Agitation
       

       
         
         

Guy Agrotrade

      Monsieur,

Je me suis plongé avec délice dans vos écrits. Vous êtes l'être le plus magnifique qu'il m'ait été donné d'entrevoir. Je tente de recevoir la fulgurance de vos visions: quel défi!.. Et quel bonheur de voir certaines de mes vagues intuitions comme prendre la parole par votre voix, brusquement transcendées par les jaillissements de votre esprit à l'acuité ahurissante... Merci, et pardon pour cet éloge quelque peu enfantin mais néanmoins sincère.

Voici ma question: dans un premier temps j'ai reçu vos écrits très simplement, avec une certaine distance sereine, expérimentant librement et légèrement ce qui était suggéré. Après quelques jours j'ai vécu de brèves expériences très nouvelles qui m'ont paru être la conséquence de ma libre expérimentation. Par ailleurs ces expériences ont provoqué une telle agitation qu'il m'est devenu presque impossible de laisser renaître la tranquillité qui présidait à mes premières expérimentations, la pensée ne cessant de déverser ses questions anxieuses et leurs réponses artificielles et polluantes. Sachant trop bien que toute question sera ramenée au problème de la reconnaissance honnête de ce qui est, et à l'attention non-concluante portée à ce qui advient, je me borne à vous demander si vous voyez des remarques particulières dans mon cas?

Attentivement,

Guy
         
         

Jidhu Krishnamurti

      Cher monsieur,

Votre expression «libre expérimentation» me réjouit. Elle définit avec justesse l'utilisation qui doit être faite de mes propos. Le plus souvent, on se déplace pour entendre un orateur sans cette liberté et ce désir d'expérimentation. Les mots nous atteignent alors avec plus ou moins de bonheur mais ils semblent si rarement produire d'écho véritable, éveillant cette soif nécessaire du sens plus que du mot.

Le plus souvent, on reste satisfait d'un éclair d'intelligence ou d'une pensée pertinente, comme pour vérifier ce que nous connaissons déjà plus que pour s'ouvrir à l'inconnu, puis nous retournons à nos automatismes, à notre existence d'aveugle et de sourd. Je veux bien vous confier que toute ma vie, j'ai espéré recevoir des témoignages comme le vôtre, seules confirmations que tous ces dialogues n'ont pas été inutiles.

Je reviens maintenant à votre question concernant les suites de cette expérimentation. Il n'est pas surprenant que l'innocence de cette expérimentation libre ait produit, dans un premier temps, une suspension de la pensée, l'immobilité du cerveau. Mais il n'est pas plus surprenant que la pensée réinvestisse rapidement l'espace silencieux qui s'était révélé à cette ocassion. L'expérience, quand elle devient une mémoire, ne libère pas de la pensée, elle la rend au contraire plus habile, plus sophistiquée. Le raffinement de la pensée, comme vous le soulignez, ne met pas fin à la souffrance. Mais on ne met pas fin à la pensée par une autre pensée. Il n'y a donc pas à créer de conflit à l'encontre de ce retour de la pensée et de ses artifices.

Si la tranquilité présidait à votre expérimentation, c'est parce que vous étiez sans attente particulière, sans mémoire et que vous étiez ainsi disponible et ouvert. Ce qui succède à cette expérimentation n'est rejeté qu'en comparaison à cette grâce éphémère que vous vous êtes mise à chérir. La tranquillité est l'état de celui qui ne tente plus de saisir ou de faire durer. La libre expérimentation ne peut donc pas être réservée aux seuls instants agréables. C'est toute une existence de libre expérimentation qui s'offre à vous, et à chaque instant, indépendament de ce qui se présente dans le champ de votre perception.

Cordialement,

J. Krishnamurti