Trop tôt?
       

       
         
         

OR

      Cher Krishnamurti,

Il n'y pas si longtemps je suis tombé sur un de vos bouquins. Et depuis lors, je me demande toujours pourquoi on ne vous enseigne pas à l'école? Vous qui vous êtes toujours battu pour apporter la Connaissance, on vous ferme la porte: aux écoles en premier lieu ainsi qu'à tous ces endroits où les gens ont besoin d'entendre ce que vous avez à leur dire, dans les biblios vous êtes rangé au rang «ésotérisme»... Malheureusement on ne parle que de vous dans des sphères bien précises et on vous cite à peine à la Fac de philo. Souvenez-vous aussi de la tristesse qui était la vôtre à l'aube de votre mort. Ne pensez-vous pas que vous étiez en «avance sur votre temps?» Personne n'aime entendre la Vérité en face. Et aujourd'hui, c'est encore plus vrai.

OR

 

       
         

Jidhu Krishnamurti

      J'ai attiré l'attention sur la nécessité de se défaire de l'emprise despotique de la connaissance et des structures d'enseignement... dont «l'école» fait certainement partie en tant que dispensatrice de mots, de concepts et de systèmes. Est-ce vraiment une surprise, par conséquent, que l'école ne m'invite pas? Si vous avez observé la portée de ce que je tente de montrer, vous avez réalisé que cela est un danger pour les autorités, spirituelles ou autres.

Je pourrais également accepter votre proposition disant que j'étais en avance sur votre temps car il m'est arrivé de le penser. Mais aujourd'hui, je dirais plutôt que celui qui se libère du connu est toujours en avance sur celui qui a peur de l'inconnu, quelle que soit l'époque où vivent l'un et l'autre. Si tristesse il y a eu, elle n'était pas le fait du manque de reconnaissance de ma parole dans les milieux officiels. Je n'attends pas des autorités la capacité à légitimer la révolution que j'évoque. Elle provenait plutôt du sentiment que l'évidence avait alors touché trop peu de gens. Mais je vois aujourd'hui comme un réveil se profiler. C'est aussi pourquoi je reprends la parole.

La Vérité ne s'entend pas, elle se voit. Car nous sommes cette vérité dont nous cherchons la confirmation ou l'amélioration partout ailleurs que dans la rencontre avec nous-mêmes. Si nous n'aimons pas voir cette vérité que nous sommes, nous devrons un jour ou l'autre apprendre à l'aimer.

J. Krishnamurti
         
         

OR

      Cher Krishnamurti,

Satisfait de votre point de vue, je me permets tout de même de vous interpeller sur un point.

Vous dites que vous voyez comme un réveil se profiler.

En ces temps troublés, il me semble que cela relève de la provocation.

Certes, à chaque fois qu'il y a eu «de grandes erreurs» elles ont donné matière à réflexion. Mais il me semble que nous nous engageons dans une spirale de violences (physiques et idéologiques) qui ne débouchera PAS sur une meilleure capacité à appréhender la réalité dans son intime exactitude. Pas avant quelques siècles tout au moins. L'Histoire ne s'est pas encore suffisamment répétée.

Tant de choses gouvernent notre univers. Nous apercevons l'ombre de ces forces projetée sur un écran accessible à nos sens, mais il ne nous est pas encore permis de saisir leur essence. Pas, en tout cas, dans cet état d'esprit qui est le nôtre. C'est ce que vous avez toujours affirmé. Toutes les formes arbitraires sont transitoires.

Mais aujourd'hui, la Science nous a conduits à cette interprétation comme si elle nous plaçait sur des rails dont nous ne pouvons pas nous écarter. Mais il reste beaucoup de chemins à parcourir. Alors pourquoi cette affirmation?

OR
         
         

Jidhu Krishnamurti

      Cher Monsieur,

Si vous êtes disposé à une attention toute particulière dans votre écoute, vous allez réaliser que la provocation est produite par le choc du connu avec l'inconnu. Vous regardez le monde et vous vous dites «Ce que je vois est la réalité et cette réalité n'est pas un réveil!». Cette réalité que vous percevez et que vous ne mettez pas en doute est du domaine du connu. Lorsque je suggère qu'il y a peut-être un réveil au milieu du marasme, j'ouvre une porte de perception qui vous est inconnue. La révolution de la psyché que j'ai amené à l'attention du monde a le potentiel d'un réveil bien plus grand mais une attention moins brutale sur le monde peut dès maintenant nous révéler que la grâce est déjà vivante. Votre état d'esprit actuel est-il celui qui est nécessaire pour saisir l'essence dont vous parlez en disant que je l'ai affirmé dans le passé?

Si vous citez ce que j'ai dit tout en demeurant dans le cadre de ce que vous connaissez, vous êtes dans le conflit. Et le sentiment de provocation en est issu. Il ne s'agit pas pour vous de saisir ma pensée et de l'opposer à ce que vous croyez voir mais de voir réellement au-delà de la pensée et des considérations sociales ou historiques.

J. Krishnamurti