Comment choisir ?
       

       
         
         

Luca

     

Bonjour,

Je suis père d'une fille formidable, adorable, magnifique. Elle habite avec sa maman à une heure et demie de chez moi. Je la vois une à deux fois par mois. Le fait est que le pays où j'habite, la Suisse, ne me plaît pas du tout. Ca fait trop d'années que j'y habite et j'en ai ras le bol de cette vie, ces gens, ce travail et ce pays. J'envisage de partir pour toujours ailleurs quelque part au bord de l'Océan, je ne sais pas où encore mais l'important c'est trouver un pays magique où je me sentirais chez moi.

Je suis en plein dans un paradoxe entre rester ici et voir ma petite fille grandir et être malheureux ou trouver la joie ailleurs et ne pas voir ma petite fille grandir. Bien sûr je pourrais la voir une à deux fois par année... mais ce n'est pas la même chose. Comment savoir ce qui est juste? Faut-il penser à moi ou à ma fille? Elle a une mère formidable et j'ai pleine confiance en elles. Je ne me fais pas de soucis pour elles. Mais ma fille m'adore et moi je l'adore aussi! Comme faire pour prendre une décision? Moi ou elle? Comment faire pour que tous les deux on y trouve notre bonheur? J'aimerais avoir les deux, partir et la voir grandir! Mais ce n'est pas possible car la mère aime ce pays et ne veut pas bouger. Pourquoi nous trouvons-nous dans de pareilles situations?

Merci de m'avoir lu!

         
         

Jidhu Krishnamurti

      Cher monsieur,

Votre question est précise et je vais prendre le risque de vous décevoir en n'y répondant pas. Mais si vous voulez bien être attentif, je vais vous en poser une autre en retour: d'où vous vient cette certitude que vous allez «trouver la joie ailleurs»? Pouvez-vous mettre en question ce «ras le bol» que vous ressentez à l'égard des gens, des villes, des pays?

Vous créez un dilemme dont vous demandez à sortir. Vous tournez en rond à partir d'une pensée. Le pays magique auquel vous rêvez est-il «ailleurs»?

Est-il possible, et je vous demande là toute votre attention, que cette pensée n'ait aucun fondement, qu'elle soit un fantasme?

Avant de prendre une décision, pouvez-vous questionner votre besoin de prendre la décision?

Vous vous trouvez dans de pareilles situations parce que vous les créez, cher monsieur. Quand vous serez disposé à vivre ce que vous êtes, là où vous êtes, sans changer la situation, vous vous sentirez chez vous partout... et ce sera magique.

J. Krishnamurti
         
         

Luca

      Merci de votre prompte réponse.

À ce sujet, j'ai beaucoup réfléchi (25 ans) et contrairement à ce que vous semblez penser, ce n'est pas du tout une fuite. Je suis heureux, de plus en plus heureux. Je me connais de plus en plus et cette découverte sur moi-même me fait me sentir de mieux en mieux.

Que j'aie créé toute cette situation, j'en suis parfaitement conscient. C'est simplement qu'en étant bien avec moi-même, j'ai envie de l'être avec les autres et aimerais trouver les gens qui me sont compatibles.

Chacun de nous est individuel, avec nos goûts, nos préférences, nos envies. Sans avoir une quelconque haine contre qui ou quoi que ce soit, je suis à la recherche d'un pays où instinctivement je me sente en harmonie avec lui. Y a-t-il du mal à ça?

C'est comme dans la façon de s'habiller, il y en a qui préfèrent les jeans et d'autres des jupes. Là aussi je ne vois pas où est le mal.

Si cette pensée avait été un fantasme, je me serais déjà fait une raison pour rester en trouvant un coin sympa et en y construisant ma vie. Il m'est impossible de rester dans ce pays où, sans le détester, je ne me suis jamais adapté après 25 ans. Les habitants sont d'une autre nature que la mienne. Avec une autre mentalité et d'autres goûts et envies.

Ma décision, est simplement une recherche de mes semblables, comme les elfes avec les elfes ou les nains avec les nains.

