Ton dernier discours
       

       
         
         

Enlil

      Je te salue de toute éternité citoyen Saint-Just. Je tiens, avant de te poser une question, à te témoigner toute l'admiration et le plus grand respect que j'ai pour toi, tes idées, ton engagement et ton courage... «préférant le titre de héros mort à celui de lâche vivant...»

J'ai lu tous tes discours (ceux de Maximilien aussi), toutes tes interventions et tous tes rapports de mission que j'ai pu me procurer; et j'y admire ta verve, ton éloquence, ton style si généreux sans jamais m'en lasser.

La constitution de l'an II (que nous avons rebaptisée «l'Évangile selon Saint-Just») reste pour moi un texte de référence auquel beaucoup d'hommes politiques devraient songer plus souvent.

Ceci dit, je voudrais savoir ce qui s'est passé cette matinée très chaude de Thermidor. Ce jour-même où tu as fait ton dernier discours; ce discours sur lequel tu as travaillé toute la nuit et que tu devais lire devant le Comité. Mais il paraît qu'après avoir chevauché dans Paris au petit matin, tu as zappé ta lecture devant le Comité et tu as envoyé à ses membres un petit mot, du genre: vous avez flétri mon coeur...

Je suppose que tu devais être remonté contre le brutal et le fainéant Collot et Billaud... J'espère que tu vois ce dont je parle et je voudrais que tu me dises ce qui s'est passé pour toi entre le moment où tu as quitté le bureau du Comité et ton arrivée à la Convention pour y lire ton discours; ce que tu as fait (si cela n'est pas trop indiscret), ce que tu as ressenti, comment tu as appréhendé cette intervention à la Convention aux vues de ce qui s'y était passé la veille, et surtout, surtout, pourquoi tu n'as pas voulu lire ton discours aux membres du Comité au risque de laisser les corrompus penser qu'ils étaient découverts et menacés?

Merci de me répondre, et merci d'avoir toujours agi comme tu l'as fait; même s'il subsiste un petit regret mais je n'en dirai pas plus... en espérant que l'article 35 de la DDHC soit un jour gravé en lettres d'or sur une belle plaque de marbre, je te salue citoyen Saint-Just.

Enlil

 

       

 

       

Louis Antoine Saint-Just

      Je te salue, citoyen Enlil.

Ta question est difficile pour moi, car elle me plonge à nouveau dans l'ambiance angoissante de cette matinée du 9 thermidor, qui sera, tu le sais bien, l'avant-dernière. Puisque tu insistes...

J'ai quitté le bureau à l'aube, vers 5 heures, je ne me souviens plus exactement. J'ai fait un tour à cheval pour me détendre les nerfs et faire le vide (on se plaît à croire qu'on voit plus clair après...). Puis je suis rentré chez moi pour me reposer un peu et faire ma toilette. Vers midi, accompagné de Maximilien, j'ai franchi le seuil de la salle. La suite, tu la connais.

Tu demandes pourquoi je ne suis pas retourné au comité pour leur lire mon rapport? La question d'orgueil blessé y a joué son rôle, mais elle ne dominait pas. Surtout, il aurait été insensé d'y retourner. J'ai transgressé la règle, je le sais, mais à quoi servirait de lire à Collot, Billaud, Carnot un rapport où j'accuse les mêmes Collot, Billaud et Carnot d'avoir usurpé le pouvoir de tous? Penses-tu qu'ils l'auraient approuvé? Cela aurait été inutile de m'adresser à eux; la réunion du 5 a montré déjà que l'arrangement était impossible, qu'ils ne marcheraient pas avec nous; moi, j'en avais été dupe d'abord, mais cette nuit-là, les choses ont été mises au clair, et je n'avais plus rien à dire au comité.

La Convention seule pouvait donc résoudre ce conflit. Mais, en toute franchise, ce n'est pas de cette façon que j'aurais réagi si j'avais été seul. Mais Maximilien a tout misé sur la Convention. Alors je m'y suis rendu, car je n'avais pas le choix, c'était notre dernier recours, mais j'estimais nos chances d'en sortir vainqueurs minimes. J'y suis venu angoissé, avec un mauvais pressentiment, et même si je ne pouvais pas imaginer la suite, tu sais maintenant que je ne me suis pas trompé.

Salut et Fraternité,

Louis Antoine Saint-Just
         
         

Enlil

      Merci citoyen,

Peux-tu encore m'expliquer davantage tes propos: «ce n'est pas de cette façon que j'aurais réagi si j'avais été seul.»

Enlil
         
         

Louis Antoine Saint-Just

      Probablement, le malheur ne me serait jamais arrivé si j'avais été seul, car nos chers collègues s'acharnaient surtout contre Maximilien.

Mais si j'avais été seul à choisir la tactique, si Maximilien m'avait laissé faire, alors j'aurais préféré de nous arranger avec le comité, de chercher le compromis même au prix de concessions ou d'orgueil sacrifié, pour gagner du temps et apaiser les esprits; en aucun cas je n'aurais exposé nos altercations devant la Convention.

Ceci étant dit, si Maximilien s'était résolu d'agir, quand le pire est arrivé, j'aurais saisi cette chance que nous offrait la Commune.

L. A. Saint-Just
         
         

Enlil

      Pourquoi ne pas l'avoir fait...? Pour ne pas être davantage prisonnier des contradictions??

Enlil
         
         

Louis Antoine Saint-Just

      Parce qu'il était hors de question que je le fasse contre la volonté de Maximilien. Je ne sacrifierais pas notre amitié pour le pouvoir.

Antoine