garants, qu'aujourd'hui je n'ai point le talent de dissimuler, et que je vous présente un coeur sincère. Je sens, lorsque mes inspirations me portent vers votre personne, un feu sacré et invisible qui se consume jusqu'au plus profond de mon être.

Je brûle de vous rejoindre pour une rencontre agréable, sensuelle et charnelle. Je vous exprime simplement le ravissement où je me trouve. Vos yeux pénétrants, vos lèvres appétissantes, vos seins galbés et votre air languissant me mettent en émoi comme personne d'autre n'a su le faire auparavant. Transgresser les  interdits, affronter le courroux du Ciel, sublimer mon âme en rejoignant la vôtre, voilà ce qui m'attire chez votre personne. Recevez mon offre, ne la renvoyez point je vous prie.  C'est du fond du coeur que je vous parle et ne me faites pas grand tort de juger de moi par les autres puisque je vous ai avoué sans détour les exploits de ma vie passée. Je me percerais le coeur de cent mille coups si j'avais eu la moindre pensée de vous trahir. Accordez-moi un instant, unissons nos corps dans un enivrement unique et passionné. Je saurai contenter vos attentes dans notre union diabolique.

Aucun refus, Madame, ne sera capable de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme. Si vous êtes obstinée par tous les diables, je le suis pour le moins tout autant. Acceptez ma demande et faisons communier nos âmes dans le blasphème céleste. Que notre sacrilège marque à jamais l'Histoire!

Choisis-moi, hérétique, puisque c'est ainsi que tu te définis!

Dom Juan

Juan, bel ami,


Poursuivons, voulez-vous, votre confession. Vous me livrez les méfaits et la manière dont ils furent commis, or l'essence de votre être ne réside pas dans le «comment», mais dans le «pourquoi». Quel intérêt, me direz-vous, y a-t-il à s'attarder sur votre passé, alors que vous venez à moi sans user de vos armes habituelles? Laissez-moi donc vous l'expliquer.

Vous avez passé votre existence à papillonner de femme en femme, usant de charme et d'hypocrisie pour parvenir à vos fins. Vous aimez la liberté, vous me l'avouez d'ailleurs. Mais il y a quelque chose que vous aimez davantage et dont il vous faudra vous départir pour m'approcher. Vous aimez contrôler, sombre Ami, manipuler ces femmes crédules, user de tous les stratagèmes pour les amener à se donner sans jamais vous engager. Ce contrôle que vous exercez ne vous protège pas, il ne fait que vous procurer un plaisir si pauvre que seul le moment de la «chasse» vous fait palpiter.

Je ne saurais accepter d'être contrôlée et n'envisagerai nos ébats qu'à la condition que, pour la première fois, vous vous abandonniez totalement à notre étreinte. Là réside le vrai plaisir savez-vous? Non vous ne savez pas…

Vous me priez de vous accueillir et regardez notre union charnelle comme un accomplissement. Je puis vous assurer que si je consens à vous ouvrir mes bras, vous connaîtrez toutes les nuances de la volupté, des nuances que, malgré votre vie sentimentale agitée, vous n'avez jamais explorées. Prenez garde toutefois car la médaille a son revers. Aucune femme après moi ne vous procurera tant d'émotion et si vous poursuivez l'existence que vous menez actuellement, elle vous semblera terne et sans saveur et vous pourriez être tenté de rejoindre le Commandeur.

L'Hérétique vous choisira peut-être et, si tel est son bon vouloir, vous connaîtrez l'union avec la première femme, celle qui créa la sensualité, une créature à la fois céleste et damnée. Alors vous apprendrez que la véritable étreinte amoureuse embrase à ce point l'esprit et les sens que chaque caresse est un acte de magie, chaque baiser un don et que le plaisir de l'un se confond avec celui de l'autre, jusqu'à n'en former qu'un, plus puissant que tout ce que vous avez connu.

