Myriane Bergeron
écrit à

   


Jidhu Krishnamurti

     
   

Après Je suis... la Joie

    Monsieur,

J'ai adoré votre réponse concernant le fait d'espérer revivre un instant d'Unité (Je Suis) en fonction d'un passé qui n'est plus... même si cet indescriptible moment qui change toute notre vie à jamais, aussi grandiose soit-il, m'empêche effectivement de vivre le présent et m'en éloigne par le fait même! Il est vrai que lorsque je suis dans l'attention, sans passé ni futur, d'autres instants de plénitude et de joie touchent mon regard et mon être. Mais il est tout à fait humain de vouloir revivre ces instants qui sont les seuls à nous combler totalement! La Présence devient notre amant, notre ami, notre père, notre confident, notre christ privé pour ainsi dire... mais que la route est parfois ardue pour apprendre à s'abandonner à tout instant à la joie simple d'être. Mon humanité est si conditionnée à vouloir agir pour obtenir quelque chose... au lieu de laisser la vie faire son oeuvre.

Merci encore une fois.

Myriane



Chère Madame, si par «adorer» vous voulez signifier «reconnaître par vous-même et pour vous-même la valeur profonde, pratique, pas seulement intellectuelle et par conséquent non négligeable» de cette réponse, plutôt que «aimer provisoirement cette réponse comme on aime une bonne plaisanterie que l'on oublie ensuite», je suis heureux de cet échange.

Le fait que le désir de reproduire le passé soit «tout à fait humain» risque de vous éloigner de cette reconnaissance profonde.

Les hommes aujourd'hui justifient leur manque d'attention par leur humanité. Cela revient à dire qu'il y a une fatalité en l'humain.

Quand vous ne supporterez plus de vous donner des excuses et de voir une fatalité en la souffrance causée par le manque d'attention, vous trouverez la route moins «ardue».

J Krishnamurti.




Monsieur,

La justesse de vos propos me procure énormément de joie car elle désillusionne mes fantasmes i.e. mes croyances inconscientes encore accrochées à mon personnage. L'impact de l'évidence que vous dévoilez modifie ma perception, ce qui signifie que ce n'est certes pas «qu'intellectuel», sinon je n'aurais pas d'intérêt à vous écrire, ce ne serait qu'un jeu de mots vides de son (signification). Je ne peux pas, toutefois, prétendre saisir toute la portée de vos propos.

Vous dites « les hommes justifient leur manque d'attention par leur humanité». Une belle excuse serait la culpabilité inconsciente d'une non-vigilance ou non-reconnaissance envers l'être divin que nous sommes? En tout cas, il est absolument vrai pour moi que mon manque d'attention m'a causé beaucoup de souffrance et que cette souffrance, je la justifiais par mon humanité que je prétendais «normale»! En d'autres mots, je souffrais lorsque je n'étais pas présente. Mais vlan... vous me jetez un seau d'eau froide qui me réveille de ma léthargie. Alors la question est maintenant comment maintenir mon attention? Et en fait, qu'elle est-elle cette attention? Est-ce le silence du mental tout en étant conscient de son environnement intérieur et extérieur i.e. juste à l'écoute?

Exercer cette attention le plus souvent possible demande-t-il de la discipline? Je perçois la discipline plutôt comme une forme «d'attitude psychologique» qui rassure le personnage pour lui accorder un bien-être relatif. Peut-on vraiment «pratiquer» le silence et l'attention? Ou est-ce plutôt un abandon à ce qui est dans l'instant? Ce serait alors une forme de méditation ou de disposition intérieure? Je croyais aussi que la méditation n'était pas nécessaire même après la levée du voile de l'ignorance.

Je suis tout «attentive» à votre réponse, et merci.

Myriane



Il semble évident que l'attention ne peut être une pratique, quelque chose qui obligerait à se répéter «je suis attentif» à chaque instant, ce qui perdrait toute signification. L'attention véritable est une conscience totalement présente à ce qui est. Si vous étiez dans une pièce avec un serpent venimeux, votre attention serait mobilisée naturellement, jusque dans chaque cellule de votre corps, observant chaque mouvement de l'animal.

L'attention dont je parle n'est pas une activité cérébrale ni un effort.

Comment alors inviter quelqu'un à l'attention s'il semble ne rien y avoir à faire pour qu'elle se produise?

