L'amour
       

       
         
         

Volubillis

      Cher ami,

Au contact de votre enseignement, je me perds dans les méandres de la connaissance de l'esprit (spirit) mais vos réponses ne m'aident pas dans ma vie présente. Votre oeuvre a-t-elle, comme il a été dit, échoué véritablement, ou bien pensez-vous réussir maintenant ce que vous avez manqué de votre vivant?

De plus, je ne vous rencontre pas en tant qu'homme. Est-ce à dire que vous professez à partir d'un état «autre». Quel est-il? Est-il continuité? Est-il amour? Je ne cesse de reprendre ces phrases que je croyais hier encore des paroles d'amour: La continuité de l'amour est le plaisir, toujours accompagné de la douleur, mais nous essayons d'éviter l'un tout en nous cramponnant à l'autre... Mais rien de cela n'est l'amour. L'amour n'a pas de continuité...

Merci.

Willie

 

       
         

Jidhu Krishnamurti

      Puis-je attirer votre attention, l'espace d'un instant, sur votre «cher ami»?
Suis-je l'ami cher dont l'oeuvre n'est pas parvenue à vous aider?
Suis-je l'ami homme que vous n'avez jamais rencontré?
Suis-je l'ami dont l'autorité ne s'est pas affaiblie et de laquelle vous espérez encore quelque lumière nouvelle?
Ceci est laissé à votre observation et je n'en attends pas de réponse.

Si «mon enseignement» vous égare dans les méandres de l'esprit, alors quelle oeuvre a donc échoué? La mienne? Je n'oeuvre pas à créer quelque chose chez vous mais à vous suggérer de mener une observation essentielle en vous-même de telle sorte que vous soyez votre propre oeuvre. L'aide dont vous parlez éclaire votre propos. Vous attendez de l'aide et je ne vous l'ai pas apportée. Si vous voulez bien observer cela, vous verrez comme la situation est juste telle qu'elle est. Car ni moi, ni personne, ne pourra vous apporter une aide pour ce qui concerne votre liberté. Vous êtes à nouveau face à vous-même et à la nécessité de mener à son terme l'observation de ce que vous êtes.

Il m'est arrivé de dire -et ce genre de formules est souvent largement exploité pour les émois qu'elles procurent- que, de mon vivant, bien peu de gens avaient entrepris l'aventure que je leur proposais avec une réelle détermination. Mais rien n'a été manqué. Le constat d'échec n'est pas le mien. La pensée peut récupérer à son profit des paroles qui n'ont plus de valeur l'instant d'après qu'elles aient été prononcées. Il plaît à certains de fouler du pied ce qui les a longtemps dérangés et qu'il est toujours plus facile de souiller quand la personne mise à l'index n'est plus là pour y répondre. Mais je suis à nouveau vivant, comme je l'ai toujours été. Et la souillure est lavée.

Le regret de ne pas m'avoir rencontré en tant qu'homme ne révèle rien à mon sujet. Il parle de vous, cependant. Il y aurait quelque chose de rassurant pour la pensée à me voir exprimer les mêmes craintes et faiblesses que vous. C'est ce que vous appelleriez sans doute «me rencontrer en tant qu'homme». Mais l'homme, perçu par un regard neuf, n'est pas ce que vous croyez. Et cet homme neuf vous parle à nouveau aujourd'hui.

L'état dont vous parlez est une disponibilité à ce qui est. C'est un état d'ouverture permanent. Mais ce à quoi nous sommes ouverts est l'impermanence. Éviter la douleur et tenter de favoriser le plaisir n'a rien à voir avec l'amour. L'ouverture est en relation avec tout ce qui est. C'est l'amour. C'est depuis cet état que je vous parle mais, plus important pour vous encore: je ne peux vous le révéler mais vous le pouvez. Êtes-vous prêt à vous engager dans l'aventure avec une réelle détermination ou resterez-vous à ruminer cette déception issue de votre pensée?

J. Krishnamurti