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Louis Antoine Saint-Just

     
   

Que s'est-il passé?

   

Monsieur de Saint-Just,

Sachez que, depuis toujours, j'éprouve une profonde admiration pour mon pays et pour tous les grands hommes qui ont écrit son histoire. Bien que fervente royaliste, je reconnais votre combat envers le peuple. Ce sont les humbles de Blérancourt qui ont satisfait vos ambitions et donnés un sens à votre vie. Vous avez prôné des réformes en faveur de la petite paysannerie. Vous possédez un sens aigu de l'injustice et de l'humiliation. Vous exercez un étonnant charisme. Vos coups de boutoir, au comité de Salut Public sont autant d'effort pour soulager les plus pauvres. En dépit des erreurs, vous avez vécu votre mandat politique dans l'intégrité, le courage et l'abnégation.

À tous les hommes de responsabilité vous avez légué une conception du service, du sens de l'État. À tous les citoyens, vous avez cherché à inculquer la mesure de leurs droits et la conscience de leur devoir communautaire. Persuadé par l'expérience que sans vertu les lois sont impuissantes, vous avez tenté d'intégrer à votre dessein les stimulants de l'amitié, le prestige du respect et le secours de la spiritualité.

Dans l'Esprit de la révolution, vous adhérez sans réserve à la monarchie constitutionnelle, approuvez le Veto suspensif. Vous souhaitez une patrie pacifique, un Etat compatissant envers les malheureux, des lois douces. La peine de mort vous fait horreur. Que s'est-il passé? Pourquoi un changement si brutal? Vous si politique, que pensez-vous de l'état de notre pays, des dirigeants qui le conduisent? N'en êtes-vous pas écoeuré?

J'espère ne pas vous avoir gâché du temps. Je vous salue ainsi que Madame, si toutefois il y en a une.

Vive le Roy   



Madame,

Je ne sais comment prendre tant de paroles flatteuses de la part d'une fervente royaliste car je suis persuadé de ne point avoir fait quelque chose qui pourrait plaire aux partisans de la royauté. J'admets que vous m'avez assez bien compris, mais point assez peut-être pour quitter le chemin de la monarchie. Mon livre sur la Révolution et la Constitution vous fait croire que j'étais alors partisan de la monarchie; je vais m'en expliquer.

Je ne suis point monarchiste car le prince est une perversion de l'état de nature, contre la nature. Dans l'état social, le peuple était prince et souverain; lorsque, par une longue régression, le prince se sépara du souverain, le corps social éclata. Aussi, mon essai sur la Constitution était un ouvrage de circonstance comme le gouvernement monarchique était aussi une mesure de circonstance et ne devait jamais être que transitoire. J'ai pu l'accepter comme un pacte provisoire nécessaire à la transformation de la société qui se régénère, car le retour vers l'ordre naturel ne s'opérera que par la voie d'une minutieuse évolution. C'est pour cela, pour ne pas brusquer le peuple dans son ancien attachement, que la France constitutionnelle avait gardé le monarque. Sous la Constitution, le roi devait garantir la paix sociale nécessaire afin de ramener l'état de nature dans les relations entre les hommes, et chasser la politique de l'État civil. Puisqu'au lieu d'oeuvrer au rétablissement de la loi naturelle parmi les hommes et de la pureté originelle des relations en société, le roi s'est efforcé de pervertir les relations dans l'État civil, d'y ramener la force et la domination, d'anéantir la paix et de lui substituer l'état de guerre pour rétablir sa puissance, il a trahi son rôle. Il n'était alors plus possible de le conserver au sein de la cité.

Pour protéger la société, menacée par l'état de guerre introduit par les ennemis et le prince parjure, pour sauver la Révolution face aux partisans du despotisme, pour ramener la paix nécessaire pour retrouver l'état social naturel, il fallait comprimer la minorité monarchique nous faisant la guerre, et ainsi traiter nos ennemis par le droit de conquête. La force n'était employée qu'en conformité avec la loi naturelle et afin de la préserver. Il n'y a donc point de changement brutal dans mes idées, il n'y a eu qu'un changement dans les rapports sociaux, où les forces politiques hostiles à la Révolution s'efforçaient vainement de renverser les lois naturelles votées par le souverain.

Quant à votre demande de produire une étude de l'état de France à votre époque, je doute fort, Madame, de pouvoir le faire mieux que vous qui y vivez. Les droits de l'homme étant immuables et éternels, les principes de toute société étant leur garantie et leur conservation, vous avez tous les éléments nécessaires pour juger s'ils sont vénérés ou bafoués par votre gouvernement, si le peuple est libre, souverain et si la justice triomphe. Je me contenterai d'observer seulement que si saluer un roi imaginaire peut encore émouvoir un coeur, c'est que la servitude volontaire y a perduré et le sentiment de la dignité humaine n'a point pénétré toutes les consciences. Si traiter quelqu'un de «politique» constitue à vos yeux un compliment, en toute sincérité, c'est que les relations dans la société sont aussi dépravées et éloignées de la nature qu'au temps du despotisme.

La liberté ou la mort!

Louis Antoine Saint-Just