Psychose
       

       
         
         

Andrée Asselin

      Mr. Krishnamurti,

Mon fils a fait une psychose il y a deux ans et vit avec moi depuis. Il a fait un séjour de deux mois en hôpital psychiatrique. Attaché par moments, isolé et médicamenté. Et je suis demeurée dans l'impuissance, devant la peur du changement dramatique de la personnalité de mon fils . Depuis, il consulte encore un psy et prend les médicaments suivants (antipsychotiques, anxiolytiques) . Cher Monsieur, il surmonte courageusement cette épreuve, mais me dit que son internement lui a causé un traumatisme sévère, il le décrit comme avoir été violé... Depuis il a rompu les liens avec son père, qui tout au long de sa vie lui a fait subir son caractère incompréhensible par le dénigrement, la culpabilité, des délires religieux et de grandeur, dûs en partie à son alcoolisme et sa toxicomanie. Les préjugés qui entourent la maladie mentale dans notre société constituent un préjudice contre la personne. Il surmonte cette épreuve et compose, il est musicien, sensible, avec un esprit clair. Il aime la vie.

J'aimerais lui apporter une aide quelquefois, mais il me semble que c'est à lui que revient la décision. Le laisser s'assumer entièrement, tout en l'accompagnant est tout ce que je peux faire. J'ai confiance en mon fils. Mais sa prise de médicaments m'inquiète. Je crois possible qu'il continue son cheminement sans eux. Pourtant je fus la première à le décourager systématiquement dès qu'il a manifesté le désir de cesser. La peur qu'il doive retourner à l'hôpital et revive cette situation difficile m'ont fait hésiter devant l'appui qu'il me demandait à ce moment là. Je n'ai pas collaboré. J'aurais dû lui dire à ce moment, si telle est ta décision fais-le... au lieu de cela je me suis ralliée à l'idée d'une diminution. Je crois avoir entretenu un mythe de peur chez lui, de connivence avec son médecin, que sans les médicaments, il risque une rechute. En fait, je vis des contradictions face à cette situation.

La question est la suivante: les médecins, en particulier les psychiatres, donnent des étiquettes et des médicaments. De plus ils crient gare dès que le patient veut diminuer ces derniers. Ils détiennent un pouvoir dans la société, et entretiennent la peur de ce qui semble être un mécanisme de défense, une crise existentielle surtout lorsqu'il s'agit de jeunes de vingt ans. Ce qui soulève cette question, sur la psychose et la maladie mentale . Quelles en sont d'après vous les véritables causes? S'agit -il d'une rébellion? d' une fuite de soi? d'une maladie purement génétique? C'est comme si le cerveau de mon fils avait éclaté sur une autre dimension... je ne le reconnaissais plus dans sa psychose... et que pensez-vous des médicaments qu'on prescrit actuellement, ces pilules du bonheur artificiel? Ces calmants de l'âme... qu'on donne maintenant allègrement pour toute situation de crise. Comment accompagner mon fils, finalement, est la véritable question, dans son processus de guérison. Il me semble manquer de morceaux dans ce casse-tête.

J'aimerais être éclairée sur ce sujet... votre réponse m'aiderait grandement et peut-être d'autres personnes aussi.

Merci,

Andrée

 

       

 

       

Jidhu Krishnamurti

      Chère madame,

Je ne pourrai répondre comme un médecin le ferait, d'abord parce que je n'en ai pas les compétences et ensuite parce je ne connais pas votre fils.

Ce que je peux vous dire à ce sujet ne concerne donc pas directement la situation que vous et votre fils êtes en train de vivre.

D'autre part, il me semble que vous faites un amalgame. Si, tel que vous le présentez, tout le monde peut sans doute souscrire à votre point de vue sur les «pilules du bonheur» ou «calmants de l'âme», la situation semble être un peu différente pour votre fils. Je crois comprendre qu'il ne prend pas des pilules de son plein gré pour trouver le bonheur, comme le ferait un chercheur de paradis artificiels, par exemple. Je ne suis donc pas certain que l'on puisse rapprocher la distribution sans discernement des médicaments de la prescription qui a été faite à votre fils.

Je souligne cela afin que notre dialogue permette réellement de regarder les choses telles qu'elles sont et de ne pas entretenir volontairement de confusion. Il est toujours plus facile dans une situation de crise d'entretenir la confusion des causes et des effets tout en réclamant que la clarté soit faite. Cette clarté, que vous appelez à travers les mots de votre lettre, peut apparaître spontanément si vous acceptez de considérer ce qui est plutôt que de vous y opposer.

