Michel Benoit
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Tes rapports avec Maximilien Robespierre

    Je reviens à ta réponse à Sylvy concernant tes rapports avec Robespierre. Allons, un peu de courage!

Il est certain qu'après plus de 200 ans, les désaccords entre vous se soient plus ou moins effacés. Mais ne viens pas me dire qu'ils n'existaient pas au 9 thermidor et ce, depuis quelques mois. D'ailleurs, souviens-toi, lorsque tu fus rappelé à Paris par le Comité de Salut Public le lendemain de la tentative d'assassinat de Maximilien... Admirat n'avait pas trouvé ton ami, et c'est Collot, qui habitait dans le même immeuble, qui fut l'objet du coup de feu tiré par cet Auvergnat dont le baron de Batz tenait la main.

En effet, Admirat avait cherché longtemps Robespierre dans Paris, à l'assemblée, aux jacobins et chez les Duplay, sans résultat. Aujourd'hui, on a des témoignages et pas des moindres: les espions à la solde de l'Autriche, c'est Senart qui le dit, avaient organisé une rencontre à Meudon avec Robespierre et quelques fidèles afin d'échanger le fils de Louis XVI contre la paix et permettre à Robespierre d'asseoir la République et de concrétiser les lois déjà votées dans une République sans guerre. Seulement voilà. Lors de cette entrevue, ils s'aperçurent que l'enfant que l'on avait sorti du Temple n'était pas Louis XVII et que d'autres l'avaient mis à l'abri bien avant eux.

C'est pour cette raison que ton ami Robespierre te rappela tout paniqué et non parce que Collot avait échappé à quelques coups de feu d'un scélérat. Souviens-toi, il t'avoua sa politique de négociation, la même en plus honnête que celle de Danton avec l'étranger, en plus louable aussi. Et toi, qui avait combattu sur les frontières pendant ce temps, qui avait vu tomber les soldats de la République, tu ne compris pas que l'on pouvait avoir un discours officiel et des négociations secrètes.

Robespierre était un homme de robe et on le voit bien en grand homme d'État. Toi, tu étais un excellent tribun, mais tu n'étais que le fils d'un gendarme, tu savais associer l'action à la pensée à la seconde, mais tu avais les qualités et les défauts de ton jeune âge. D'ailleurs, suite à cela, tu ne restas que deux jours à Paris, le temps de faire un discours à l'hôtel de ville et de prendre connaissance de cet échec. Le marmot disparut on ne sait où, depuis certainement janvier 1794 avec le départ de Simon du Temple, il ne te restait plus que vaincre ou mourir! Voilà pourquoi tu t'éloignas de Maximilien jusqu'à ton retour en thermidor, peu après Fleurus.

Salut et fraternité!

Salut et fraternité,

T'apprendrais-je un fait nouveau en disant qu'il ne peut exister entre les hommes une harmonie parfaite? Bien évidemment que nous n'étions pas toujours d'accord pour tout avec Maximilien, je n'ai nulle intention de le nier. Il est dans l'ordre des choses qu'il existe entre des amis même des divergences d'opinion, surtout que, comme tu le soulignes avec une délicatesse qui t'est propre, lui et moi n'avons ni le même âge ni la même perception des choses ou de la manière d'y apporter une réponse.

Certes, nos différends ne concernaient guère le fils de Louis. La France a une république à fonder, une guerre à gagner; le sort d'un marmot, pour reprendre ton expression, peut-il être préoccupant à côté de ces tâches titanesques?

Peine perdue donc d'essayer de me faire rafraîchir la mémoire en invoquant les anecdotes pêchées je ne sais où, car il est impossible de se souvenir des choses qui n'ont jamais eu lieu. Il est stupide d'accorder une confiance aveugle aux racontars des agents étrangers ayant juré de perdre la République à tout prix, et moins encore un homme honnête pourrait se fier aux insinuations de ceux qui ont choisi comme honteuse mission de calomnier tout serviteur du peuple fidèle et dévoué. Toutes leurs allégations sont infirmées par le caractère même de Robespierre, par sa droiture, par la pureté de son coeur et l'inflexibilité de ses principes. Quiconque l'ayant connu ne peut l'accuser de tenir un double language sans le calomnier et en péchant consciemment contre la vérité. Quoique tu aies du mal à le concevoir, on peut être un grand homme et garder ses principes républicains intacts, sans s'abaisser à pactiser avec les royalistes. N'est-ce pour cela, comme tu l'as relaté toi-même, que la contre-révolution trame avec acharnement conspirations sur conspirations contre les défenseurs de la République - les grands hommes ne meurent point dans leur lit!

Je te laisse à présent; j'ai tout dit et n'ai rien à ajouter.

Vive la République!

Louis Antoine Saint-Just