Le changement
       

       
         
         

Andrée Asselin

      Cher Monsieur,

L'ordre des choses tel que la vie nous le montre, dans notre société est un fouillis... un amas de différences irrationnelles. Mais, je dois dire que j'ai réalisé à quel point ma vie était un fouillis, et qu'il fallait que je prenne en considération chacune de mes problématiques, mes idéaux, mes croyances, mes intolérances etc... et que je me questionne de nouveau... jour après jour sur mes actes et ma façon de penser. Il fallait que je me prenne au sérieux si je ne voulais pas créer à nouveau des problèmes insolubles. Que je trouve des solutions aux problèmes tels qu'ils se présentent. Que je regarde de près et avec lucidité, tout ce qui fait que je suis comme je suis.

Dernièrement, je vois des choses dans mes relations familiales, amicales etc... qui proviennent d'un regard différent sur moi. Je n'accepte plus d'être stupide, de fermer les yeux , mais surtout, je deviens plus responsable dans ma vie personnelle, plus active dans mes relations. J'ose redéfinir mes relations. J'ose aller plus en profondeur. Voir ce qui en est vraiment. C'est un acte de confiance en moi, que de changer la nature d'un dialogue, que si on ne dit pas ce qu'on pense vraiment et comment on voit l'autre, on se ment à soi-même. Si je vois l'absurdité d'un raisonnement, je me permets de questionner l'autre, de me remettre en question aussi, voir mes motifs véritables et ainsi on dirait qu'il y a des changements qui commencent à s'opérer. Je dirais des fenêtres qui s'ouvrent. Je ne dirais pas que c'est facile. Mais sérieux, tout simplement. J'ai des impressions de vide et de joie... J'ai peur que les gens se détournent de moi en remettant les choses à l'endroit, mais je n'ai aucune autre alternative et je suis surprise, mais c'est le contraire qui se produit, une plus grande ouverture dans mes relations. parce qu'avant je me contentais de rester muette, pour ne pas déranger la personne, ne pas la blesser non plus. Ou quelquefois c'était la colère en moi qui parlait , ou l'orgueil. Mais lorsque cela apparaît inutile... l'expression se veut aidante je crois , parce que dénuée de motifs personnels et accompagnée d'amour pour l'autre, pour arriver à une vision plus claire des choses, sans entretenir les conflits. Ces changements en moi, présentement , représentent un engagement envers moi et les autres. Je ne peux revenir en arrière, et j'en suis bien consciente. D'où le vide que je ressens , une certaine fatigue aussi, comme si je laissais une vieille peau tomber. Est-ce la mort dont vous parlez? Lorsqu'on laisse tomber le masque, cette partie de nous qui nous a jusqu'à maintenant permis de vivre. Aujourd'hui, je dis des non plus vrais, des oui plus véritables.

Hier , je regardais un documentaire sur Jaïpur, la cité animale. Ces gens démunis au rude labeur et qui partagent leur vie avec celle de l'animal toujours présent. Sur mon regard, je suis choyée du point de vue matériel, mais ces gens semblent moins compliqués que nous le sommes. Il y a certes des aberrations. Mais je vous demande, si comme moi, vous ne trouvez pas leur vie, qui dénuée de toute réalisation du rêve capitaliste, semble revêtir un sens beaucoup plus grand, si on regarde l'amour qu'ils ont pour leurs animaux, pour leur famille. La technologie leur fait défaut, la propreté élémentaire, les castes, l'éducation... ils sont nés dans l'extrême pauvreté. Comment peut on arriver à regarder cette réalité bien installé devant notre télé. Mais surtout, ne rien changer de notre propre niveau de conscience: mentalité de divertissements, d'intellectualisme, de ségrégation, de cupidité... et se dire religieux, sans éprouver le moinde sentiment à l'égard de cet écart de richesses. Et continuer à remplir notre petit cerveau de balivernes. Dernièrement aussi, je redeviens végétarienne. Je me permettais d'en manger depuis quelques années. Mais je dois dire qu'après la lecture d'une de vos phrases sur le sujet, je me suis aperçue que c'était un conflit dans ma vie.

Je dois dire que j'ai une dépendance très grande envers la cigarette. Cela me déplait et cela doit me plaire aussi, de sentir cette dépendance, et je ne sais pas trop comment m'en défaire une fois pour toutes. J'en ai conscience et des fois je sens que je vais y parvenir, et puis, je recommence. Que puis je faire? Quelle est la quetion à me poser?

