Le citoyen Maurice
écrit à

   


Louis Antoine Saint-Just

     
   

Ni hypocrite ni insensible 

   

Citoyen Louis Antoine, mon ami,

Si j'ai le cœur serré à propos des malheurs du petit Horace Desmoulins, je pense que c'est à juste titre. Mais de grâce, n'aie point la cruauté de m'accuser d'être insensible aux malheurs de milliers et de millions d'autres. Sinon que vaudrait mon idéal républicain? Je ne sais pas comment sont les gens de mon époque. Eux c'est eux, moi c'est moi. Je ne sais pas s'ils sont hypocrites et insensibles aux souffrances du peuple et surtout des enfants. Et puis, ça m'est indifférent de le savoir. En ce qui me concerne, ce n'est pas le cas, je te l'assure. Priorité à ceux qui souffrent, comme tu l'as si bien dit dans l'un de tes magnifiques discours. Cette mise au point a pour objet de t'informer que je suis peut-être coupable de trop de sensibilité, au contraire. C'est pourquoi j'éprouve une infinie compassion envers les victimes de tous les malheurs, sans distinction. Cette compassion s'étend même à ceux qui ont mérité leur malheur! Alors ne me juge pas aussi mal, cher Louis Antoine.


Ton ami, le citoyen Maurice .


Citoyen,

Tes protestations me touchent. Mais je tiens à te mettre en garde précisément parce que tu es un bon patriote. Réfléchis donc à ceci: à force de t'apitoyer sur «les victimes de tous les malheurs», tu en viendras logiquement à pleurer les contre-révolutionnaires et les traîtres. Car, à n'en pas douter, la Révolution, qui fit le bonheur de la nation et donna la liberté au peuple, fut naturellement un grand malheur pour la famille royale et les aristocrates! Ainsi, en conséquence certaine de cette sensiblerie, tu finiras par confondre les victimes et les bourreaux.

Salut et fraternité!

Louis Antoine Saint-Just