Robert d'Artois
écrit à

   


Lilith

     
   

Lettre de Robert d'Artois à Lilith

    Lilith,

Je n'ai guère de connaissance sur les divinités païennes mais au fur et à mesure que mon heure approche, je me sens aller vers vous.

Votre existence n'est pas mentionnée dans la Bible, mais qu'importe, diantre! J'ai prêté moultes fois serment sur les Saintes Ecritures alors que je me savais sciemment dans l'erreur. D'ailleurs, pourquoi la Bible nous dicterait-elle notre chemin à tous? Ce cher Dueze, aujourd'hui Jean XXII, ne croit pas en l'Enfer, comme j'aimerai le croire.

Car voyez-vous, Madame, je me suis renseigné, je me suis renseigné via Dialogus sur votre histoire et il apparait que nous avons eu le même sort, avec plus ou moins de réussite. Comme vous, toute ma vie j'ai combattu pour ma liberté, ma liberté de recouvrer mon héritage aux mains de ma tante Mahaut. Pour ce faire, j'ai fait pendre Enguerrand de Marigny, j'ai assassiné Marguerite de Bourgogne et j'ai créé un roi, Phillipe VI de France.

Je n'ai jamais suivi les lignes que me dictait mon destin. J'ai renversé le cours des choses, pour ma liberté et mon désir,j'ai provoqué une guerre entre la France et l'Angleterre, un guerre dont j'apprend aujourd'hui, à quelques secondes de ma mort, qu'elle durera cent ans.

Oui, à votre image, j'ai choisi alors que je n'avais pas le choix. Pour ce faire, pour atteindre mon objectif, je n'ai jamais su savourer le moment présent, préférant toujours me concentrer sur la suite des choses.

Mais je ne suis pas immortel, moi. Je suis un géant! En tournoi ou dans la mélée tous me fuient, mais Robert d'Artois n'est qu'un homme. Et cela fait trois jours que, toujours au nom de ma liberté, je combats cette flèche qui a tranpercé ma poitrine, trois jours que je hurle que sous peu je remonterai sur mon destrier! Trois jours que j'essaie de faire un choix impossible, un choix de vivre, de combattre, d'aller en finir avec cette maudite ville de Vannes et de recouvrer enfin ma terre.

Maintenant je n'en ai plus la force: je me sens délirer, des mots sans sens sortent de ma bouche, j'ai senti que l'extrême-onction m'était accordée. J'aimerais suivre votre exemple, mais où est ma liberté, où ai-je failli?

Robert D'Artois

Robert,

J'ai observé, de loin, ton histoire avec Mahaut et on peut dire que, dès l'origine, un observateur averti y percevait le ferment dont on fait les grands drames.

Bientôt, nous pourrons en parler, face à face, dans ce royaume qui, aux dires de Jean XXII, n'héberge pas les démons et je vais te faire une révélation, cher Robert: ce qui t'amènera en ce royaume est moins le nombre de fautes que tu aurais commises que la conscience que tu as d'en avoir commis.

Tu fais le parallèle entre ton histoire et la mienne, mais la différence essentielle réside dans le fait que je n'ai pas passé mon existence à essayer de virer Adam de l'Eden, même si j'avais autant de légitimité que
lui à y séjourner.

Tu aimerais savoir quelles ont été tes erreurs? Ta première erreur, celle qui par un diabolique enchaînement entraînera toutes les autres, c'est d'avoir négligé la puissance de Mahaut. Tu es un guerrier, habitué au
combat, un homme qui sait se faire obéir et voilà que tu dois affronter une femme, une pauvre créature qui n'entend rien aux affaires d'hommes. C'est cette première opinion qui t'a perdu, parce qu'elle t'a amené à penser comme quelqu'un qui n'aura qu'à livrer une attaque. Si, dès le premier instant, tu avais pu considérer Mahaut comme un adversaire, en faisant abstraction de la femme, tu aurais raisonné en stratège.

