Note au lecteur
         
       
       
         

 

      Voir et entendre sont des perceptions d'une grande importance. Chacun peut s'accorder sur cette réalité. Mais, dans ce monde étroit et fermé, aveuglé et assourdi par les préoccupations et les soucis, l'homme pose des questions incessantes... dont il pense instinctivement connaître la réponse, rejetant ce qui ne lui est pas connu, ce qui n'appartient pas à son conditionnement. Dans ces conditions, il lui est difficile d'avoir une vision claire de sa vie intérieure, d'entendre ce qui lui est dit ou de voir ce qui lui est montré. Pour celui qui n'aurait jamais vu un arbre, la question «Qu'est-ce qu'un arbre?» est légitime. Mais n'ayant jamais vu l'objet de sa question («Qu'est-ce que Dieu?» est à rapprocher de cet exemple), il est déjà préparé à nier la réponse ou à la discuter à partir de ses préjugés même si, au départ, il s'était persuadé d'interroger un spécialiste en la matière. Le point ici n'est pas la confiance en l'autorité mais le jeu de la pensée qui conduit à poser des questions désespérées dans un état d'esprit qui interdit toute réceptivité à une réponse.

Cette réceptivité dans le dialogue est celle qui fait défaut à chaque instant de notre vie où le bagage du passé et du connu fait un mur devant la réalité. L'homme aveuglé n'a pas d'attention réelle sur ce qu'il voit ou entend. L'arbre n'est pas un arbre et la sincérité de cet homme à ce moment-là ne peut pas être discutée car il croit réellement voir autre chose. L'attention totale est sans anticipation. Elle est dépourvue de concepts, de formules ou de souvenirs. Ce point demande une attention toute particulière sans laquelle il est impossible de voir et entendre ce qui est dit. L'attention totale est silencieuse. Elle est désencombrée des justifications sans fin de la pensée.

Ce qui plait et ce qui déplait est la conséquence de la culture, de l'éducation, des préférences. C'est pourtant à partir de cet agrégat que nos jugements sont émis. Et c'est ainsi que la séparation se crée, que l'écoute est altérée. On peut consacrer beaucoup de temps et d'énergie à démontrer que nous savons qui nous sommes en nous définissant à partir de nos croyances, de nos certitudes, de nos expériences passées mais ce que nous définissons alors, bien que nous y accordions un crédit certain, est mort. L'homme vivant ne se définit pas. Il ne défend pas une image de lui-même. Il est disposé à voir l'image se désintégrer tout à fait. L'homme vivant a réalisé que l'image était la cause de sa douleur et sa violence. Il a profondément vu que l'abandon des filtres qu'il agite devant l'univers était la condition requise pour se libérer du connu. Il a vu que les questions ne disaient pas ce qu'elles semblaient vouloir dire. L'homme vivant sait que la révolution ne peut se faire que sur les cendres de son vieux cerveau conditionné et que la lutte pour en défendre désespérément la valeur est un pathétique sursaut d'agonie. La brutalité avec laquelle les certitudes sont exprimées, jetées au visage de nos interlocuteurs, chaque jour, dans tous les milieux, est la manifestation de la lutte des images.

Un sujet de conversation parvient à réunir le questionneur et le questionné, ou le questionneur et l'objet de sa question, quand l'image a été brûlée. Aussi longtemps que nous ne voyons pas la valeur de cela, nous serons dans l'attente qu'une autorité confirme notre croyance tout en lui faisant croire que nous sommes disposés à entendre une réponse nouvelle. Vous ne serez satisfait d'un dialogue avec moi que si vous êtes disposés à brûler les images. Le sujet de votre question est celui-là, avant d'être celui que vous croyez. Et, sur cette base nouvelle, la possibilité de rencontrer réellement l'objet de votre question pourra sans doute être réalisée.

J. Krishnamurti