C'est un point qui implique une sérieuse investigation de notre fonctionnement. Quand vous observez quelque chose, dans la nature par exemple, vous pouvez noter que vous faites une traduction de ce que vous voyez, ou croyez voir. Il n'y a pas d'abandon véritable à l'objet qui est observé, il y a une classification automatique, un étiquetage qui conduit finalement à une séparation entre l'observateur et l'observé. L'attention que j'évoque ici est ce qui reste quand l'écran de vos pensées disparaît.

C'est la vraie humanité que nous retrouvons là et plus celle que l'on dit être faite d'inattention.

L'être humain que nous avons réduit à son étiquetage automatique n'est qu'une machine. Celui qui peut être attentif de la manière dont nous en parlons retrouve le sens du mot amour. On ne peut aimer une étiquette car cette dernière crée une distance et il n'y a pas de relation véritable avec l'objet ou avec l'autre.

La discipline n'est donc pas dans l'attention elle-même, qui est la fin de toutes les complications mais dans ce qui y conduit. Si vous êtes résolue à observer avec sérieux, pour commencer, votre fonctionnement dans l'observation du monde, en tant que machine à étiqueter, vous pourrez retrouver l'attention qui surgira d'elle-même dans toute sa beauté et sa dignité, au-delà des automatismes de notre cerveau conditionné.

J. Krishnamurti.



Merci. Il y a des gens qui ont étudié toute leur vie la «science de la Réalité» avec des maîtres ou des gourous, comme il se fait beaucoup en Orient, et qui peuvent articuler intellectuellement les difficultés de parcours avant et après la fin de la quête parce qu'ils l'ont appris presque par cœur, MAIS ils ne connaissent rien de la Réalité, car ils ne l'ont pas vécue. Si l'instant d'ouverture et de grâce leur arrive, ils saisiront la portée de leur «étude» et éventuellement pourront mettre des mots «autour» de cette Réalité. Je dis «autour» puisque cela ne se définit pas, et les mots ne sont devenus que du blabla inutile ... mais ils peuvent tout de même faire un lien à partir de leur savoir maintenant inné aux mots qu'ils ont appris.

Et il y en a d'autres qui vivent spontanément cette ouverture sans avoir appris quoi que ce soit à ce sujet ou très peu. Comme il n'y a pas de mots, c'est radicalement tomber dans le vide, sans aucune référence (comme l'a dit une autre de vos correspondantes). On cherche ensuite à intégrer ce nouvel humain dans la vie quotidienne et ce n'est pas facile, car le «personnage» refait surface après un certain temps puisque ce dernier doit continuer à travailler, s'occuper des choses fonctionnelles de la vie, baigner dans un environnement qui n'est pas en résonance avec son nouveau regard, et c'est là que la difficulté arrive! Il y a une grande solitude qui s'installe même si la Présence nous a fait sentir qu'on n'est jamais seul ni séparé de rien. C'est beaucoup le cas des gens en Occident. On peut très facilement perdre ce contact avec la réalité si on ne reste pas vigilant. Le contact avec d'autres personnes «réelles» est important; je crois dans notre monde actuel.

Ce que vous me permettez de faire, c'est de mettre des mots à ce que je vis. Alors, je vois bien que je vis l'attention telle qu'elle est véritablement, car je l'exerce parfois, d'une façon naturelle; ce qui se passe dans ces moments, c'est un rapprochement presque physique aux choses qui m'entourent, comme si elles me touchaient, et, à ce moment, je ressens effectivement énormément d'amour et une augmentation importante de mon énergie. Mais vous voyez, j'ai appris cela par moi-même et c'est vous, par votre capacité d'articuler la chose, qui me permettez de regarder le phénomène de l'étiquetage des choses avec notre cerveau primitif!... J'ai très bien compris maintenant! Je vais être plus observatrice sur ma façon d'étiqueter le monde, je trouve cela très intéressant!

Je veux poursuivre mon échange avec vous sur bien des points mais j'y vais par morceaux, car j'ai besoin de digérer chaque élément soulevé. La prochaine fois, je veux parler du jeu des miroirs relationnels avec tout ce qui nous entoure et qui, en quelque sorte, me fait penser à l'observation de la mécanique quantique. Je sais que tout propos est relié à la même chose, mais c'est si excitant à la fois de communiquer quelque chose de plus substantiel!

À plus tard!

Myriane