Je ne suis pas pour autant malheureux, je veux juste trouver ma place sur cette terre où je me dis «voilà, ici je vais me contruire ma vie car c'est un lieu que je ressens comme magique».

Je connais des gens qui me disent qu'ils ne verraient pas un autre pays que le leur où y habiter. Ils se sentent enracinés et, à part les vacances, ne le quitteront jamais. C'est exactement de ça que je veux parler. Je veux en dire simplement autant.

Vous dites de vivre ce que je suis où je suis, sans changer la situation!!! Ça veut dire que, pour vous, si l'on vous met en prison et que vous puissiez être vous-même et ne plus voir le ciel ou toucher de l'herbe, eh bien vous ne changerez rien à votre situation.

Me conseillerez-vous d'être fataliste?

Oui, j'ai créé un dilemme, oui j'adore ma fille, oui je veux trouver mon pays me correspondant... Pensez-vous que je me fais trop de soucis et que je devrais faire ce que je sens être juste pour moi?

Merci pour votre attention.
         
         

Jidhu Krishnamurti

      Cher monsieur,

Si, pour reprendre votre exemple, vous êtes en prison, le fait d'imaginer être ailleurs ne sera d'aucun secours. La seule réalité est que vous êtes en prison. Peut-être même avez-vous créé votre prison. La seule réalité est ce qui est. Il n'y a aucun fatalisme en cela, il s'agit en fait d'un regard sans détour sur la réalité de ce qui est.

Il y a vingt cinq ans que vous êtes dans la prison de ce pays que vous dites ne pas aimer. Pourquoi n'en êtes-vous pas parti plus tôt? Vous y êtes venu, vous y êtes resté et vous y êtes encore. Le seul problème réel vient du fait que vous déploriez cette réalité et que vous imaginiez que l'harmonie existe ailleurs plutôt qu'ici.

La question que vous posez demande une attention véritable. Vous avez reçu ma réponse d'une manière un peu superficielle, sans considérer ce qui vous était montré. Je ne veux pas vous convaincre de quelque chose, je ne peux que vous inviter à considérer votre conflit intérieur avec beaucoup d'honnêteté.

Vous compartimentez l'humanité en différentes espèces, impliquant que l'espèce du pays où vous vivez ne serait pas la vôtre. L'espèce idéale serait constituée, dans ce jugement, de personnes absolument semblables à vous. Or, l'espèce humaine, dans toute sa diversité est une. C'est la compartimentation qui est à l'origine de toutes les violences et la barbarie de ce monde. Quand on ne supporte plus son environnement, on le fuit ou on l'écrase. Sans doute trouverez-vous le moyen d'aller vivre ailleurs, je n'en doute pas. Mais vous découvrirez alors que vous avez créé ce conflit intérieur et que l'harmonie, le paradis, ne sont pas ailleurs.

Peut-être alors, par cette réalisation, saurez-vous aborder cette question avec un grand sérieux, parce qu'elle est la fondation de toute souffrance.

Voyez, votre fille est près de vous et ce petit paradis qu'elle est pour vous ne vous suffit pas!

J. Krishnamurti
         
         

Luca

      Cher monsieur,

Vous me dites que ma fille est mon petit paradis. Je dirais plutôt que c'est une partie de mon paradis. L'autre partie je ne l'ai pas encore créée. Vous savez mieux que moi que l'on ne va pas chercher à changer autrui, mais plutôt essayer de changer nous-mêmes, c'est plus facile. Or, d'après vous, je devrais accepter les humeurs de ces gens. Ce sont des gens malheureux, je l'ai constaté à plusieurs reprises, mais qui préfèrent rester stoïques face aux autres et pleurer un bon coup chez eux, ou se suicider plutôt que demander de l'aide à quelqu'un. Ce sont des gens qui cachent leurs sentiments, sans aucune émotion, froids, qui ne s'expriment pas comme ils le voudraient, qui te disent une chose et en pensent une autre! Comment voulez-vous changer tout ça? Si je devais changer moi-même afin de pouvoir vivre avec eux, je devrais être comme eux!!! Ou bien, être moi-même et devoir être confronté à chaque fois avec eux!

