Victor
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Thuillier

   

Antoine,

Pardonne-moi de te troubler mais une question me turlupine. Dans différents ouvrages qui te sont consacrés, on trouve la trace d'un certain citoyen Thuillier qui t'aurait suivi de Blérancourt à Paris où il aurait été ton secrétaire. Pourrais-tu m'éclairer un peu sur cet ami de l'ombre, dont même le prénom m'échappe. Par ailleurs tu fais référence dans une de tes réponses à un film inspiré du livre d'Ollivier. De quel film s'agit-il? Merci d'avance.

Salut et Fraternité.

Victor


Salut et Fraternité,

Mon cher ami,

Thuillier, dont il est question dans ta lettre, porte le même prénom que toi, citoyen, ou, pour être plus précis, il se prénomme Pierre Victor. Je me suis lié d'amitié avec lui peu après la mort de mon père. Nous avons grandi ensemble, alors j'ai toujours été heureux de le retrouver à Blérancourt pendant mes vacances. Notre attachement fraternel l'un pour l'autre n'a jamais faibli depuis. Il n'y a pas grand chose à dire sur ce garçon très gentil. Il est né à Blérancourt où son père tient une auberge «La Croix Blanche» pas loin de chez nous. Avant de venir à Paris, auprès de moi, il était greffier à la municipalité. C'est un compagnon fidèle, il m'a toujours épaulé dans mes luttes contre le parti des seigneurs, dans notre campagne, et j'ai maintes fois bénéficié de sa complicité amicale. Je rends hommage à son dévouement absolu. En retour, il sait qu'il peut compter sur tout mon soutien et toute mon affection. Après mon élection comme député à la Convention, Victor était toujours soucieux de m'informer des opinions et des affaires dans notre pays. Comme il se plaignait de souffrir de l'attitude peu patriotique de son voisinage, je lui ai alors trouvé une place d'administrateur des subsistances de l'armée. C'est un collaborateur bien précieux en lequel je peux avoir toute confiance. À ce poste, il me seconde à merveille dans mes missions.

Les besoins de nos armées sont immenses, et je soutiens que mon ami, veillant avec la détermination et l'énergie indéfectibles à leur bon approvisionnement, est certainement pour beaucoup dans les victoires de nos soldats. Et puis, il m'a bien souvent rendu (et rend encore) service en recopiant au propre mes brouillons car, il faut le reconnaître, j'ai une bien mauvaise écriture!

Je suis d'ailleurs en train de l'héberger, le temps qu'il trouve un logement convenable pour lui et sa femme. Dans les rares minutes de loisirs, je prends un immense plaisir à discuter avec lui comme jadis à Blérancourt, de tout et de rien, je lui confie mes espérances et mes doutes, et je partage avec lui mes aspirations les plus intimes. Je lui dirai aussi l'intérêt que tu portes à sa personne. J'espère avoir satisfait ta curiosité sur Victor, aussi je termine ma lettre et je t'adresse, Citoyen, l'assurance de mes sentiments fraternels.

La liberté ou la mort!

L. A. Saint-Just

P.-S.: le film inspiré du livre d'Ollivier porte le même titre que l'ouvrage de ce monsieur.