Joë Ferami
écrit à

   


Jidhu Krishnamurti

     
   

La dernière image...

    Bonjour M. Krishnamurti,

J'aime beaucoup vos livres et votre parole qui est un appel à se rencontrer soi-même et à travers soi l'autre hors de tout conditionnement. J'aime votre parole parce qu'elle n'est pas un système de prêt à penser, mais un encouragement, une urgence à vivre immédiatement dans la présence de la vie.

Toutefois, je me pose de nombreuses questions.

Vous dites que bien trop souvent, nous ne voyons autrui et tous les objets qu'à travers l'idée, la pensée, l'image que nous nous fabriquons ou qui nous a été fabriquée par le passé, les institutions, les expériences, les autorités. Bref, nous ne voyons pas un être humain en face de nous, mais pour résumé un Africain, un Américain, un Allemand ou bien un chrétien, un musulman, un hindou, ou plus spécifiquement une idée, une image, une abstraction que nous nous sommes formés. L'observateur est d'ailleurs à lui-même sa propre image fait de fragments, d'agrégats venus du passé.

Je réalise effectivement que des violences, des barbaries comme les camps de concentration n'ont pu avoir lieu que par un conditionnement. Comment des gardiens nazis qui chaque soir rentraient dans leurs petites familles après avoir massacré des hommes pouvaient-ils continuer à vivre avec la bonne conscience du devoir accompli? Parce qu'ils ne voyaient que des abstractions et les abstractions sont plus faciles à éliminer qu'un être humain. Il en va ainsi de toutes les guerres... Finalement, croire est une lâcheté devant la réalité.

Or, je discutais tout dernièrement avec un de mes amis qui m'a indiqué: «L'accès à la réalité passe toujours par l'imagination. Attention! Cela ne veut pas dire que notre vie est toute fictive et sans réalité, mais que la réalité n'est atteinte qu'à travers des systèmes de symboles et, parfois même, est carrément constituée par elle. Ce sont alors des symboles ou des schèmes imaginaires qui s'incarnent.»

Bien entendu, quand nous voyons ou écoutons, il nous est impossible de ne pas voir qu'une chaise est une chaise, que cet objet est aussi un concept, une image, de même quand nous entendons un oiseau, aussitôt survient le concept d'oiseau. Le concept est donc, l'image fondamentale, utilitaire. «Voir» sans signification n'est pas viable dans la vie ordinaire. Si je vois une porte et que je veux l'ouvrir, il faut bien que je sache qu'il s'agit d'une porte. Tout ceci résulte d'un apprentissage du passé, d'un conditionnement utile et nécessaire.

De même, dans la sphère des relations avec autrui, nous avons tous intégré un certain degré de symbolisation nécessaire pour parler et communiquer avec notre semblable. Ceux qui en sont dépourvus sont atteints d'un handicap bien connu qui s'appelle autisme. Ces derniers voient, entendent, mais ne savent que voir et entendre, et ne distinguent aucune signification, aucun signe qui est une résonance en eux. Ce manque d'appréhension des significations, plus ou moins profond, les empêche de nouer toute relation avec leurs semblables.

Enfin, j'ajouterai que certains conditionnements du passé nous permettent même de «voir» la beauté. Par exemple la musique, sans être pour autant un musicien, un simple mélomane ressent la beauté, l'harmonie, d'un morceau de musique classique occidentale, parce que finalement il a été conditionné à cela. En revanche, il lui sera plus difficile de sentir cette beauté lorsqu'il entendra une musique de type orientale, parce qu'il n'a pas été conditionné à ce type de musique.

Dans cette perspective, rien que «voir», c'est ne «voir» rien. Je ne nie pas que cela ne soit pas possible, notamment dans une méditation ou dans des circonstances particulières, mais cela est impossible à vivre au quotidien et peut même s'avérer nocif.

Je finirai par vous demander ce que vous entendez par ce que vous nommez réalité, dieu, amour ou beauté (les mots en l'occurrence importent peu). Ce qui naît ou plutôt surgit quand nous laissons les fenêtres ouvertes. Vous direz qu'il n'y a rien à dire dessus sinon que de le vivre chacun. Mais je me demande si au fond cela n'est pas non plus une dernière image, une dernière signification.

Vous en remerciant par avance.

Joë



Vous faites le constat de l'absurdité d'une relation aux objets et aux êtres à travers l'image construite par nos conditionnements et vous en justifiez ensuite l'utilité.

Est-il possible d'avoir une relation utile à l'objet et à l'autre en dehors du nom, du statut, de la valeur qu'on leur donne?

La réalité est atteinte à travers des symboles, dites-vous? Mais de quelle réalité parlez-vous?

L'observation attentive d'un arbre nous indique qu'il existe avant le nom qu'on lui donne et l'importance qu'on lui accorde. Alors, seulement peut-on en voir la beauté et son «utilité» dans la vie, laquelle n'est sans doute pas la même que celle que lui accorde l'homme affairé à tirer profit de ce qu'il rencontre ou regarde.

