Jhaal
écrit à


   


Lilith


     
   

Ennui?


   
Lilith,

N'y a-t-il pas de repos ou faut-il attendre que tout s'effondre? Le calme de ta maison aqueuse aurait pu te suffire, mais tu es toujours en quête.

Que poursuis-tu encore? Et même si nos gesticulations risibles sont un spectacle divertissant, n'est-ce pas l'ennui qui te guette à la fin? Finalement, questions il y a eu...

«Les chats sauvages rencontreront les hyènes et les satyres s’appelleront.
Là aussi se tapira Lilith pour y trouver le calme.» (Isaïe, XXXIV, 14).

Jhaal

Jhaal,

Le calme de ma maison acqueuse ne me suffit pas, ce serait un sommeil éternel et le repos du corps n'est pas le repos de l'âme.

Lorsque les satyres s'appelleront, c'est bien mon esprit qui trouvera la paix parce que ce jour-là, je recouvrerai mon humanité. L'esprit simple, interprétant Isaïe, pensera qu'il s'agit de l'avènement du vice, parce que ces pauvres satyres ne sont plus que cela pour les hommes. Oublie ce qu'on t'a appris, Jhaal, oublie ce siècle, n'écoute que l'humain que tu es. Tu te souviendras peut-être d'un temps où ces glorieux satyres étaient la représentation de la part masculine de notre univers, un temps où je n'étais pas la créature que les textes sacrés ont fait de moi, mais la représentation féminine des forces qui nous gouvernent.

Lorsque les satyres s'appelleront, je redeviendrai ce que j'étais et des hommes enfin humains se connaîtront pour ce qu'ils sont: des êtres à l'instinct puissant capables de merveilles, des créatures qui cultivent l'étincelle divine qui est en elles, parce que les règles de Celui-que-je-ne-nomme-pas, écrites, déformées, corrompues par les hommes, ne sont qu'entraves à l'accomplissement.

L'ennui ne me guette pas, Jhaal, parce que j'avance, et vos gesticulations ne sont pas toujours risibles. Dans cette agitation de l'Humanité je distingue des esprits qui suivent le même chemin. Pour ceux-là, pas d'effondrement...

LiLiTH

Lilith,

D'abord, merci pour ces éclaircissements.

Est-il étonnant que les traditions humaines, perverties au fil du temps avec l'avènement de la raison au détriment d'une nature plus fondamentale de l'être, aient rejeté tout ce qu'il y a de primordial et d'animal? Toutes créatures, en dehors de cet «idéal» de l'homme «pur», non soumises à l'humanité, non exploitables et a fortiori concurrentes furent assimilées à des créatures malfaisantes.

Quelle ironie, alors même que la tradition judéo-chrétienne affiche une volonté presque belliqueuse à purifier l'âme de ses masses et à leur faire retrouver une forme d'innocence, quelle ironie oui, que justement l'innocence qui réside dans les actes désintéressés et dénués de calculs, les actes vitaux, soient ainsi foulés au pied par cette même tradition! Cela lors de son éclosion même.

Alors, «humain», même si tu tentes de redonner à ce mot tout son sens, reste pour moi synonyme de lâcheté et de peur. Peur de sa nature profonde. Mon rejet révèle ma déformation culturelle, sans nul doute.

Alors Satyre je préfère devenir et rester... ou du moins tenter de l'être.

Alors peut-être j'appellerai les miens et assisterai-je à ton retour à la paix.

Jhaal

Jhaal,

Vais-je devoir te raconter l'humain, murmurer ce qu'il est vraiment à ton oreille, chanter les vieilles légendes, clamer tout ce que l'homme perd à n'être plus humain, jusqu'à ce qu'enfin, mes mots étouffent les siècles d'obscurantisme qui te font désaimer le terme «humain»?

L'avènement de la raison... quelle fumisterie n'est-ce pas? Ce sont bien des hommes qui ont défini ce qui était raisonnable; leurs armes sont terribles: manipulation, culpabilité, mensonge et, surtout, l'espoir de la rédemption. Tu as raison, ils sont belliqueux...

