Un homme d'honneur
       

       
         
         

Ekaterina

      Bonjour citoyen Saint-Just,

Je crois que tu es le plus intéressant de tous les hommes politiques de la Grande Révolution française. J'admire ton audace et ta constance vers un but, ta fierté et tes talents. Mais je ne te comprends pas. Tu es un homme d'honneur, n'est-ce pas? Mais ton rapport contre Danton est une calomnie. Il ne faut pas écrire ce rapport et puis être réputé comme honnête homme. Est-ce que c'était nécessaire de l'écrire et de le lire? 

Je voudrais te poser des questions.
Les prénoms Lois et Antoine t'ont été donnés pendant le baptême. Léon est le nom de la confirmation. Et Florel? Est-ce que tu l'as choisi toi-même? 

Est-ce que tu as été fiancé a Henriette Les Bas? M. Charmelot écrit que ce n'est pas vrai.

Certains historiens pensent que tu aurais pu faire chuter Robespierre et être un dictateur. As-tu eu cette idée?

Pourquoi as-tu gardé le silence et ne t'es pas défendu les 9 et 10 thermidor?

Cordialement,

Ekaterina

 

       

 

       

Louis Antoine Saint-Just

      Citoyenne Ekaterina de Russie lointaine,


Je m'étonne de vous entendre qualifier mon rapport sur la faction de Danton de «calomnieux», vous qui n'avez jamais côtoyé Danton ni sa clique, mais qui vous croyez être mieux informée que moi, qui ai pu observer les agissements de ses complices, et la Convention nationale qui a entièrement approuvé mon rapport. Pour votre gouverne, démasquer un conspirateur corrompu projetant d'anéantir la liberté et de pactiser avec les ennemis de la patrie, il n'y a rien d'incompatible en cela avec l'honneur, bien au contraire.

Quant à vos autres questions, au début de la révolution, désespéré par mon trop jeune âge me faisant obstacle même pour participer aux assemblées du district, dans l'espoir de contourner cette entrave, je me suis affublé tantôt du prénom de Florelle, tantôt du celui de Léonard. Le deuxième est le prénom de mon grand-père maternel, quant au premier, je le trouvais fort romantique et sonnant tendrement à l'oreille. Par la suite, j'ai rapidement abandonné ce procédé naïf. 

Je me suis vraiment fiancé avec la citoyenne Lebas, et j'ai moi-même mis fin à ces fiançailles. Je laisse cette opinion outrageante que je puisse flétrir l'amitié si chère de Robespierre et devenir en plus un liberticide, à la conscience de ceux qui la colportent. Le neuf thermidor, je me suis tu parce qu'il n'y avait rien à dire, ni personne à qui s'adresser sans souiller mon honneur. Le dix, encore moins.

Pour vous servir, Citoyenne,

Louis Antoine Saint-Just