Le citoyen Maurice
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Une République trop pure

   

Salut à toi, magnifique Saint-Just!

Voilà longtemps que je ne t'avais pas écrit. Tu m'as bien manqué.

Juste une question rapide pour aujourd'hui: à force de vouloir une République trop pure, cela n'a-t-il pas fini par vous perdre, Robespierre et toi?

À force de guillotiner à tour de bras ces salauds de contre-révolutionnaires, tout ce sang versé, même si c'était à juste titre, n'a-t-il pas fini par écœurer le peuple? Et comme personne n'est tout à fait pur, chacun a pu se dire: «La prochaine victime, ce sera peut-être moi...»

Ne valait-il pas mieux tolérer une petite once de perversion? Ma question te semblera bizarre, mais ne m'en veux pas.

Amicalement. Salut et fraternité,

Le citoyen Maurice


Citoyen Maurice,

Pardonne-moi ce long silence et veuille bien croire que seule l’absence pour moi de tout loisir en a été la cause.

Je ne sais point ce qu’est une République «trop pure», ce terme métaphysique m’échappe. Il y a LA République française, et il y a ses lois qui doivent être respectées. Je ne puis croire qu’il existe un gouvernement qui laisse violer impunément ses lois et sa constitution, et quand bien même il existerait, la cité courrait alors irrémédiablement à sa perte. Tout gouvernement exige qu’on obéisse à ses lois mais il y a mille raisons de plus pour respecter les lois républicaines car dans une République, les lois ne sont plus des volontés dictées par un maître, elles sont l’ouvrage et la propriété du peuple.

Je suis plus qu’étonné par ta question s’il ne fallait pas «tolérer une petite once de perversion» en République. Je ne t’en veux pas mais tu ne me sembles pas avoir saisi toi-même la nature vicieuse de ce raisonnement. Sans même te demander de préciser ce que tu entends par ce mot «perversion», je te pose la question: sans le cadre d’une loi, qui sera juge de jusqu’où cette tolérance devra aller? Comment apprécier la petitesse exacte de cette «once», selon quelle loi décider qui est digne de cette condescendance et qui ne l’est pas? Et ne serait-ce point laisser la porte grande ouverte à un arbitraire pire que la plus rigoureuse des lois? Cette «once de perversion», par ailleurs, la toléreras-tu envers toi-même?

Je te répondrai, Citoyen, que le plus petit des méfaits grandira aussi tôt et aussi vite qu’il sera toléré. Et la corruption n’a jamais encore rien sauvé mais elle perdra tout, comme la rouille peut réduire à néant le monument le plus majestueux du monde le rongeant de l’intérieur...

Salut et fraternité, Citoyen Maurice!

Antoine Saint-Just