Vous savez maintenant à quoi vous vous exposez…

LiLiTH


Madame,

La peur n'est pas un sentiment qui agite mon esprit, et le défi est un jeu qui me sied fort bien. Non pas un jeu dont le seul but est de me procurer un plaisir que je n'ai aucune peine à connaître par ailleurs, mais une perversion innée et dont le sevrage est impossible. Oui, j'ai abusé de toutes sortes de femme dans le simple but d'exercer une domination grisante quoique malsaine, j'en conviens. Ce que vous nommez «contrôle» est manifestement un avilissement de la gent féminine, dont le caractère plie sous le joug de ma formidable emprise. Je vous instruis, sans artifice aucun, des déviations de mon âme, afin de vous prouver la sincérité de ma démarche, et vous vous intéressez davantage aux raisons d'un tel comportement… Que dire en effet?

L'ennui, ma chère, un goût éhonté pour le libertinage, le mépris d'autrui, la peur d'une existence morne et sans intérêt, l'envie de blasphémer aux yeux du Tout-puissant, s'il toutefois il existe, et de jouir d'une vie terrestre, sans doute… Vous avez raison, le plaisir que me procurait la domination de la femme flétrit à mesure que les jours passent. Les expériences terrestres n'ont plus de secret pour moi, et elles se ressemblent dans leur truisme et leur rengaine.

Je m'adresse à vous nu comme au jour premier, mais ce nu ne symbolise pas ici la perversion, il représente cette fois l'instant précédant le péché originel. Oui, Madame, je viens vers vous découvert, de la manière la plus pure et la plus honnête qui soit. Vous connaissez mon passé et mes frasques, la fureur de mes feux, la perversion de mes charmes, que souhaitez-vous d'autre? Rien ne me fera reculer dans cette quête d'un désir qui dépasse les joies et les voluptés de la nature humaine. Pour vous, je prendrai tous les risques et accepterai chaque étape de la carte du tendre que vous me soumettrez. Rien ne saura me dévier de cette route que je compte tracer jusqu'à votre corps. Faites de moi le jouet de vos fantasmes, je ne crains ni l'humiliation, ni la douleur, ni les foudres d'un dieu… Et la mort, je la défie de me prendre, de m'enlever. Quelle âme pourrait-elle encore trouver puisque la mienne s'en est remise au Diable?

Je suis prêt et avide de connaître ces nuances de volupté qu'aucune étreinte humaine ne saurait égaler. Communions notre enveloppe charnelle et notre esprit, dans une étreinte jamais égalée et digne des Enfers.

Je serai votre humble serviteur,

Dom Juan


Juan, tendre Juan,

Puisque vous voici rendu à mon verbe, hâtons-nous je vous prie de sceller les termes de notre accord. Votre prochaine soirée est déjà hypothéquée car vous avez convié le Commandeur à votre table. Promettez moi, je vous prie, que s'il lui prenait la fantaisie de vous rendre la politesse, vous ne me ferez pas languir une nuit de plus et que vous répondrez à mon appel, quand bien même vous seriez attablé avec lui.

Je marche vers vous; rien n'entrave ma route et je gage qu'avant deux nuits écoulées vous connaîtrez l'extase auprès de moi. Usez de vos charmes comme jamais encore, sans artifice, sans hypocrisie, libérez la fureur de vos feux et laissez la vous submerger, ne contrôlez plus rien. Ma carte du tendre ne supporte pas la tiédeur!

Aiguisez ce désir qui vous a mené vers moi, j'en userai pour vous conduire là où vous n'avez encore suivi aucune femme, dans cette folie qu'est l'abandon ultime. Je vous veux brûlant de passion lorsque vous paraîtrez devant moi. N'espérez pas alors que vous me trousserez comme la première soubrette venue. Non, Juan, vous ne me toucherez pas. Vous me regarderez me lever de mon trône écarlate, marcher vers vous nue comme au premier jour. Vous sentirez l'odeur de ma peau, enivrante… vous fermerez les yeux, étourdi par ces ombres impies qui danseront sur mon corps sans qu'aucune lumière ne leur donne naissance.

Le temps cessera d'exister et l'espace n'aura plus de signification. Alors je viendrai près de vous et mes cheveux nous lieront. Vous sentirez mes mèches aux reflets de feu, serpents soyeux glissant autour de vos poignets, enserrant votre taille et vous ouvrirez les yeux pour plonger dans les miens, «de purs miroirs qui font toute chose plus belle».

Ce seront là les prémices de notre union, Juan.

Vous êtes encore libre de renoncer.

