Les aides de l'État
       

       
         
         

Max

      Cher monsieur Krishnamurti,

Je me permets de vous écrire afin de pouvoir enfin établir un contact avec vous et de fait, vous saluer chapeau bas pour votre vie placée sous le signe de la quête du sens et de l'intégrité. Je sais que vous ne formerez aucune image en réponse à l'estime que je vous porte, mais sachez-la sincère.

Bien, j'ai passé un nombre certain d'années à réfléchir sur l'existence, me plaçant au centre de cette investigation et ayant compris depuis le plus jeune âge quelle indispensable liberté d'esprit était requise pour voir ce qui est. Aujourd'hui, je tente de résoudre un problème plus prosaïque qui consiste en ma situation matérielle. Je n'ai que très peu de besoins, et je vis dans un appartement correct. Je me suis dédié à l'écriture comme mode de vie. Il ne s'agit pas d'une attitude rebelle qui repousse tout autre travail, mais réellement d'une vocation à travers laquelle je m'inscris en totalité. Toutefois, je dois subsister en bénéficiant des aides de l'état, et de ce fait, je suis à la charge de travailleurs de tous horizons. Je suis plus pour une prise en charge autonome de l'existence, et j'ai du mal à trouver mon équilibre dans cette situation. Qu'en pensez-vous, sachant qu'il est parfaitement impossible de se dédier à l'écriture et d'avoir un travail en parallèle?

Par ailleurs, j'ai poursuivi des études jusqu'il y a peu qui, sous réserve de concours, pourraient me donner la possibilité d'être professeur des écoles, ce qui cadre parfaitement avec une autre de mes passions: l'enseignement. Toutefois, les études sont contraignantes et ne m'intéressent guère, et de plus parasitent ma liberté d'écriture. En outre, travailler pour réussir ce concours me demande encore deux ans et je ne sais plus vraiment si vivre dans l'idéal de ce futur vaut le coup. Je suis de plus en plus en phase avec l'instant présent. Peut-on se forcer à «devenir» quelque chose pour lequel on se sent fait et peut-on parvenir à le faire tout en conciliant une autre chose qui nous passionne au moment présent?

Merci d'avance.

Max

 

        
          

Jidhu Krishnamurti


 
Cher monsieur, 

Vous dites qu'hier était consacré à une investigation sur l'existence et qu'aujourd'hui, votre attention se porte sur votre situation matérielle. 

Peut-être devriez-vous envisager que le conflit qui vous occupe se situe là plutôt que dans le besoin de réconcilier vos vocations? 

Comment votre investigation sur l'existence a-t-elle évolué? 

Quel est le fruit de cette réflexion? 

Comment ce résultat de votre recherche n'est-il pas parvenu à éclairer la réalité matérielle de votre existence? 

Entendez-moi, je suis conscient que vous aimeriez une direction plus concrète, une réponse plus «matérielle» à votre dilemme, mais je ne suis pas un conseiller et je ne peux donc que vous renvoyer à votre réflexion propre, celle qui doit apporter une lumière à votre conflit intérieur, conflit éternel entre le «matériel» et le «spirituel».

Si vous consentez à répondre à ces interrogations, sans doute pourrons-nous observer ensemble ce qui se joue dans votre situation. 

Dans cette attente, permettez-moi cependant d'apporter un commentaire à votre perception de «l'instant présent». Le fait de vivre l'instant présent n'implique pas que nous ne puissions pas être engagés dans une action d'avenir. 

Chaque instant doit-il être coupé de celui qui le suit pour que vous l'appeliez «présent»?

J. Krishnamurti

       
         
         

Max Dorier

      *Cher Krishnajii,


Merci infiniment d'avoir pris le temps de me répondre et de me proposer de poursuivre notre échange.


Si je ne me trompe, vous souleviez deux angles de réflexion autour de mon problème: le premier tient en l'opposition spirituel-matériel, et le second en l'opposition instant présent et virtualité de l'avenir.


Voyez-vous, je partage cette idée que notre intelligence constitue notre seule sécurité. De ce point de vue, je ne ressens pas le besoin de garantir mon avenir au prix de n'importe quelle théorie. Je conçois également tout à fait la possibilité d'avoir des projets dans le temps.

Par ailleurs, à la différence d'avant, où je vivais dans le spirituel émancipé des problèmes matériels, aujourd'hui, j'ai compris que cette division de la vie en sacré et profane est une illusion. C'est pourquoi je n'établis plus de différence entre l'un et l'autre. Donc, ne voyez pas dans mon attitude un quelconque revirement. Il s'agit d'une intégration.


J'ai 28 ans. Je cherche l'illumination depuis l'âge de 10 ans où j'assistais avec un intérêt extraordinaire à chaque diffusion de la série télé Kung Fu. Je notais les paroles de sagesse. Plus tard, je m'intéressai au paranormal, aux pouvoirs de l'esprit, à quinze ans je dévorais mes premiers Rampa après une incursion au coeur de nombre de religions. Presque bouddhiste, je vous découvris bientôt, vers 17 ans... 11 ans plus tard, rien n'a changé, je brûle toujours de la flamme de la compréhension. Je suis l'auteur d'un essai intitulé le Reflet du Miroir que je cherche actuellement à faire publier, lequel s'inscrit en droite lignée de vos enseignements. J'ai sollicité votre maison d'édition en Californie, mais on m'a indiqué qu'elle se réservait la publication de vos seuls travaux. De ce point de vue, je sais ce que je cherche et je connais de mieux en mieux les mouvements de la pensée.


Ce qui m'arrive aujourd'hui, c'est juste que toute distinction doit disparaître de ma tête. Il n'y a plus la vie matérielle ici et spirituelle là. Il n'y a plus de secteurs ou d'activités de la vie pour m'effrayer ou me limiter. Je veux vivre au coeur des choses, pas dans un paradis illusoire. Je n'ai pas peur de la solitude, ni physiquement, ni psychologiquement. Même si je ne suis pas détaché de tout, je me sens boddhisatva. Je n'ai pas de religion, je n'ai pas d'avis tout fait, je cherche seulement à être utile. Je ne suis pas un fantasmeur, je ne me prends pas au sérieux...


Pourtant, maintenant j'en viens à penser que je cherche encore quelque chose: une deuxième naissance. Celle-ci abolirait toute distinction entre ce que je suis et ce qu'est ma vie. Alors seulement je serais libre. N'est-ce pas extraordinairement difficile que d'être libre ? Je m'y emploie. Je crois qu'il est l'heure que je meure intégralement à mon passé, et que de ce point de départ je crée ma vie en toute intelligence.


Merci K.


Humblement. Max Dorier