Florence Saillen
écrit à

   


Jidhu Krishnamurti

     
   

Brûler les images avec vous

    Bonjour Monsieur Krishnamurti,

Je dois vous avouer que je vous connais seulement depuis peu, grâce à Dialogus...

Petite présentation: j'ai 23 ans, et depuis toute jeune, je me passionne pour l'être humain, et tout ce qui l'entoure. Ma dernière découverte, vous devez vous en douter, est la philosophie. C'est la seule chose qui m'a aidé à surmonter le flot de questions qui sans cesse m'envahissent l'esprit: sur la vie, la mort, la souffrance, la religion et j'en passe...

Un jour, je réfléchissais sur le sens de la vie. Et je ne sais pas comment, j'ai (mentalement bien entendu) basculé dans le «Néant». Vous comprenez, je voulais toujours aller plus loin dans la pensée, sans avoir peur de remettre en question mes convictions les plus chères et les plus profondes, je n'ai eu aucune pitié envers moi. Bref, c'était comme si plus rien ne tenait, comme si tout n'était qu'un immense vide, noir et béant. J'ai pensé après cette expérience, que plus jamais je ne verrais la vie de la même manière. D'ailleurs, si avant j'avais un peu confiance, maintenant, plus rien. Cependant, j'ai toujours eu un grand amour pour la vie, c'est très paradoxal! Une phrase m'est alors venue, qui est celle-ci:

«J'aime tellement la vie, que plutôt que de la perdre, je préfère ne pas la vivre».

C'est tout. Et depuis, je vis, mais seulement pour vivre, parce qu'il le faut bien. Je pense avoir accepté ce cratère qui s'est formé en moi, peut-être est-ce que je me trompe... je ne sais...

Monsieur Krishnamurti, j'ai pu remarquer combien vous pouvez aider les gens avec votre réflexion et votre cheminement.

Je suis prête à brûler les images avec vous. Mes images.

Je suis prête une nouvelle fois à me remettre en question, ainsi que mes idées, parce que je refuse d'être enfermée dans un raisonnement, je refuse d'être à la merci de ce néant qui s'accapare tous ceux qui ont la curiosité de chercher trop loin.

Merci de m'avoir lue.

Au plaisir de vous lire,

Florence



Mademoiselle, avant de répondre à ce que vous me dites, j'aimerais profiter de votre témoignage pour vous confier, ainsi qu'à ceux qui m'écoutent, que j'espère depuis de nombreuses années rencontrer ces personnes qui sauront ne pas s'arrêter sur les plateaux de la pensée conditionnée et qui «n'auront aucune pitié» envers leur vieux cerveau conditionné.

Je prends donc vos paroles comme des signes longtemps attendus d'un renouveau. Il y a, chez mes interlocuteurs, encore tant de complaisance avec leurs systèmes de pensées qu'une telle rencontre est encore rare et mes dialogues provoquent encore trop souvent chez l'interlocuteur soit une vénération sans discernement, soit une incapacité - une réticence - à observer avec un regard neuf l'amplitude de son illusion.

Pour ceux qui, comme vous, sont prêts à une révolution capable de réduire à néant tous les concepts, les savoirs - au point de sembler soi-même être réduit à néant -, la vacuité révèle sa beauté. Elle apparaît en premier lieu comme une austérité extrême de laquelle aucune affirmation agressive ne peut plus naître et c'est cette vacuité austère qui fait table rase du passé et de son influence aliénante.

La confiance que vous avez perdue n'a pas fait disparaître l'amour de la vie. C'est seulement ce en quoi vous aviez confiance dans le passé qui a disparu et cela ne méritait en effet aucune confiance. Le voyez-vous ainsi?

Quand nous ne recherchons plus le confort, la sécurité d'une pensée toute faite, d'une autorité extérieure, nous réalisons que notre confiance reposait sur des béquilles instables, voire tout à fait illusoires. Quand les béquilles disparaissent, parce que nous ne leur trouvons plus de réalité, nous pouvons rester quelque temps avec le sentiment d'un vide. Mais nous ne nous arrêtons pas là.

Le vide, le cratère, le néant, peuvent être des images résiduelles. La simplicité, l'humilité d'un état ouvert, peut, par habitude - je veux parler des relents de vieilles habitudes mourantes - ressembler à un néant. Nos chères convictions, tout ce que nous trouvions si excitant, semble perdre tout intérêt. Mais c'est dans cet espace libre que nous pouvons découvrir et laisser se déployer l'amour.

Le Néant - voyez-vous comme le mot peut appeler un besoin de le combler? - se révèle alors comme l'image ultime qui se dissout tout naturellement, sans effort, dans cette attention neuve, virginale de l'homme nouveau (la femme nouvelle).

