Citoyen Maurice
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Une différence entrre la guerre et le couperet

   
Cher Louis et citoyen,

Je reviens sur le sujet que j'avais déjà évoqué avec toi: la peine de mort.

J'ai bien analysé la réponse que tu m'as adressée dans un précédent courrier. Malgré toute l'estime que je te porte, je ne suis pas convaincu par tes arguments.

Nos braves soldats, eux aussi «tuent» pour défendre la République, m'as-tu écrit, comme à Valmy ou à Jemmapes, etc... Comme toi, je pense en effet qu'ils ont bien raison. Merci à eux. Mais à mon sens, ce n'est pas la même chose que de traîner un homme sans défense à l'échafaud. Tu es bien placé pour le savoir.

Pourquoi ne pas chercher à convertir, par une éducation appropriée, les récalcitrants aux idées républicaines plutôt que de les tuer?

Je sais que la tâche eût été immense, et que la Convention n'en avait peut-être pas les moyens matériels. De plus, la République était aux abois, en grand danger de survie, ce qui explique, sinon excuse, les méthodes un peu trop expéditives à mon goût de sa «justice» révolutionnaire.

Mais alors, il existe une autre solution: l'internement! Pourquoi forcément la mort?

Robespierre n'était-il pas lui aussi, à ses débuts, quand il a commencé sa carrière d'avocat, contre la peine de mort?

Pourquoi ce revirement qui contredit de façon terrible la vertueuse prise de position qu'il avait eue en premier?

Je sais que vous avez œuvré avec acharnement pour instituer la République, si chère à mon cœur, et que vous avez fait ce que vous avez pu, vous les Montagnard de la Convention. Je sais aussi qu'il est plus facile de critiquer que d'agir. Vous avez fait un travail immense et je vous en suis très reconnaissant. Je ne sais pas si j'aurais eu le courage et la force d'en faire autant à votre place.

C'est pourquoi je ne vous juge pas, au contraire je vous adresse toute mon admiration et mes remerciements.

Cependant, je regrette toutes ces vies humaines tragiquement perdues, cruellement assassinées, dans un camp comme dans l'autre, à la guerre comme dans les condamnations et les exécutions.

Mais vous n'aviez pas tellement le choix d'agir autrement.

Je vous pardonne, à vous et aux autres.

Salut et fraternité.

Le citoyen Maurice

Citoyen Maurice,

Ne fais pas de moi un monstre ni un imbécile. J’entends aussi bien que toi que la mort sur l’échafaud et la mort sur un champ de bataille ne sont pas de même nature. Cependant, cela ne changeait rien pour ta première question «Tuer un homme pour défendre une idée?» Il t’a été donné la réponse que tu connais, valable pour les soldats ennemis qui se font tuer, comme pour leurs alliés à l’intérieur que l’on extermine selon le même principe puisqu’ils servent la même cause.

Il ne s’agit donc point de «récalcitrants aux idées républicaines» que l’on pourrait essayer de «rééduquer» suivant ton expression, à condition certes qu’une telle correction soit possible (ce dont je doute fort pour ma part), et que l’on pourrait à défaut bannir en temps de paix. Il s’agit de criminels qui lèvent les armes contre la République, de traîtres qui mettent la Patrie en danger de mort, de rebelles qui osent faire la guerre au souverain; par ce fait ils se mettent hors de la cité et sont traités comme les ennemis en état de guerre.

Quant à ta proposition de les incarcérer, tu sais certes qu’un nombre d’arrestations a déjà eu lieu depuis le début de la guerre, et la source de ces détentions n’est autre que la sécurité publique. La République ne se dissimule pas le danger que porte en elle la situation dans les prisons et elle a voté les décrets prévoyant un moyen de mettre en liberté les patriotes et laisser les suspects en détention jusqu’à la paix. Mais tu comprendras qu’il ne peut être question de joindre aux détenus au titre de suspects ceux qui sont des contre-révolutionnaires et rebelles avérés, la folie en est évidente.


Sur quoi, il ne s’agissait nullement de gagner ton pardon, mais de faire triompher la République et de vaincre l’ennemi. On a vaincu.

La liberté ou la mort!

Louis Antoine Saint-Just