Réponds, misérable!
       

       
         
         

Montjoy

      Citoyen Saint-Just,

Plus de deux cents ans après la Révolution, la République semble plus que jamais consolidée. Du moins pour le moment. Deux prétendants se disputent le trône de France:

-Louis-Alphonse de Bourbon, dit Louis XX
-Henri d'Orléans, dit Henri VII, comte de Paris, duc de France

Si la République devait être irrémédiablement perdue (ce qui arrivera bien un jour), et qu'aujourd'hui, transporté en 2004 et face à une restauration inévitable, choix t'était donné entre ces deux héritiers, auquel irait ta préférence?

Un Français qui ne t'apprécie pas,

Vive le Roy!

 

       

 

       

Louis Antoine Saint-Just

      Citoyen,

Ou plutôt monsieur, car je crois que cette dernière appellation à l'ancien régime sonnera plus agréable à l'oreille de celui qui signe «vive le roy», comme le dernier des laquais de Capet!

Sachez qu'il n'y a aucune différence entre les deux coquins dits prétendus «prétendants» que vous vous préoccupez à placer dans vos rêves sur le trône de France, fort heureusement renversé depuis longtemps. Tous les usurpateurs se ressemblent, et un brigand couronné en vaut royalement un autre. Depuis des siècles, les monstres couronnés pillaient, égorgeaient et opprimaient la nation française sans répit et sans remords, et rien ni nul ne me fera croire qu'il existe une raison pour que leurs avortons d'aujourd'hui soient différents de leurs ancêtres assassins.

Quant à moi, placé devant un tel choix, je n'aurai pas à le faire car si un jour la France était amenée à se plier à nouveau sous le joug des rois, je me poignarderais sans hésiter une seconde car un homme libre n'est point fait pour mener une existence d'esclave. Malheur pour vous - malgré toutes vos incantations réitérées, ce jour n'arrivera certainement jamais.

Vive la République!
Louis Antoine Saint-Just
         
         

Montjoy

      Citoyen Saint-Just,
 
Comme il est risible, je dois l'avouer, de se voir traité de «laquais de Capet»... par le caniche de Robespierre. Maintenant, puisque tu évoques «les monstres couronnés» qui «pillaient, égorgeaient et opprimaient la nation française sans répit et sans remords» (cliché classique que nous assènent les propagandistes républicains), je te livre un «extrait choisi» daté de 1793, propos du républicain Lequinio, donc non suspect de partialité royaliste:
 
«Le pillage a été porté à son comble. Les militaires, au lieu de songer à ce qu’ils avaient à faire, n’ont pensé qu’à remplir leur sac et à perpétrer une guerre aussi avantageuse à leur intérêt. Beaucoup de simples soldats ont acquis 50.000 Francs et plus. On en a vu couverts de bijoux et faisant dans tous les genres de dépenses d’une prodigalité monstrueuse. [...] Les délits ne se sont pas bornés au pillage. Le viol et la barbarie la plus outrée se sont représentées jusque dans tous les coins. On a vu des militaires républicains violer des femmes rebelles sur des pierres amoncelées le long des grandes routes et les fusiller ou les poignarder en sortant de leurs bras. 
 
On en a vu d’autres porter des enfants au bout de la baïonnette ou de la pique et qui avait percé du même coup et la mère et l’enfant. Les rebelles n’ont pas été les seules victimes de la brutalité des soldats. Les filles et les femmes des patriotes ont même été souvent mise en réquisition, c’est le terme. Toutes ces horreurs ont aigri les esprits et grossi le nombre des mécontents, forcés de reconnaître souvent moins de vertu à nos troupes qu’aux brigands, dont plusieurs, il est vrai, ont commis des massacres mais dont les chefs ont toujours eu la politique de prêcher les vertus et d’affecter souvent une sorte d’indulgence et de générosité envers nos prisonniers».
 
En 10 ans de Révolution, les tortionnaires de la République, dont tu es, ont bien plus massacré que nos rois les «tyrans» en 10 siècles de monarchie. Pitoyable bilan révolutionnaire devant lequel les esprits courageux ne peuvent s'incliner. Tu évoques la possibilité de te poignarder en cas d'un retour monarchique: l'histoire pourrait bien t'épargner cette peine. Tu as une belle petite tête (dit-on), que tu porterais «comme un saint sacrement», selon le plus estimable Camille Desmoulins. Veille à bien la garder sur tes épaules puisque tu la portes si bien! La Révolution est un art incertain susceptible de multiples retournements...
 