Dans le cas de la porte, il suffit à un enfant attentif de voir un adulte l'ouvrir en appuyant sur la poignée pour comprendre qu'il pourra la franchir de cette manière.

Il n'y a rien à ajouter à cela, le concept «porte» est une chose qui n'est pas réellement «utile» dans cette relation.

Lorsqu'on est capable de voir sans préjugés, alors seulement pouvons-nous prétendre à un contact direct.

Le fait d'avoir réduit nos relations aux objets et aux hommes à l'utilitaire a grandement altéré notre capacité à voir réellement.

La beauté et l'amour se sont ainsi évanouis.

Vous évoquez la communication par les mots et les symboles pour justifier à nouveau l'importance vitale de l'image.

Nous pouvons en fait observer que ces images sont imparfaites et que l'incommunicabilité des êtres est issue de cette imperfection.

Sans vouloir dire que les mots doivent être tout à fait abandonnés, pourriez-vous envisager une communication qui ne serait pas seulement fondée sur l'échange d'images et de mots?

Si vous dites dieu, amour et beauté à partir de ce que vous en connaissez par les mots et les images, vos mots sont sans vie.

Si vous dites ces mots, ou mieux encore, si vous restez silencieux tout en étant attentif, il est possible que leur sens profond se révèle.

Vivre quelque chose dans un contact direct n'est pas une image, à moins d'en faire une dans votre pensée. Elle est la rencontre ultime ou originelle.

Mais ces mots pour le dire iront à nouveau s'ajouter à la banque d'images en vous si vous ne ressentez pas une impérieuse nécessité, une sérieuse inclinaison à l'investigation de leur sens profond.

J. Krishnamurti



Monsieur,

Oui, effectivement, je fais le constat de la nocivité d'une relation à travers les images construites par nos conditionnements, quand ces dernières occultent la réalité et la capacité de relation à l'autre.

En fait, je distinguais une différence toute relative entre des conditionnements nocifs, qui aveuglent notre vie au point de nous diriger, et des conditionnements parfois utiles, voire enrichissants, qui résultent d'un apprentissage nécessaire: apprendre à parler correctement, apprendre à bien se nourrir, apprendre à écrire, apprendre le solfège, mais aussi plus subtilement savoir nouer une relation avec autrui et avec le monde en sachant interpréter des signes au sens large. Ici, je fais référence à des choses aussi communes que reconnaître un sourire sur un visage, sentir les émotions ou les sentiments, toutes ces petites choses qui font que nous pouvons nouer une relation souple, une empathie aux autres et aux objets.

La possibilité d'avoir une relation utile à l'objet et à l'autre en dehors du nom, du statut, de la valeur qu'on leur donne me semble difficile parce que nous sommes farcis de réflexes conditionnés. Et c'est là que nous entrons dans un conditionnement polluant si je puis dire, par exemple lorsque nous rencontrons un homme et que nous sommes pour ainsi dire stupide du fait de son statut social. Pour ma part, j'accorderai autant de respect à un PDG qu'à un employé, connaître un statut peut être utile si je veux faire telle ou telle démarche, mais identifier le statut à l'homme est d'une grande bêtise. Elle nous empêche de réaliser une relation authentique.

Je reconnais que, quand j'en dis que la réalité est atteinte par des symboles, je ne sais pas de quelle réalité je parle. La science utilise des formules mathématiques très ingénieuses qui permettent de prévoir ce qu'est la matière, mais l'évolution de la science démontre que plus nous cherchons la réalité, plus elle fuit... Quelle réalité recherche la science d'atomes en particules et de particules en ondes?

Pour revenir à la réalité, je dirai qu'il s'agit d'ouvrir ses sens: l'ouïe, la vue, le toucher, l'odorat et le goût.

Ainsi, vous parlez d'attention et d'une attention sans analyse, qu'entendez-vous par attention? Est-ce l'attention à ce que nous transmettent directement nos sens dans l'immédiateté? Et l'attention passe-t-elle uniquement par nos sens? De même, en quoi l'attention sans image, donc sans analyse, nous permet d'accéder à la beauté, l'amour, dieu...?

Par deux fois, vous parlez dans votre réponse d'un «sens profond» des mots. Mais qu'est-ce qu'un sens profond des mots?

Enfin, je ne sais pourquoi, mais il m'est difficile en effet d'envisager une communication qui ne serait pas seulement fondée sur l'échange d'images et de mots, tout en étant conscient de l'imperfectibilité de cet échange. Il me semble qu'un échange qui ne passerait ni par les mots, ni par les images, ne serait plus de la communication mais autre chose dont j'avoue mon ignorance.

Je ferai juste un rapprochement avec Nietzsche avec qui, bizarrement, vous avez pas mal de points communs, notamment, entre autres, dans votre refus de tout système: Nietzsche disait dans un de ses livres, notamment dans sa critique du cogito de Descartes, le fameux «Je pense donc je suis», qu'il ne s'agit en fait que d'une croyance en la grammaire, et que bien souvent, sous prétexte d'objectivité, la philosophie est une bataille de grammairiens et de mots.

Vous remerciant par avance.

Joë