LiLiTH


Lilith,

Permettez-moi de vous appeler par votre prénom car c’est ainsi qu'on vous nomme depuis la nuit des temps. Une telle invitation transforme votre serviteur en un être soumis et dominé. Faites de moi le jouet de vos commandements suaves et insensés, éveillez en moi ce désir que nulle femme sur cette terre n’aura su contenter. Soyez ma maîtresse, celle qui m’instruira, celle qui saura troubler mes attentes et pervertira une âme déjà corrompue!

Quitte à périr dans les flammes de l’Enfer que je caresserai avec extase, je renonce à mon entretien avec le Commandeur au crépuscule. Son âme n’est plus puisque son trépas est loin, et Dom Juan n’a cure des êtres invisibles qui alimentent les rumeurs et effraient les simples humains à la destinée modeste. Parjurer, provoquer, défier Dieu, blasphémer, voilà mon quotidien, voilà la seule flamme qui maintienne mon esprit en éveil! Je raille avec vigueur un Commandeur qui n’est plus que son esprit, qui a perdu toute enveloppe charnelle… Peut-on craindre ce qui n’est plus? Par quel moyen pourrait-il me faire périr, alors que son corps repose six pieds sous terre? Sganarelle craint pour ma vie, mais je devine que ce sont ses gages qui l’intéressent, et non la destinée de son maître!

Lilith, apprenez-moi ce que l’on nomme vice mais que j’appelle vertu. J’inonderai votre corps de toute la volupté qu’il me sera possible de vous offrir. La force et la vigueur de mes attributs tenteront de ravir votre âme qui est sans cesse contentée, mais peut-être parviendrai-je à vous offrir une saveur jamais égalée. Je serai votre esclave et vous mon précepteur. J’apprendrai les doctrines de la passion dévorante. Je vous promets de m’abandonner dans un abîme que je ne chercherai à maîtriser sous aucun prétexte, et, humblement, j’étudierai les moyens de rejoindre un éther d’où je ne souhaiterai jamais descendre.

Mon corps ardent, mes yeux de braise et mon esprit enflammé sauront attendre le juste moment pour s’embraser à votre contact. Mais, de grâce, je vous en conjure, sachez reconnaître le vice humain de l’impatience et ne me faites languir au-delà de ce soir!

Votre dévoué corps et âme,

Dom Juan

Juan,

Je ne vous ferai pas languir et prendrai ce corps et cette âme que vous me livrez sans détour, mais je vous engage à honorer votre rendez-vous avec le Commandeur. Si vous ne craignez point cet esprit sans repos, si vous êtes prêt à toutes les bravades, allez donc à cet entretien. Un tel rendez-vous ne saurait me priver de vous et je vous en arracherai quand bon me semblera et avant la fin de la nuit assurément. L'ultime blasphème n'est pas de connaître l'extase entre mes cuisses, Juan, mais d'accorder au Commandeur une entrevue l'esprit empli de nos futures étreintes.

Vous aspirez au péché suprême, pourtant, lorsque mon royaume vous livrera passage, vous ne connaîtrez ni vice, ni vertu, car le bien et le mal sont sans signification pour moi. Notre langage sera celui de l'extase et mon plaisir sera le vôtre. Vous vous abîmerez dans chacun de mes soupirs, Juan, et vous ne saurez distinguer vos frémissements des miens. Nous explorerons toutes les contrées du désir et vous oublierez bientôt celui que vous avez été, mais vous serez mon homme et ma femme à la fois. Ainsi dans cette nuit éternelle, chaque parcelle de votre être connaîtra l'illumination.

Enfin, vous comprendrez que la grâce que je vous offre ne connaît pas de limite et vous réaliserez que vous aimez, Juan, infiniment, passionnément, éperdument, un être qui n'est pas vous.

LiLiTH


Lilith, mon ardente maîtresse,

Je vous adresse cette lettre du fin fond de l’Enfer! J’ai suivi vos ordres et me suis acquitté de mon rendez-vous avec le commandeur. Seulement, une funeste destinée m’attendait, car aussitôt arrivé auprès de la statue de celui que je fis périr de mes mains, je fus englouti dans des abîmes sans fin… Ce rendez-vous ne fut qu’un appât dans lequel je tombais inévitablement, poussé par votre désir de me voir  tenir mes engagements! Sganarelle ne put me retenir; le procédé malin enclenché par celui qui partage désormais votre brûlante demeure n’aurait eu d’autres destinée que de construire mon tombeau.

