Éthique
       

       
         
         

Marie

      Que penseriez-vous d'une loi qui dépénaliserait l'euthanasie?

J'ai infiniment de compassion pour tout être vivant, et ma vie gravite autour de la souffrance, qu'elle soit physique ou morale. Cependant je m'interroge sans cesse sur le bien-fondé d'une législation sur un sujet aussi délicat et je dirais même existentialiste. L'homme a-t-il le droit d'interférer dans la destinée d'autrui, même si ses raisons semblent honorables? Ceux qui tiennent à légiférer et ceux qui y adhèrent ne veulent-ils pas inconsciemment exorciser leur propre peur de la souffrance et de la mort? Comment concilier respect de la dignité et respect de notre destin?

Il y a beaucoup de gens à qui j'aimerais poser cette même question, qui me tourmente! Mais pour l'instant, c'est à vous que je m'adresse, pas forcément pour recevoir «la» réponse, mais un éclairage dans ma quête de vérité.

Merci, déjà de m'avoir écoutée.

Marie

 

       

 

       

Jidhu Krishnamurti

      Si vous souhaitez réellement aborder cette question avec honnêteté et trouver par et pour vous-mêmes ce qu'elle implique, il vous faut aller à la rencontre de la mort et donc franchir le voile de peur qu'elle vous inspire. La réflexion que vous pouvez porter sur la question de la mort est inspirée par la peur qu'elle produit en vous. Le voyez-vous?

Qu'est-ce que la mort? Vous connaissez beaucoup de choses qu'on vous a apprises à son sujet, vous êtes remplie de pensées et de certitudes mais vous n'avez probablement pas encore eu le courage de la rencontrer avec un regard plus direct.

Vous ne connaissez pas la mort, vous connaissez le mot. Et vous êtes entrée en conflit avec un mot qui vous fait peur et qui contient à lui seul toutes les frayeurs de votre vie. Vous souhaitez éviter ou repousser la mort. Est-il surprenant par conséquent que vous vous opposiez à l'idée émise que l'on pourrait la précipiter?

Je vous demande de considérer les choses sous cet angle et avec attention plutôt que de revenir instinctivement aux réponses automatiques de la peur que mes paroles vous inspireront nécessairement. Craignez-vous réellement que l'on interfère dans la destinée d'autrui ou avez-vous peur pour vous-même? Cette question ne concerne pas l'euthanasie, mademoiselle. Elle concerne votre relation à la vie et le rejet de cette perspective, la mort, qui semble, dans votre esprit, s'opposer à votre vie. Si cet inconnu de la mort devait se révéler être un événement de la vie, peut-être la question vous apparaîtrait-elle sous un autre jour. Mais je vous invite à ne pas prendre ces mots comme des indications rassurantes mais comme une suggestion qui n'est que le point de départ d'une découverte. Les mots ne sont pas la découverte. Faites cette découverte, maintenant. Cessez de penser à la mort et vivez-la, vous ne vous en sentirez que plus vivante.

J. Krishnamurti
         
         

Marie

      La réponse qui m'est parvenue m'a vraiment déçue, mais je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, je n'ai sans doute pas été bien claire dans mon propos. Ma question n'était nullement une question sur «la mort». Ce «passage» est une chose réglée depuis longtemps pour moi, et non seulement ce moment ne m'inquiète pas le moins du monde, mais je suis prête! Ma question était bien une question d'ordre universel, pas une demande qui émanerait de mon propre nombril. Mon interrogation est bien: «LE DROIT D'INTERVENIR DANS LE DESTIN D'AUTRUI». Qui nous dit que notre façon de mourir ne fait pas partie de notre destin? C'est une question que je pose, ceci n'est pas une affirmation, je n'ai ni la compétence pour cela ni la prétention de l'affirmer.

Je ne crois pas que l'homme soit venu sur terre pour souffrir, mais bien pour «apprendre» et il se peut qu'il faille que ce soit dans la souffrance, nous l'avons déjà tous vécu, non? Maintenant que vous êtes de l'autre côté, vous n'avez plus peur du «passage» qu'est la mort, moi, j'ai cette chance je suis rassurée et sereine «avant». Maintenant que vous voilà rassuré sur mon approche de «la mort» pourriez-vous tenter de donner votre avis sur ce délicat problème, parce qu'en fait, vous avez gentiment éludé la question. Je redis ici que je désire nullement une réponse, d'ailleurs y en a-t-il une? Mais j'espère un dialogue, un échange, qui interpellera peut-être ceux qui vous lisent aussi.

Merci de respecter vos interlocuteurs et d'être attentif à ce qu'ils disent réellement. Dans l'attente humble de votre courrier.