C'est ainsi que se jouent les destins, Robert, sur un simple élément qui conditionne une série d'événements, lesquels retentissent sur des dizaines, des centaines, des milliers d'existences. C'est ainsi que les miens et moi jouons parfois sur la toile des destins de l'humanité.

À bientôt,

LiLiTH


NON !


Avec tout le respect que je dois à une divinité comme vous, jamais je ne supporterai qu’on m’accuse d’avoir négligé la puissance de Mahaut, et ce pour plusieurs raisons.Tout petit déjà, j’étais averti du machiavélisme de cette chienne, quand, alors que j’étais enfant, elle profita de la mort de mon père (qui précéda celle de mon grand père) pour prendre le contrôle de l’Artois, effaçait toutes les preuves montrant que l’Artois, mon comté, ma terre, mon sang, ma vie -je peux l'affirmer maintenant- me revenait.

Non je ne l’ai jamais sous-estimée. Mieux, je l’ai toujours considérée comme la seule personne apte à rivaliser avec moi. Je t’ai dit que j’avais envoyé une reine outre-tombe, mais elle c’est un roi qu’elle a envoyé au paradis. Et puis Mahaut, une faible femme? Balivernes! Mahaut s’était fait construire une armure pour pourfendre dans la mêlée au même rang que les mâles, elle m’était de taille équivalente et une puissance incontestable se détachait de cette chienne. De plus elle m’égalait au moins en intrigue.

Combien amère m’a été sa mort, pour avoir lutté avec elle! J’ai senti un vide lorsque je l’ai fait assassiner par une de ses servante, ma putain de l’époque, avant de faire assassiner cette sotte ensuite.

Combien de  fois ai-je désiré sa mort, ai-je souhaité que sa poitrine tombe en charogne, que la lèpre lui dévore la bouche, que sa peau la brûle jusqu’à ce que la douleur la rende folle, que son visage se fasse manger par les vers et j’en passe…

Mais si j’ai sous-estimé quelque chose, c’est bien sa diable d’engeance, sa chienne de lignée…

Tu me dis que j’irai en enfer en fonction de la conscience que j’ai d’avoir commis des fautes. Et j’assume les crimes que j’ai commis, j’ai tué, violé, pillé, assassiné, même fait usage de faux. D’ailleurs n’est-ce pas -ironie du sort- que ce qui causa ma perte fut l’usage de faux comparé à la horde de péchés qui me poursuivent -sans toutefois me hanter le moins du monde!

Tu me dis que tu as essayé de chasser Adam de l’Eden, serais-tu donc notre mère Ève?
 
Robert d’Artois, ancien Comte de Richmond et de Beaumont le Roger, ancien châtelain de Couche et ancien pair de France


Mon petit Comte,

Tout d'abord, et si tu veux que nos échanges présentent quelque intérêt pour ton cheminement vers l'après-vie, je te demanderai d'être attentif à ce que j'écris. Avant de revenir sur ton parcours, je te redis que je n'ai pas tenté de chasser Adam de l'Eden, alors que j'avais autant que lui le droit d'y séjourner et en cela nos parcours diffèrent radicalement. Je ne suis pas Ève, je suis celle qui l'a précédée, plus puissante, maîtresse de son destin.

Quoi que tu en penses, je persiste dans mon opinion que tu as négligé la puissance de Mahaut. Tu la savais calculatrice, capable de tout, dangereuse, certes. Mais pour défendre tes droits, tu t'es tourné vers une assemblée d'hommes, de semblables à toi, alors même que la coutume de l'Artois te desservait. Ton époque accordait plus de légitimité aux hommes, mais ce n'était pas une règle. Quel bouillonnant jeune homme tu étais! Mahaut est comme ces joueurs d'échecs qui sourient alors que rien sur l'échiquier ne semble les destiner à la victoire, mais leur esprit a déjà joué cinq coups... Je vois dans ta réponse une première vérité: tu as sous estimé la lignée de Mahaut. Cette lignée fait partie des pièces de son jeu, naturellement.