Merci!

Andrée

 

       
         

Andrée Asselin

      Cher Monsieur ,

Je me rends bien compte que vous avez déjà répondu sur cette question de dépendance à une de vos interlocutrices ici, ainsi que dans vos livres. En fait, je ne saurai pas comment m'en défaire, si je suis satisfaite par ma dépendance. Si j'y trouve un bonheur quelconque. Et toutes les réponses ne serviraient à rien. Sauf, à me faire réaliser ce qu'est une dépendance et d'où elle vient. Le constat du vide et la difficulté à le vivre, sont pour moi les raisons pour lesquelles je fume. C'EST AUSSI UNE QUESTION D'HABITUDE. Dans l'étroite sphère de nos vies, nous sommes conditionnés, éduqués à nous conformer, à imiter et à devenir autrement . Ainsi, naît l'habitude qui remplace la liberté. Une habitude nous apporte un certain confort, une sécurité, mais elle est d'ordre superficiel. Cher Monsieur, je ne suis pas pour autant découragée. Le découragement cesse lorsqu'on ne se fixe pas d'idéal. Je peux tout de même sentir en moi un certain mécontement dont vous parlez. Peut-être la cigarette m'aide-t-elle à vivre, c'est là mon mythe. Une satisfaction physique aussi. Un autre mythe. Une satisfaction instantanée. Un peu comme une récompense. On est si habitués à être récompensés et punis. J'ai fait l'essai de patches, l'auto-hypnose. J'ai même cessé de fumer 6 ans de temps. Mais dès qu'une épreuve de force se présente, je succombe. Je ne suis simplement pas prête pour l'instant .

D'autre part, je m'aperçois que mon regard change envers beaucoup de choses. L'honnêteté envers soi et les autres, demande du travail. Mon regard est moins critique, et je me pose plus de questions face à ce regard, cet observateur (critique, mesquin parfois, ainsi qu'orgueilleux et punitif) en moi. Une chose est différente par rapport à vos livres. D'autres auteurs arrivent avec leurs exposés et offrent la réponse. Cela satisfait pour un temps. Avec vous, pas de solutions offertes. Alors que tout ce que j'ai connu ici-bas, jusqu'à maintenant, est orientation, discipline etc. Faire le pas qui consiste à renier toute cette culture est un très grand pas. Vous l'admettrez, comme d'autres ont franchi le mont Everest (Dieu sait pourquoi?) ou sont allés sur la lune, vous êtes allé sur les sentiers hors de la société. Et ce sans déclencher de votre vivant de révolution mondiale. On cherche toujours à accomplir quelque chose qui va nous différencier des autres. Mais pas vous. Vous aviez plutôt un concept humanitaire qui vous tenait à coeur, qui ramène l'humain vers soi et vers les autres, dans la connaissance de soi. Et je me rends compte que dès que tu parles de regarder en toi, les gens en général disent: fais attention, arrête de te casser la tête, ils pensent que tu vas trop loin, que ce n'est pas nécessaire et qu'on doit plutôt se changer les idées, se divertir. Dans votre approche, il n'y a plus de divisions. C'est ce que je découvre en prenant conscience des propres divisions en moi et avec les autres. Et l'amour fait partie de ce tout, sans l'amour, rien n'existe.

La clef est dans notre poche, sauf qu'il m'arrive de perdre mes clefs, moins souvent ces derniers temps.

Andrée.
         
         

Jidhu Krishnamurti

      Permettez que je réponde seulement à la dernière partie de votre long message. Ce qui précède est un exposé de vos vues et conflits intérieurs pour lesquels je n'ai pas de commentaires à faire.

Vous voulez faire quelque chose au sujet de votre dépendance à la cigarette? Et pour cela vous pensez qu'il faut vous poser des questions.

Accepterez-vous de renverser les choses: les questions que vous vous posez sont le problème parce qu'elles trahissent votre conflit. Il y a un fait: l'attachement à la cigarette et un idéal: le désir d'être quelqu'un qui ne fume plus ou qui n'aurait jamais eu la faiblesse de fumer. De ce choc entre la réalité et l'idéal naît une pensée: il faut que j'arrête. Voyez-vous?

Je n'ai pas de conseil à vous donner sur la consommation de cigarette. Mais au moment où la nécessité d'arrêter de fumer ne proviendra pas d'une pensée, d'un conflit intérieur, l'acte (celui-ci ou un autre) sera naturel et sans question.

Cordialement,

J. Krishnamurti