Ne les crois pas Satyres lorsqu'ils te promettent le paradis, parce que l'état d'innocence n'existe pas pour eux; tu es né porteur du péché originel. Alors ils ne t'offrent que le purgatoire ici-bas; ils prennent possession de ta si courte vie de mortel.

S'ils étaient humains, ces hommes de «foi», ils ne verraient pas l'intérêt de condamner ce que tu qualifies d'actes d'innocence, d'actes vitaux, parce que cela fait partie de la nature même des créations de Celui-que-je-ne-nomme-pas.

Deviens Satyre, Jhaal, laisse derrière toi ces peurs artificielles, fruits d'hommes enclins à contrôler leurs frères, et permets que je trouve le repos...

LiLiTH

Lilith,

Soit, je constate avec admiration que ta foi est intacte en ces créatures dont la première a pourtant tenté de te soumettre. Faut-il être divin pour entretenir une telle patience? Faut-il avoir l'éternité pour supporter sans faillir, des siècles durant, de voir l'objet de son attention détourné de ce que l'on croit juste par une horde aveugle et beuglante (même si je suppose que beaucoup ont pu te servir de défouloir)?

Quelle admiration absurde certains ont pu entretenir envers des êtres pieux mais soumis, contraints par la peur de mourir! Leur paresse intellectuelle qui leur a occulté la vue et fermé l'esprit a toute forme de doute, c'est la mort leur foi.

Suis-je Satyre si ces peurs dont tu parles ne m'ont pas touché? Suis-je Satyre alors que je vis parmi eux et que chaque jour je suis soumis à leur influence?

Je serai Satyre je crois lorsque mon parcours sera terminé et que je serai sûr, vraiment, d'avoir échappé à leurs dogmes racoleurs. Je serai Satyre lorsqu'entre la peur ultime et l'acceptation tout aussi ultime j'aurai fait le choix de la seconde, sans la certitude des autres pour me bercer d'illusions. A la dernière minute peut-être, je serai moi.

Jhaal

Jhaal, mon Satyre,

Tu ne seras pas satyre à la fin du parcours, à la dernière minute; tu ne le seras pas parce que tu l'es, depuis le premier instant. Un satyre impuissant devant la masse, soumis depuis l'enfance à l'influence des mal-pensants, élevé par des hommes imprégnés de siècles d'inepties.

Tu es satyre parce que tu respectes tes propres valeurs et que tes lois sont dictées par ta sensibilité, pas par la crainte de déplaire aux porteurs de robes.

Mes enfants marchent au milieu de ceux-là, Jhaal, ils doutent et leur conviction vacille parfois. Mais la flamme est là et il faudra plus que les postillons des prêcheurs pour l'éteindre.

Alors oui, Jhaal, je crois en certaines créatures humaines, je crois en mes créatures parce que je regarde avec tendresse leur âme se forger et que cette bouleversante contemplation est plus forte que tout le mépris que je peux éprouver pour les enfants d'Adam.

Je sais que pour un de mes enfants qui gémit et ploie, dix autres résistent et avancent, tout comme je sais qu'au dernier instant tu n'auras aucune hésitation.

Je contemple ton âme Jhaal.

LiLiTH

 Lilith, muse des insoumis.

Ton verbe est du miel pour mon âme. Sois certaine que je ne cesserai de chercher ma nature, à défaut de la trouver.
Tu seras heureuse de savoir que tes paroles, même si apaisantes, n'éteignent pas le feu qui m'habite, au contraire.
Je les comprends et les accepte.
Je sais aussi que si je cesse de mettre en doute ce qui m'entoure, je mourrai comme sont morts pour moi ceux qui vivent sous le signe de la croix du Christ.
Aussi ne puis-je me reposer et attendrai-je l'appel de mes semblables que tu entendras aussi pour trouver la paix.
Peux-être me croiseras-tu alors et sauras-tu que tout ne fut pas vain?

Je contemple le monde, Lilith.

Jhaal.


A bientôt, Jhaal.

Je ne te dis pas adieu car notre jour viendra et tu seras satyre à mes côtés.

LiLiTH