Si tu veux faire face à la vérité, rejoue cette partie, en esprit et pour toi seul Robert. Reprends-la dès l'origine en imaginant que tu ne t'autoriseras aucune action qui n'ait été pensée et située dans un enchaînement de mouvements stratégiques. Gomme tes impulsions, ta rage, les actes qui t'ont été dictés par la colère. Mais je t'avertis, ce n'est pas un conseil bienveillant que je te donne là, car tu concevras des regrets et des remords et tu les apporteras avec toi lorsque nous nous rencontrerons. Cela nous donnera matière à converser, sois-en certain.

LiLiTH

Lilith,

Apprends d'abord que Robert d'Artois n'est pas homme à regretter ses actes. Ma défaite, je ne la dois qu'à la malchance. La malchance de ne pas avoir vu l'erreur de la date des «faux» que j'ai fabriqués, la malchance de la mort prématurée de Charles le quatrième, la malchance dans l'accès à la régence puis au trône de Philippe le cinquième et non de mon beau-père Charles, la malchance d'avoir été trahi par le roi que j'ai fait, la malchance d'avoir reçu cette flèche dans le corps.

Je ris quand tu dis que j'ai sous-estimé Mahaut, tu ne connais pas bien notre monde pour une déesse. Pour aller recouvrer mon comté emprisonné par sa chienne de race, j'ai déclenché une guerre entre la France et l'Angleterre, j'ai influé auprès des plus grands, et peu importe leur sexe, car les rois ont donné plus de légitimité à Mahaut qu'à moi.

Jeune homme?

Depuis mon berceau jusqu'à ce jour j'ai cherché à reprendre mon comté, si c'est une erreur, c'est l'erreur d'une vie, non l'erreur d'un jeune homme…

Je n'ai pas sous-estimé la lignée de Mahaut, ce ne sont que des sots à qui leur chien leur en remontrerait dans n'importe quel jeu requérant de la cervelle, mais le roi n'était pas avec eux, il était contre moi. Tu me diras mon erreur était que le roi fût contre moi, ce roi je l'ai fait. Mon cousin Philippe était un sot et j'ai gouverné pour lui au tout début. Après il m'a trahi pour complaire au duc de Bourbon, où était mon erreur? Peut-être n'ai-je pas vu que Philippe était une putain avant d'être un roi.
 
Mon agonie n'est que douleur, pas besoin de penser à ça pour ressentir la haine de n'avoir pas pu recouvrer mon comté.

Je t'ai comparée à Ève, l'Artois n'était pas l'Eden. Tu avais autant de droits qu'Adam d'y demeurer, j'avais plus de droits que Mahaut de l'administrer.

Robert d'Artois

Robert,

Bien je pense avoir assez de matière pour répondre à ta toute première question qui était de savoir quelle erreur tu as commise.

Vois-tu, j'ai transmis mon étincelle à une multitude, dont certains conquérants. Ils ont été si brillants, Robert, si magistralement pervers dans leur stratégie! Chaque erreur les a rendus plus forts, parce qu'ils ont eu le courage de dire «Je me suis trompé en faisant telle chose, voilà ce que j'aurai du faire et voici comment je vais corriger mon erreur».

Comme toi ils clamaient la légitimité de leur cause, comme toi ils étaient prêts à tout y sacrifier, mais leur esprit savait se dépouiller de la rage qui les habitait pour analyser les situations et en tirer une leçon profitable. Jamais ils n'auraient attribué un échec à la malchance, parce que ce n'est pas ainsi qu'on construit les victoires.

LiLiTH


Lilith,

Je n'ai plus la force de discutailler, je me sens partir! Nous continuerons cette discussion en enfer, pour peu que le diable veuille bien de moi. Ainsi s'achève notre échange dialogusien.

Robert d'Artois, Comte de Beaumont de Roger, Châtelain de Conche, ancien pair de France, Comte de Richmond et surtout, légitime Comte d'Artois…


Je ne te dis pas adieu, mais à très bientôt pour poursuivre cette discussion, entre autres choses...

LiLiTH