Quand vous aurez accepté cet espace de liberté, sans comparaison avec ce que vous viviez par le passé, quand vous aurez éprouvé cette solitude pour ce qu'elle est et quand vous aurez vu que ce vide est plein de lui-même, le moteur de votre existence ne sera plus le même, en effet, mais vous serez réellement vivante.

Peut-être exprimez-vous simplement cet état de suspension entre les réminiscences d'un passé mourant et la renaissance de la vie.

Je ne cherche pas à formuler une théorie ou un système, qui ne sont que des idioties, mais à vous indiquer que dans l'observation, l'exploration directe de ce que vous vivez se trouve la connaissance de soi-même et la révolution que vous attendez et que le monde attend avec vous.

J Krishnamurti




Continuons si vous le voulez bien de brûler ensemble des images.

«La confiance que vous avez perdue n'a pas fait disparaître l'amour de la vie. C'est seulement ce en quoi vous aviez confiance dans le passé qui a disparu et cela ne méritait en effet aucune confiance. Le voyez-vous ainsi?»

Après réflexion, oui, je vois cela ainsi. Devant l'épreuve du néant, ce qui n'est pas solide ne tiendra pas. Mais j'ai envie d'insister sur le travail de fond que cela demande, toute cette souffrance morale devant la perte de ce que l'on croit vrai.

En tant qu'être humain, enchaînée que je suis dans mes croyances et dans mes conflits internes, malgré tout, j'ai la sensation de me sentir libre. Une de ces libertés qui ferait éclater le coeur de bonheur. C'est pourquoi, cette situation face au néant est un réel paradoxe.

Forte de ce constat, j'aimerai aborder avec vous le thème du Tout et du Rien. Au fond de moi, je pense que cela veut dire la même chose. Ce sont deux extrêmes, qui englobent chacune deux Infinis. Mais les Infinis, finalement se rencontrent. Prenons les sentiments par exemple. Ne dit-on pas que l'amour est tout près de la haine? Que pensez-vous de cela? Dois-je brûler cette image? Peut-être pensez-vous que cette question n'a guère d'importance dans une vie quotidienne. Mais je pense le contraire.. Combien de fois par jour utilisons-nous ces deux mots? Des quantités! Parfois même à mauvais escient. Je me plais parfois à reprendre une phrase (d'un philosophe, mais je ne sais plus lequel) qui dit: rien n'est grave, puisque tout est grave.

A bientôt

Florence



Dire que l'amour est proche de la haine n'est que le constat de ce que cette humanité fait de l'amour, et non une réalité absolue, ni une définition appropriée de l'amour.

La haine est toute proche de l'amour parce que notre amour est en réalité une attente et non un don. Et nos attentes sont toujours déçues.

Ainsi, dans la déception, cette émotion que nous appelions complaisamment «amour», devient-elle plus proche de sa vraie nature qui est «attente»

... et l'attente frustrée peut produire la haine. L'image qui peut brûler ici est donc celle de l'amour.

Mais vous dites «tout» et «rien» peuvent-ils cohabiter dans l'expérience humaine?

Pour se poser cette question, il faut une attention toute particulière, pas une réflexion purement intellectuelle qui reprendrait uniquement des citations de philosophes ou des pensées issues de notre pauvre éducation.

Les mots «tout» et «rien» peuvent être rapprochés ou dissociés. Ces petites manipulations appartiennent à la pensée.

Que connaissons-nous du «tout» et du «rien»?

La pensée préfère le tout au rien, a priori. Parce que notre quête du bonheur doit fournir un «plus» plutôt qu'un «moins».

Mais tout cela nous rapproche-t-il d'une expérience réelle d'un tout et d'un rien? Ce ne sont que les jeux d'une pensée apeurée.

Je tente d'exprimer ici le fossé monumental qui existe entre la pensée et l'expérience directe d'une réalité.

Précédant les mots que d'autres personnes ont prononcés, est une réalité qui vous fera dire tout ou rien, peut-être, mais que vous ne pouvez pas découvrir par les mots. Sans doute cette réalité est-elle paradoxale pour la pensée qui ne sait que vivre par le conflit. Mais qu'importe finalement, puisque cette expérience directe de la réalité n'est pas pour la pensée, même si cette dernière peut être tentée de s'en gargariser.

Quand les images se déchirent, il peut en effet y avoir à la fois une souffrance et une grande paix.

Cette cohabitation me semble moins abstraite - moins issue de la pensée - que le tout et le rien.

Mais je ne peux que vous inciter à l'approfondir pour vous-même.

J Krishnamurti.