Donc, à la place d'avoir une vie harmonieuse et paisible avec les autres, je devrais me taire et regarder ces gens avec pitié? Ou essayer de les aider? Mais pourquoi devrais-je perdre mon temps avec ces gens? Et, en parlant du pays-même, devrais-je renoncer à un lever du soleil sur l'océan lors de mon réveil le matin à travers la fenêtre de ma chambre, pour de la brume, de la pluie et des montagnes tout autour et ceci la plupart du temps???

Je vous répète que je n'ai aucune haine envers qui ou quoi que ce soit! J'ai simplement envie de trouver ma place dans ce monde. Ne croyez-vous pas qu'il y a une place pour tout le monde sur cette terre? Pensez-vous que la personne qui travaille dans une fabrique toute la journée ne ferait pas mieux de tout arrêter et de réfléchir si c'est vraiment ça qu'elle veut pour elle-même? Ne ferait-elle pas mieux de chercher ce qui lui correspond le mieux afin de pouvoir se retrouver elle-même? Si je reprends votre exemple, cette personne devrait continuer à travailler dans cette fabrique, être malheureuse tous les matins au lever, se forcer à rester et à aimer ses camarades de travail juste parce qu'elle doit se forcer à aimer ce qu'elle fait et que son envie de partir et se retrouver elle-même, dans un pays qui lui plairait mieux, avec des gens d'une autre mentalité ne serait qu'un conflit intérieur. Elle devra donc étouffer ses envies et continuer dans sa routine journalière! Là j'avoue que j'ai un peu de peine à suivre votre raisonnement!

Pour répondre à votre question du pourquoi je suis encore ici et ne suis jamais parti, c'est parce que je ne savais pas quoi faire, où aller et avec qui. Je me posais journellement la question du quoi faire, de qui j'étais, mais je ne trouvais pas la réponse. Je me disais donc que je pouvais faire ce que les autres aimeraient que je fasse, car de toute façon je ne savais pas ce qui me convenait. Je me suis cherché pendant toutes ces années et me suis finalement trouvé. Enfin, pas encore définitivement, mais je me connais de plus en plus et j'ai de plus en plus confiance en moi-même. Je suis de moins en moins timide (car la timidité était un énorme problème pour moi), je sais de plus en plus ce que je veux.

Si vous voulez, c'est comme si je recommençais à reconstruire ma vie dès maintenant. Je renaîs! Je suis un nouvel être! Évolué, plus fort, plus intelligent, plus sûr de lui-même, plus audacieux et plus sincère avec lui-même et avec les autres. Et c'est maintenant, pour la première fois de ma vie, que je pense à moi-même, à ce qui me fait plaisir, à ce qui me convient le mieux pour mon épanouissement personnel. Vous pensez sûrement que je suis un égoïste en ne pensant qu'à moi et que je devrais plutôt penser à ma fille. Je ne le crois pas. Car pensez-vous que ma fille aimerait un père malheureux qui est à ses côtés ou un père heureux distant et qu'elle peut venir visiter quand bon lui semble?

Luca
         
         

Jidhu Krishnamurti

      «Pensez-vous que ma fille aimerait un père malheureux qui est à ses côtés ou un père heureux distant et qu'elle peut venir visiter quand bon lui semble?»

Depuis le moment où vous m'avez interrogé jusqu'à cette réponse que vous me donnez, vous êtes demeuré fermement attaché à votre dilemme. Cela présente deux avantages: D'abord, vous pouvez réaliser que vous ne m'avez pas réellement posé une question pour envisager la réponse que je pourrais donner. Vous êtes en effet demeuré attaché au fil de votre pensée. Ensuite, vous pouvez voir que vous êtes attaché à la souffrance. Ces deux constats devraient vous permettre de considérer la réalité de votre conflit intérieur d'une manière réellement neuve. Il n'y a rien que je puisse ajouter.

Cordialement,

J. Krishnamurti