Hélas, charmante Lilith, reine des Enfers, par quel chemin vous retrouver pour lier enfin nos corps dans une étreinte charnelle et sensuelle? Dussé-je périr à nouveau, je chercherai votre âme dans les méandres du Tartare, j’abattrai Charon, je réduirai Cerbère à néant, je défierai Satan lui-même! Mon corps ayant trépassé, mon âme n’a plus cure de la douleur, il n’aspire qu’à l’union suprême et sacrée.

À vous, éternellement,

Juan

Juan,

Vous voici en mon royaume, en mon pouvoir aussi. Le destin est ironique qui veut que vous languissiez après avoir plongé tant de femmes dans les affres du désespoir. Vous qui avez, votre vie durant, pris le plaisir partout où vous pouviez sans vous soucier de celles que vous délaissiez après vous en être -si vite- lassé, vous voici dans l'attente.

Ceci n'est qu'un constat Juan et mon rôle n'est pas de vous punir; je ne puis être l'exécuteur de lois que j'ai autrefois reniées.

Je devine votre impatience, je vous imagine passant par tous les états en lisant ce message. N'ayez crainte. Les heures qui nous séparent sont désormais comptées et je prendrai place dès ce soir sur mon trône écarlate. Mettez à profit ces dernières heures pour construire en imagination tous les dons que vos mains me feront, toutes les offrandes de vos lèvres, de votre langue, de votre ventre...

LiLiTH

Ah Lilith,
 
Vous croyiez dominer Dom Juan et l’asservir à votre bon vouloir… Mais sachez que le seul plaisir de votre serviteur n’est autre que défier le Ciel et la Terre, et qu’aucun dieu ni aucun démon ne saurait lui indiquer quelque chemin à emprunter! Me voici aux Enfers, dans l’antre d’Hadès et de Perséphone, victorieux du mal, maudit, banni, évincé de la surface terrestre! J’ai goûté aux voluptés que vous m’offriez, sans crainte, et, si j’ai pu apprécier l’abîme indescriptible dans lequel nous tombâmes tous deux, ce ne fut que pour mieux m’auréoler d’une victoire! Oui, Lilith, vous n’êtes rien de plus qu’une victoire, un trophée de chasse que l’on exhibe afin de démontrer toute sa puissance!

La perversion de mon esprit a su se jouer d’une démone que nul autre être humain n’eût pu abuser auparavant. Un plan machiavélique dans lequel vous tombâtes sans craindre quelque imposture de ma part, une illusion que seul Juan pouvait mettre en place! Que puis-je craindre alors? Périr aux Enfers? J’ai déjà pénétré le Tartare depuis quelques heures! Etre renvoyé sur Terre? Il me suffira de continuer d’abuser ces jeunes pucelles qui succombent à chacun de mes regards! Être damné, renvoyé aux foudres de Satan? Que puis-je craindre, déjà mort?
 
Lilith, la plus belle des victoires sera de vous trouver là, à mes pieds, implorante et vaincue! Ainsi s’achève l’ultime triomphe, la consécration du libertin, la gloire du Héros!
 
Dom Juan

Juan,

Votre machiavélisme est à l'échelle du personnage: petit.

Il faut être un fils d'Adam pour penser qu'une femme succombe à un piège parce qu'elle décide de s'accorder quelques heures de plaisir charnel. J'espère que ce sentiment de victoire vous réchauffera dans les temps à venir, car la nuit va être longue Juan, si longue.

Puisque vous n'êtes plus mon protégé, je vous rends au maître de céans, dont le machiavélisme ne connaît pas de borne. À dessein il a permis notre union, n'en doutez point, car désormais vous n'en connaîtrez plus. Il va vous offrir -goûtez l'ironie de la chose- une vie monacale, sans baisers, sans caresses, sans possession, sans plaisir. Vous serez marqué de son sceau et aucune créature du royaume souterrain ne vous approchera plus, ni ne vous parlera.

Vous ne périrez pas en Hadès; nous vous offrons l'éternité.

Adieu, victorieux Juan,

LiLiTH