Marie
         
         

Jidhu Krishnamurti

      Êtes-vous disposée à remettre en question toutes vos certitudes, y compris celles qui vous concernent de près? Ceci est une condition pour que vous ne soyez plus déçue par vos attentes.

Vous dites que vous n'affirmez rien alors que le ton de votre réponse semble indiquer le contraire. Jusqu'à quel point êtes-vous bien certaine de la question que vous posez?

Il n'y a pas de question qui s'intéresse à l'universel. Toutes les questions «émanent du nombril», pour reprendre votre expression. Peut-être n'en êtes-vous pas encore tout à fait consciente, mais vous pouvez maintenant y porter une certaine attention. La lecture que vous avez faite de ma réponse est le produit de vos peurs et de vos attentes, pas d'une recherche sincère de la vérité. Par ailleurs, je vous invite à vous interroger sincèrement sur l'intérêt d'une réponse «universelle» pour ce qui concerne votre vie. Votre vie est la seule réalité. Vous ne pourrez avoir aucune influence ou aucun regard clair sur le destin d'autrui tant que vous serez en conflit avec vous-même.

C'est parce que je suis attentif, depuis un certain temps déjà, à ce que disent vraiment mes interlocuteurs que je leur réponds ainsi, chère mademoiselle. Par exemple, je ne ressens pas l'humilité que vous voudriez me démontrer par des mots à la fin de votre courrier, mais plutôt une irritation qui tendrait à montrer que votre attente n'a pas été satisfaite. L'humilité est une disponibilité à la vie qui ne fait pas de tri. S'il doit y avoir un dialogue fructueux entre nous, il se fera sur cette base. Sinon, nous ne pourrions qu'échanger des mots qui auraient le bonheur de vous satisfaire. La vérité n'est pas satisfaisante, elle est. Si ces bases vous semblent naturelles, nous pourrons revenir ensemble sur «le droit d'intervenir dans le destin d'autrui».

J. Krishnamurti
         
         

Marie

      Il est maintenant clair que je n'obtiendrai jamais de vous une opinion sur l'euthanasie. Vous avez fabriqué un obstacle, à savoir mon hypothétique «peur» de la mort. M'est-il autorisé de dire ici à quel point vous faites erreur. La mort, pour moi, ne s'oppose nullement à la vie, elle n'est que continuité. Mourir, pour moi, c'est recommencer «ailleurs» en espérant avoir réalisé ce qu'il me fallait faire ici, dans cette vie et surtout en faisant mieux si possible «après». J'aurais sans doute beaucoup de peine, le jour où je perdrai l'un de mes proches et de la peine peut-être aussi lors de ma propre mort, mais «peur», ah non!

J'accompagne des mourants depuis longtemps, et je ne recule jamais, même aux moments les plus pénibles du «passage», je suis là, présente avec toute la sérénité et l'amour dont ils ont besoin en cet instant et croyez-moi, quelqu'un qui a peur de la mort ne peut pas aider à partir dans la paix celui qui s'en va, s'il n'est pas lui-même «prêt» pour son propre départ. Des gens m'appellent pour que je sois présente auprès d'eux et ces moments comptent parmi les plus beaux, les plus riches de ma vie. Maintenant que vous voilà rassuré (je l'espère enfin) sur ma «terreur» face à la mort, je voudrais vous dire encore ceci: Je n'engage jamais une discussion dans l'espoir qu'on me dise ce que JE VEUX ENTENDRE sans quoi, il n'y a qu'à monologuer stérilement! J'estime qu'un dialogue se doit (comme vous le disiez si justement) d'être fructueux! Ce qui n'est vraiment pas le cas de notre «conversation» vous l'admettrez! Pensez ce qu'il vous plaît de moi, vous n'ébranlerez pas ma sérénité au sujet de la mort. Il doit bien rire de là-haut Krishnamurti (oui, je sais, c'est vous...) de nous voir nous chamailler en vain, pauvres humains que nous sommes! J'aime la vie, même si elle n'est pas toujours belle, et j'aime la mort, parce qu'elle nous donne à chaque fois une nouvelle chance! Il y a au moins un point qui nous rassemble: il me semble évident que s'interroger sur autrui est s'interroger sur soi-même, ne sommes-nous pas tous, à la fois unique et unis! Même vous et moi!!!! D'accord aussi, la vérité n'est jamais satisfaisante. Un regret: je ne saurai jamais votre opinion sur l'euthanasie, bien que j'aie ma petite idée...

Les idées ne passent pas entre nous, cela n'est pas dramatique, et je ne mets pas en doute votre bonne volonté, je réalise la difficulté de votre prestation et continuerai de vanter le concept autour de moi.

Très flattée que vous m'appeliez Mademoiselle. Peut-être allez-vous me manquer finalement!

Fraternellement et définitivement,

Marie