L' "ouvrage tendancieux" d'A. Ollivier?
       

       
         
         

Frania Caspari

      Citoyen,

Dans ta réponse à Sylv (sujet:«Francs Maçons»), tu me parais fort critique à l'égard de ta biographie rédigée par Albert Ollivier. Elle me paraît pourtant très intéressante. Pourrais-tu m'expliquer ce que tu trouves choquant dans ses propos?

Je souhaite énormément que tu puisses m'éclairer là-dessus.
Salut et fraternité.

Frania Caspari

 

        

 

        

Louis Antoine Saint-Just


 
Citoyenne,

Je maintiens mon jugement: le livre d'Albert Ollivier est tendancieux. J'appelle ainsi un ouvrage dont l'auteur, au lieu d'étudier la réalité sans parti pris, se croit appelé à l'interpréter à partir des idées préconçues et fait le choix des faits à sa manière, rejetant les actes s'ils ne sont pas dans sa convenance ou les adoptant suivant les besoins du cadre, pêle-mêle le vrai et le faux. 

Grosso modo, les tendances auxquelles l'ouvrage d'Ollivier est consacré et qui tissent son fond, touchent aux deux domaines: la main de l'étranger dans les luttes 93-94, et les relations entre votre humble serviteur et Robespierre.

Le complot étranger, et celui du baron de Batz entre autres, est appelé à éclaircir l'histoire des jeux politiques sous le gouvernement révolutionnaire. Non seulement Ollivier explique l'écrasement des factions par le fait qu'elle furent à la solde de l'étranger, ce qui n'est pas entièrement faux, quoique incomplet, mais il se permet d'aller jusqu'à suggérer que Robespierre ait pactisé avec les puissances étrangères pour le rétablissement de la monarchie en la personne de Louis XVII. C'est calomnieux et inadmissible. C'est ne point connaître Maximilien, ignorer son républicanisme, son dévouement à la cause du peuple, sa probité et la fermeté de ses principes, pour lesquels, je le rappelle, il n'a pas hésité à sacrifier sa vie. 

Encore plus révoltante est sa schématisation de nos relations; les étapes de ces dernières sont parfaitement bien représentées dans le film d'après le livre d'Ollivier. Soit! Mais à la fin il fait de moi un rival redoutable de Robespierre, cherche assidûment la moindre divergence et s'efforce de prouver que les désaccords et les brouilles entre nous à la fin furent si grandes qu'il n'en existait que l'hostilité et l'antagonisme. C'est au prix de renier mon ami qu'Ollivier compte me «blanchir» (quoique je n'en aie point besoin). Vous comprenez aisément, Citoyenne, qu'en aucun cas je ne puis m'associer à une telle conduite, et je la désavoue de toutes mes forces. Ceci est intolérable. Libre à lui de gaspiller son temps pour pondre des sottises pareilles, mais ne voit-il
pas que les raisonnements sur lesquels il échafaude ses hypothèses extravagantes, se brisent tous sur le 9 thermidor? Si Robespierre était mon rival, pourrais-je espérer une meilleure occasion pour le renverser? S'il n'était qu'un étranger, pourquoi resterais-je avec lui, surtout que mes ex-collègues n'avaient rien contre moi?

Sans doute, Ollivier est extrêmement bienveillant envers moi, et je conclus qu'il poursuit le but de me défendre, mais je le refuse, car c'est au prix d'étouffer ou de pervertir la vérité. Je déteste quand on invente une histoire particulière, celle d'Ollivier ou celle de quelqu'un d'autre, pour laver les uns aux dépens des autres. J'avoue que je n'éprouve point de goût pour des tels procédés.

Salut et Fraternité,

L. A. Saint-Just