 Je te laisse, trublion tragi-comique, être insignifiant que dépasse largement le souvenir glorieux de nos grands rois. 
 
 Pour Dieu et le Roy!
 Duc de Bretagne
         
         

Louis Antoine Saint-Just

      Monsieur,


À mon tour d'être étonné par votre méconnaissance absolue de tels sentiments que l'attachement et l'amitié sincère; étonnement qui ne saurait durer car je ne doutais point que les gens de votre caste se figurent l'amitié comme familiarité méprisante sinon comme servitude. De même, appellent-ils des massacres la juste punition venant de frapper quelques contre-révolutionnaires de leur camp; jamais il ne leur vient à l'esprit de donner ce nom aux milliers de ces malheureux, écrasés et opprimés pendant des siècles sans pitié par vos «nobles» confrères, et qui ne sont pour vos «esprits courageux» que des gueux point dignes d'attention de ces Messieurs.

Je prends note de l'estime que vous portez à Desmoulins; ceci par contre ne m'étonne nullement, Desmoulins étant à mes yeux depuis longtemps convaincu d'écrire pour le bon plaisir des royalistes et des conspirateurs.

Je reviens à l'instant de l'armée du Nord, où je peux vous assurer que la discipline ne souffre aucune dérogation du style de celles étalées à votre grande joie par Lequinio. S'il était le témoin oculaire des faits qu'il relate, un tel débordement doit lui être reproché directement comme au représentant du peuple en mission qui a manqué à son devoir de maintenir l'ordre et la loi, non point à la République. Dans le cas contraire, il ferait mieux de se taire et de ne point répandre la calomnie inventée par des brigands.

À condition que ses propos n'exagèrent en rien la vérité et sans chercher à justifier ces excès, je souhaiterai à mon tour vous citer un autre document. J'ai pris la peine de retrouver mon exemplaire du rapport des commissaires décrivant la barbarie des massacres perpétrés par les rebelles et d'en recopier quelques paragraphes:

«Les plus cruels étaient les vieillards, les femmes et les enfants; les femmes criaient «Tue! tue!», les vieillards assommaient, et les enfants chantaient la victoire. Un de ces monstres courait les rues avec un cor de chasse; quand passait un citoyen il sonnait la vue, c'était le signal d'assommer; puis il revenait sur la place, sonner l'hallali.

Le curé constitutionnel fut saisi. Les barbares ne l'assommèrent pas; ils le firent périr à coups de baïonnettes dans le visage. Son supplice dura environ dix minutes. Un des monstres qui l'avaient assassiné disait encore en s'en allant: «Ce bougre de prêtre n'a cependant pas vécu longtemps».

Depuis le vendredi 15 mars jusqu'au lundi 22 avril, à peine se passait-il un jour qui ne fût marqué par des assassinats. Ils n'assommaient plus, mais ils attachaient les prisonniers à une longue corde qu'on leur passait au bras (les brigands appelaient cela leur chapelet); puis on les menait dans une vaste prairie où on les faisait mettre à genoux devant un grand fossé. Ils étaient fusillés; ensuite des piquiers et des assommeurs se jetaient sur ceux qui n'avaient pas reçu de coups mortels.

Le citoyen Joubert, président du district, eut les poignets sciés avant d'être assassiné; il le fut à coups de fourches et de baïonnettes.

Ces barbares ont enterré des hommes vivants. On voyait encore, le 23 avril, dans cette prairie qui a servi de tombeau à tant de braves et malheureux citoyens, un bras hors de terre, dont la main, encore accrochée à une poignée d'herbe, semblait celle d'un homme qui avait voulu sortir de la tombe, etc.»

Ceci n'étant que le texte d'un rapport officiel, je vous épargnerai, quoiqu'il vous fasse peut-être plaisir de les entendre, les détails horribles circulant en dehors de ces lignes, comme les furies des rebelles à qui la nature refuse le nom de femme, arrachant les parties viriles des malheureux citoyens victimes du carnage. Si ceci n'excuse cela, il l'explique à mon sens.

Adieu à vous, et au souvenir de vos «grands» rois,

Louis-Antoine Saint-Just