Laury-Anne
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Qui étiez-vous vraiment?

    Citoyen,

Peut-être vous souvenez-vous de moi, ou plutôt d'une lettre dans laquelle je vous demandais votre opinion sur vos «Fragments».

Tout d'abord, je tiens à vous présenter mes excuses si j'ai pu vous causer quelque irritation dans mes propos. En aucun cas je ne me permettrais de juger votre oeuvre littéraire, d'autant plus que le contexte n'est plus le même et que l'époque a changé. Heureusement que, durant cette tumultueuse période que fût la Révolution, certains hommes comme vous, ont jeté les bases d'une vraie République, même sur du papier.

J'en arrive à la question qui m'amène ici aujourd'hui: Vous êtes un des personnages les plus controversés de la Révolution. Certains vous présentent comme un génie précurseur, d'autres comme un monstre, certains vous disent plein d'initiatives, d'autres vous considèrent juste comme l'apprenti de Robespierre, certains vous voient réellement comme un des plus grands acteurs de la Révolution, d'autres soutiennent que la popularité autour de votre personne tient uniquement du fait que vous aviez un physique très avantageux... Les exemples ne manquent pas et je ne gaspillerai pas votre temps à tous vous les énumérer puisque vous devez les connaître au moins aussi bien que moi, étant le premier concerné. Au-delà des «on dit», Citoyen, qui étiez-vous vraiment? Pouvez-vous m'éclairer sur votre véritable personnalité? N'avez-vous vraiment vécu que pour vos idéaux comme le prétendent les historiens? Et, question plus personnelle, pensez-vous qu'une société sans aucun vice puisse exister un jour?

Je me satisferai de toute réponse, quelle qu'elle soit, étant déjà honorée du fait que vous avez répondu à mon courrier.

À mon sens, les grands hommes sont rares à mon époque et, pour en trouver, il faudrait retourner quelques décennies en arrière puisque la Mémoire Collective semble s'être effritée au cours du temps, et n'avoir retenu que ce que les plus bas esprits se bornent à savoir aujourd'hui. Si on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus son époque...

En espérant ne pas avoir abusé de votre patience, un gouvernement a besoin d'un homme comme vous et d'idées comme les vôtres pour faire avancer les moeurs humaines.

Mes plus profonds respects, Citoyen.

Sincères salutations,

Laury-Anne



Citoyenne,

Si mon courrier précédent vous a paru un brin emporté, veuillez bien m'excuser, tel n'a jamais été mon but; sans doute, la fatigue ou l'humeur passagère m'ont fait employer les termes qui dépassaient amplement mes pensées, et vous m'en voyez navré. Encore qu'il ne s'agissait point de juger mes oeuvres littéraires, mais discuter des institutions à donner à la France républicaine, et des mesures à prendre pour changer et régénérer ses moeurs.

Votre présente question, citoyenne, me plonge dans un véritable embarras car je ne suis guère enclin à parler de moi-même. Moi, je ne me perçois pas comme un génie, ni comme un monstre, ni encore comme possédant un «physique avantageux»... Certes, je suis, Dieu merci, en assez bonne santé, et ai suffisamment de forces pour tenir le coup entre la convention, le comité et mes missions. Quant à ma prétendue beauté dont j'entends beaucoup parler ces derniers temps, même si je ne suis pas fâché d'en convenir, je maintiens de n'y point voir un avantage particulier.

Indiscutablement, j'ai beaucoup appris de Maximilien; c'est un grand homme, et lorsque j'étais encore à Blérancourt, je puisais les principes du patriotisme dans ses discours, il me guidait de loin. J'espère néanmoins à l'heure actuelle avoir fait mes preuves et pouvoir me positionner en égal à tous les patriotes.

En outre, que puis-je vous dire de ma personne? Mes proches sauraient le faire, sans doute, bien mieux que moi; je ne sais point vanter mes qualités. Je me crois aimable et d'un bon coeur, l'injustice m'a toujours révolté et les malheurs humains ne peuvent me laisser indifférent. Mais je me sais aussi souvent distant et réservé, ce qui doit passer pour de l'arrogance aux yeux des autres. Ce qui l'est parfois... mais qui est souvent de la simple prudence ou fatigue. Maximilien me reproche d'être sujet à l'emportement; oui, parfois, mais c'est pour la bonne cause.

Je ne suis qu'un jeune homme, sensé et sensible, qui tâche d'accomplir honnêtement la mission dont la nation française m'avait honoré en me faisant son représentant, en restant fidèle aux principes sacrés, inflexible pour les ennemis du bien public et ne m'écartant point du plan que je me suis tracé. Je n'ai pas peur de me dire heureux: le destin m'a fait un cadeau merveilleux de pouvoir vivre à l'époque où mon peuple recouvre sa liberté et renaît à la vie, de pouvoir servir la République aux côtés des grands hommes de la Révolution, de me savoir utile à ma patrie. Mon but est de voir triompher la Révolution, et je n'attends pas d'autre récompense que l'immortalité. Oui, c'est pour cela que je vis, et c'est cela qui me fait vivre. Pour quoi d'autre aurais-je vécu?

La société sans aucun vice existe-t-elle? Je l'ignore, chère amie; de grands philosophes seraient aussi incapables d'y répondre avec assurance. J'ose cependant croire que oui, et qu'un jour, l'humanité pourra l'atteindre. Toutefois, il s'agit moins d'imaginer une société humaine parfaite que de minimiser ou de prévenir ses défauts.

En restant, citoyenne, votre humble et dévoué concitoyen,

Salut et Fraternité,

Louis-Antoine Saint-Just