Le conflit intérieur est la cause de la rupture avec la réalité. Pour la majeure partie d'entre nous, ce conflit ne mène pas toujours à la maladie. Mais nous pouvons pourtant constater que nous sommes presque tous, à divers moments de notre vie, en rupture avec la réalité. L'amalgame que je viens de souligner est une forme bénigne de rupture avec la réalité mais elle est cependant présente.

Votre fils sera accompagné au mieux dans son traitement par la conscience de son conflit et de la rupture qu'il a créé. Quel était donc le conflit déclencheur et comment existe t-il encore en lui? Ces choses ne doivent pas lui être expliquées mais il doit parvenir à les voir par lui-même. Ceci peut conduire à une acceptation de ce qu'il a rejeté en lui ou hors de lui. Cette acceptation de ce qui est -si insupportable pour lui qu'il n'a pas trouvé d'autres issues que la rupture- est la seule indication que je puisse vous donner. Encore faut-il que vous en voyiez profondément le sens, au-delà de ce que vous pensez de mon discours et que vous puissiez éveiller en votre fils le même désir de voir.

J Krishnamurti
         
         

Andrée Asselin

      Je vois la souffrance de mon fils , son mal de vivre, ses peurs reliées à une phobie sociale, L'image qu'on a de soi et qui est souvent reliée à l'image que nos parents nous ont léguée. Je suis sa mère, mais il a aussi un père qui a contribué lourdement à engendrer cette confusion aux dires de mon fils. L'amour d'un enfant pour ses parents, quels que soient leurs torts, est inconditionnelle, au risque même d'y perdre leur intégrité. Il a pourtant essayé maintes fois de couper les liens avec son père. Mais il revient toujours vers ce père, qui lui donne amour et haine, et qui manque d'unicité dans toutes les sphères de sa vie. L'expression, visage à deux faces, est ce qui peut le décrire le mieux. Je ne le dénigre pas, mais je constate seulement son instabilité psychologique et ses projections sur l'extérieur. Mon fils voit cela et souvent cela donne lieu à des confrontations entre eux. Avec les années, il a appris à établir des limites, aussi il se permet d'exprimer à son père ce qu'il ressent envers son attitude. On dirait qu'il assume une responsabilité envers son père. Il ne veut pas l'abandonner à lui-même. De même qu'il me dit ressentir une dépendance. Et je crois que cela fait partie de sa psychose. Quelle est la solution, seul mon fils pourra trouver sa réponse, couper les liens ou continuer d'espèrer un père à l'image de ses attentes. En attendant c'est mon fils qui s'est retrouvé à l'hopital, alors que selon moi, le père aurait eu besoin d'un long séjour. Certes j'ai rompu avec lui il y a plusieurs années, mais il n'en demeure pas moins que c'est son père et que malgré tout, il l'aime. Comment expliquer ce conflit où l'amour est source de confusion et d'aveuglement. Pour moi-même l'avoir vécu et m'en être sortie après plusieurs années de souffrance et de conflit intérieur provoqué par ce genre de personnalité que l'on retrouve, entre autres, dans les sectes et qui donnent lieu à toutes sortes d'abus. Cher monsieur, lorsqu'on est aux prises avec ce genre de pattern, on ne voit pas grand chose. Mon seul espoir est que mon fils puisse lui aussi acquérir son autonomie, en dehors de ce contexte où il a vécu les 15 premières années de sa vie. Ce lourd conditionnement dont je me suis défaite, pour mon bien et pour le bien de mes enfants. Vous savez je persistais à croire que son père pourrait changer, alors que c'est moi qui devait faire le changement. Mais j'en ai ressenti une vive culpabilité, jusqu'au jour où je l'ai mise de coté, et je crois que c'est de cette même culpabilité que mon fils doive se départir. La culpabilité dans notre héritage Judéo-Chrétien est un conditionnement très puissant comme vous devez le savoir. Pour l'instant je crois que mon fils fuit ce conflit par des moyens (drogue, jeu). Je ne peux comme vous le dites que l'aider à voir, sans tomber dans l'accusation, mais demeurer sur la ligne de la compréhension selon les faits.

Merci de ce dialogue qui permet l'expression véritable.

Andrée